Mis cela dans les Romains
PU ENTRER DANS MES < ROMAINS », MES « LoiX » ET
« Arsame ».
648 (1983. III, f° 280). — Il faut établir les principes de l'empire et de l'obéissance. Y a-t-il des cas où il 5 soit permis à un sujet de désobéir à son prince? Il ne doit rien faire pour lui, et ce seroit penser d'une manière bien bizarre d'avoir tant de respect pour les ordres et d'en avoir si peu pour l'honneur de son prince. Il est très dangereux à un prince d'avoir
10 des sujets qui lui obéissent aveuglément. Si l'inca Athualpa n'avoit pas été obéi par ses peuples comme par des bêtes, ils auroient empêché cent soixante Espagnols de le prendre. S'il avoit été moins obéi depuis sa prison, les généraux péruviens auroient
i5 sauvé l'Empire. Si Manco-Inca, étant au pouvoir des Espagnols, n'avoit, par ses ordres, empêché le soulèvement de ses peuples, les Espagnols n'auroient pas eu le temps de se fortifier contre lui. Si Mo[n]tezuma, prisonnier, n'avoit été respecté que
20 comme un homme, les Mexicains auroient détruit les Espagnols. Et, si Guatimozin, pris, n'avoit pas d'un seul mot fait cesser la guerre, sa prise n'auroit pas été le moment de la chute de l'Empire, et les Espagnols auroient craint d'irriter ses sujets par
25 son supplice.
649* (1984. III, f° 281). — Un parfait monarque est celui qui, juste envers ses sujets, juste encore envers ses voisins, forcé quelquefois d'avoir des ennemis, cesse de leur être redoutable sitôt qu'il les a vaincus.
650* (1985. III, f° 281). — Je ne puis me mettre dans l'esprit qu'il puisse jamais y avoir un prince françois qui n'aime pas sa nation. Il y a bien de certains états où les princes, ayant sans cesse à disputer avec leurs sujets sur leurs prérogatives, pourroient 5 être aigris par la contradiction. Mais je ne puis concevoir que la même chose puisse arriver ici, où les sujets, se fiant aveuglément à leur prince, se sont abandonnés à lui, presque sans restriction, et ont mis tout leur bonheur entre ses mains. 10
651* (1986. III, f° 281 v°). — S'il arrive quelque révolte, il faut que la sagesse et la prudence du Prince règle (sic) sa clémence et sa justice. On pourroit lui dire : « La place que vous occupez peut être remplie par un autre, sans que, pour vous la con- i5 server ou pour calmer vos craintes, il en doive coûter des ruisseaux de sang à la Nature humaine. Votre vie n'est plus précieuse que parce qu'elle est plus utile à ces hommes mêmes que vous voulez détruire. « Ce peuple (dites-vous) est rebelle, et il faut 20 » un grand exemple ? » Et moi, je vous dis que ce n'est point à une société à servir d'exemple, puisqu'au contraire ce seroit pour elle qu'on devroit le donner. Souvent, lorsque vous pardonnez, vous croyez faire un acte de clémence, et vous en faites un de justice. 25 Souvent, lorsque vous punissez, vous croyez faire un acte de justice, et vous en faites un de cruauté. La puissance n'est point à vous : vous n'en avez que l'usage et ne l'avez que pour un moment. Si quelque être pouvoit [abuser] de son pouvoir, ce seroit le 3o
Ciel, qui, étant éternel, voit toutes les créatures passer devant lui. Mais il se conduit avec autant d'ordre et de règle que si sa puissance étoit dépendante. »
5 652* (1987. III, f° 282). — Quant aux conquérants, je leur dirai que c'est une qualité commune d'aimer la guerre ; qu'il y a beaucoup de princes belliqueux, comme il y a beaucoup de particuliers qui ont une passion violente d'acquérir; que ce seroit la modé-
10 ration qui, comme la vertu la plus rare, devroit faire le héroïsme (sic); qu'il n'est pas étonnant que tant de princes ayent cherché à se rendre célèbres par leurs entreprises sur leurs voisins, n'y ayant rien de si aisé que de se laisser entraîner par ses passions, au
i5 lieu que le rôle d'un prince modéré et juste est d'autant plus laborieux qu'il n'est que raisonnable; que ces sortes de vertus coûtent beaucoup aux princes, parce qu'elles sont réelles. Je pardonne à Pompée, à César et aux autres magistrats de Rome, d'avoir
20 aimé la guerre, parce que c'étoit le seul moyen qu'ils eussent pour sortir de leur médiocrité; je pardonne à Alexandre et à Charlemagne d'avoir aimé la guerre; mais je ne puis comprendre que des princes qui ne sortent pas de leur palais puissent l'aimer.
