je crois que cela est mis dans les Romains
vivant dans une religion qui n'avoit point de système, furent tous des monstres, à cinq ou six près, qui, presque tous, durent leur vertu à la philosophie stoïque.
5 Je ne puis souffrir qu'un auteur fameux ait soutenu qu'une religion ne peut être un motif réprimant. Je sais bien qu'elle n'arrête pas toujours un homme dans la fougue des passions. Mais y sommes-nous toujours ? Si elle ne réprime pas toujours des
10 moments, elle réprime, au moins, une vie.
A l'égard de la dévotion des Princes, je les avertis qu'ils doivent s'en méfier extrêmement : car il leur est très aisé de se croire meilleurs qu'ils ne sont en effet. Comme, par un malentendu, la dévotion leur
i5 permet la politique, et la politique, presque tous les vices qu'ils veulent, comme l'avarice, l'orgueil, la soif du bien d'autrui, l'ambition, la vengeance : il ne leur en coûte presque rien pour être dévots. Au lieu que nous, qui n'avons pas des raisons d'État
20 pour satisfaire nos passions, sommes obligés de le sacrifier presque toutes. D'ailleurs, leur état, l'habitude et les regards de tout le monde demandent qu'ils se composent dans la plupart de leurs actions. Or se tenir dans un temple avec gravité et décence
25 s'appelle, chez la plupart des gens, être dévot.
On demande si un prince doit mettre les affaires de son état entre les mains de son confesseur. Il n'y a rien de si dangereux : car ceux qui ont l'esprit du monde sont entièrement incapables de gouverner
3o sa conscience, et ceux qui n'ont pas cet esprit sont incapables de gouverner son état. Un directeur
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est établi pour l'avertir des fautes qu'il fait. Mais comment l'avertira-t-il de celles qu'il lui fera faire? Le Prince ne s'acquitte pas de ses devoirs, et il empêche l'autre de s'acquitter des siens.
La crainte et la timidité ont toujours des ruses. 5 Les princes superstitieux veulent capituler avec Dieu, pour qu'il damne leur confesseur à leur place. «Je mets cela, disent-ils, sur votre conscience. » Mais Dieu n'a point mis cela sur cette conscience et n'approuve point ces sortes de conventions. 10
Un prince ne doit pas surtout consulter son directeur sur le choix des personnes qu'il doit élever aux dignités; cela seroit sujet à mille inconvénients: car, comme le choix des uns entraîne nécessairement l'exclusion des autres, et qu'on n'exclut personne i5 sans en donner la raison : il arriveroit que chacun seroit jugé dans un tribunal secret, sans avoir un seul moyen de se justifier.
En un mot, de tous ceux qui approchent de la personne du Prince, le confesseur est celui qui doit 20 avoir le plus de crédit, et celui qui en doit avoir le moins.
Je ne crois pas même que le prince doive prendre pour cet emploi une personne attachée à un corps particulier monastique. De cela, il y a de très bonnes 25 raisons; entre autres, celle-ci : c'est que cela afflige une nation et y met, à certains égards, un esprit de servitude : car, comme celui que le Prince va chercher dans un corps, pour lui donner sa confiance, est respecté à la Cour, ceux qui sont du même corps 3o sont respectés de même à la Ville et dans les pro-
vinces, et, le moindre d'entre eux étant un personnage important, on trouve sur sa tête mille favoris, au lieu d'un, et Ton ne voit de tous côtés que des maîtres.
5 659* (1994. III, f° 289). — Il faut que l'autorité du Souverain soit communiquée à autant de gens qu'il est nécessaire, et à aussi peu qu'il est possible. Le Prince en doit faire part à ses ministres; mais il faut qu'elle reste dans leurs mains et ne passe pas
10 dans d'autres.
Il faut surtout que le Prince se garde des affections particulières : un certain corps, de certains hommes, de certains habits, de certaines opinions. Sans cela, il se rétrécit à faire pitié. La Providence
i5 l'avoit fait pour avoir une affection générale; elle lui avoit donné de grands objets. On ne dit pas qu'il renonce à son cœur — il ne le doit, ni ne le peut — , mais à ses fantaisies.
Le premier talent d'un grand prince est celui de
20 savoir bien choisir les hommes : car, comme, de quelque façon qu'il s'y prenne, ses ministres ou ses officiers auront plus de part dans les affaires que lui, il ne sauroit les avoir trop habiles, ni trop gens de bien. Il faut donc qu'il se mette dans l'esprit que ce
25 choix n'est pas une affaire de goût, mais de raison; qu'un homme qui lui plaît n'est pas ordinairement un plus habile homme qu'un homme qui ne lui plaît pas; et que, quelque temps qu'on perde à lui faire sa cour, on n'en vaut pas mieux, et que très souvent
3o on en vaut moins.
Il doit être d'autant plus jaloux du choix de ses ministres que c'est presque la seule action de la royauté qui lui soit propre : les ministres qu'il a une fois choisis prenant part à toutes les autres.
Il ne doit point tellement priver ses ministres de 5 sa confiance qu'il leur fasse juger qu'ils sont en péril : car, pour lors, ils ne songent plus qu'à se maintenir et à combattre, par leurs finesses, ses inquiétudes.
Il ne doit pas les soumettre à un conseil intérieur de quelque favori ou de quelques domestiques: io le peuple [ai] me une autorité visible; il ne peut souffrir un gouvernement secret, ni à (sic) être conduit comme par des intelligences.