25 Un prince hasarde si fort son état par la guerre qu'il ne peut être dédommagé du péril qu'il court que par des lauriers cueillis de ses propres mains. Je puis citer l'exemple de Louis XIII, qui ne fit si longtemps la guerre que pour la gloire du cardinal de Richelieu,
3o et qui, dans le cours de tant de prospérités, vit tout. 1. 54
jours le ministère signalé, et jamais le règne. Un degré de moins de foiblesse auroit rendu ce prince le jouet de sa nation, parce qu'il auroit voulu gouverner par lui-même. Un degré de plus de foiblesse le rendit plus puissant que tous ses prédécesseurs, 5 parce qu'il resta sous la main d'un ministre dont le génie dévora l'Europe, mais qui ne lui laissa d'autre gloire que celle de cet empereur tartare qui conquit la Chine à six ans.
653* (1988. III, f°283 v0).— Par une fatalité cruelle, 10 les plus grands princes sont ceux qui sont les plus mécontents de leur fortune.
Gomme elle a fait beaucoup pour eux, ils s'accoutument à penser qu'elle devoit faire tout. Celui qui a de vastes possessions ne peut plus avoir que de i5 vastes désirs. Alexandre, en qualité de roi de Macédoine, désiroit le royaume de Perse; en qualité de roi de Perse, il désiroit tout ce qu'il connoissoit de la Terre; quand il vit qu'il en alloit être le maître, il envoya des flottes pour lui chercher de nouveaux 20 peuples : maladie étrange, qui augmente par les remèdes mêmes.
654* (1989. III, f° 284). — Un roi de France qui fait réflexion sur sa grandeur doit dire aux Dieux ce que Sénèque disoit à un empereur : « Vous m'avez ib comblé de tant de biens et de tant d'honneurs que rien ne peut manquer à ma félicité que la modération. — Tantum honorunt in me curnulasti, ut nihil felicitati meœ desit nisi moderatio ejus. »
655* (1990. III, f° 284). — Il y a eu des princes qui, manquant de force ou de courage pour se signaler contre leurs voisins, tournent toute leur ambition contre leurs sujets. Ils ont une grande idée d'eux- 5 mêmes, parce qu'ils ont su porter plus loin leur autorité que leurs prédécesseurs. En vérité, ils ont bien raison de se féliciter d'avoir été les premiers qui ayent eu le courage de violer leur serment, qui se soyent servi, contre leurs sujets, des forces qui
10 leur avoient été données pour les défendre, et qui ayent, avec de bonnes armées, intimidé les laboureurs et les artisans ! Et, comme cela ne peut se faire sans que la corruption ne se mette dans l'État, il arrive que les ordres d'un prince si habile sont
1 5 mieux éludés, et ses loix, plus violées ; de façon qu'un tel prince, qui sait si bien se faire obéir, est celui à qui réellement on obéit le moins.
656* (1991. III, f° 284 V0). — Je dirai aux Princes : « Pourquoi vous fatiguez-vous tant à étendre votre
20 autorité ? Est-ce pour augmenter votre puissance ? Mais l'expérience de tous les pays et de tous les temps fait voir que vous l'affaiblissez. Est-ce pour faire du bien ? Mars quels sont les peuples et les loix si stupides, qui vous gênent lorsque vous voulez
25 faire le bien ? C'est donc pour pouvoir faire du mal.
» Quand vous seriez bons et justes, d'ailleurs, vous
ne devez point désirer une autorité sans bornes :
car, si vous êtes un prince bon, vous aimez votre
patrie; si vous l'aimez, vous devez craindre pour
3o elle. Mais quel sujet n'avez-vous pas de croire que
tous vos successeurs ne seront pas aussi justes que vous ?
> Si vous aimez même votre successeur, vous ne travaillerez point à lui laisser une autorité illimitée, comme un père, qui aime son fils, ne cherche pas à 5 lui ôter la gêne de la présence d'un homme sage qui l'avertit. »
657* (1992. III, f° 285 v°). — Dans les cours des princes, on a ordinairement une très fausse idée du pouvoir. Le roi d'Angleterre est réellement plus 10 absolu que le Grand -Seigneur. Il s'en faut bien que le Parlement y soit aussi incommode aux roix et aux ministres, que la milice ou le peuple de Constantinople ne le sont au Sérail et au Divan. Il s'en faut bien que ceux qui gouvernent l'Irlande et l'Ecosse i5 y donnent la millième partie des chagrins que donnent au Grand-Seigneur les bâchas d'Anatolie et du Ker. Enfin, c'est en Turquie que les loix de l'Etat, c'est-à-dire les coutumes, peuvent être violées moins impunément que dans aucun lieu du Monde1. 20
658* (1993. III, f° 286). — Comme la condition des Princes les affranchit de la crainte des loix, il est presque impossible qu'ils ne soyent totalement méchants, sans quelque système de croyance. Cela se prouve par cette suite de roix successeurs 25 d'Alexandre, en Egypte, en Asie, en Macédoine. Cela se prouve par ces empereurs romains qui,