Il ne faut pas qu'il les change avec légèreté : car il est sûr qu'un nouveau ministre formera de nou- i5 veaux projets, et le plan le plus opposé à ce qu'il trouvera établi sera sûrement celui qui lui plaira le mieux. Chaque homme est aussi ennemi des idées des autres qu'il est amoureux des siennes. On voit cela dans les bâtiments, qu'un successeur n'acheva 20 presque jamais.
Du reste, je ne saurois envier la condition de ce troisième genre d'hommes qui est entre le Souverain et les sujets; qui n'ont (sic) que les malheurs de la condition des Princes et ne jouissent ni de la réalité 25 de la souveraineté, ni des avantages de la vie privée. Je leur conseille : de ne point faire de mauvaises actions pour se maintenir dans un poste malheureux; d'y entrer avec honneur; de s'y conserver avec innocence; d'en sortir avec dignité; et, quand on en est 3o sorti, de n'y rentrer jamais.
Si l'on savoit bien sentir l'honneur et la gloire qui
attendent ceux qui souffrent pour avoir fait leur
devoir, il n'y a pas d'âme bien faite qui ne préférât
une grande chute à la jouissance certaine des em-
5 plois les plus éclatants.
660* (1995. III, f° 291 v°). — A l'égard de la flatterie, on peut avertir tous les princes : il y a une conjuration universelle formée contre eux pour leur cacher la vérité. On peut avertir les courtisans que,
10 lorsqu'ils y pensent le moins, ils commettent de
grands crimes, c'est-à-dire de ces crimes sourds, qui
extorquent le pardon parce qu'ils frappent tout bas.
Que si les courtisans sont coupables lorsque, par
de basses flatteries, ils endorment la conscience des
i5 princes, les magistrats, plus obligés par leur état à leur dire la vérité, le sont encore davantage. Caracalla, ayant fait tuer son frère Géta, ordonna à Papinien de chercher des excuses pour ce crime : « Un parricide, répondit-il, n'est pas si aisé à excuser
20 qu'à commettre. » On ne peut s'empêcher de s'indigner contre le premier président de Thou, qui, lorsque Charles IX alla faire part au Parlement de ce qui s'étoit passé à la Saint-Barthélémy, voulut justifier cette action, en disant que qui ne savoit pas
25 dissimuler ne savoit pas régner. Ce fut un plus grand
crime à un magistrat de sang-froid, d'avoir justifié
cette action, qu'à un conseil violent de l'avoir
résolue, et à des soldats furieux de l'avoir exécutée.
Les crimes des sujets sont punis par des supplices,
^o et on les y condamne; les Princes ne peuvent être
punis que par les remords, et on les en soulage. Je conjure ceux qui approchent des Princes de comparer le mal qu'ils font, lorsqu'ils violent leurs devoirs à l'égard de quelqu'un de leurs concitoyens, avec celui qu'ils font, lorsqu'ils les violent à l'égard de 5 leur patrie. Les citoyens sont tous mortels, et la Patrie est éternelle. Encore un peu de temps, et l'on verra finir le mal qui leur a été fait, leurs reproches et leurs larmes : celui qui, aujourd'hui, est opprimé disparaîtra bientôt, peut-être avant le coupable. 10 Mais le crime qui change en pis la constitution d'un état survit à son auteur, à son repentir et à ses remords.
Après quoi, il (sic) ajoute :
«Tout courtisan, tout ministre qui, pour une i5 malheureuse pension, pour une petite augmentation de fortune, sacrifie le bien public, est un lâche fripon, qui, ayant une fausse clé d'un trésor commun, en escamote une partie et renonce à partager légitimement ce qu'il aime mieux dérober tout entier. > 20
Mais pourquoi, dans tous les temps et dans tous les pays, les favoris ont-ils été si odieux? C'est que, les Princes étant établis pour nous gouverner, nous souffrons le mal qu'ils nous font quelquefois, par la considération du bien qu'ils nous font toujours. 25 Mais les favoris se trouvent au-dessus des autres pour leur utilité seule et particulière.
661* (1996. III, f<> 294). — Il faut parler de la magnificence des Princes. Ils doivent paroître avec un certain éclat extérieur : car, comme notre devoir 3o
est de les respecter, ils doivent, de leur côté, chercher à se rendre respectables. Mais il est moins nécessaire de les avertir de cela que de la modération qu'ils doivent avoir.
5 Si je voulois connoître la puissance d'un prince, je n'aurois que faire d'entrer dans son palais, de voir la beauté de ses jardins, la richesse de ses équipages, les bassesses de ses courtisans. Il n'y a rien de si équivoque. Le moindre village m'apprendroit 10 mieux quelles sont ses véritables forces.
Le faste royal commence toujours par ces deux
points : des citoyens riches et des soldats bien payés.
Un palais délabré doit moins faire rougir un
prince, que quatre lieues de pays abandonné et
i5 inculte.
Un roi superbe d'un peuple pauvre ressemble à un homme habillé de pourpre qui se promèneroit fièrement dans les rues, avec sa femme et ses enfants couverts de haillons.
20 662* (1997. III, f° 295). — Le point fondamental de la bonne administration est facile : il ne consiste qu'à ajuster la dépense avec la recette. Si celle-ci ne peut augmenter, celle-là doit descendre, et, jusqu'à ce que cela soit fait, aucun projet ne peut être
25 utile, parce qu'il n'y en a aucun qui ne demande de la dépense encore.
663* (1998. III, f° 295). — Il peut arriver que le bien que l'on fait et les arrangements que Ton prend, en respectant les loix de l'État, paroisse (sic) moins
considérable et se fasse moins sentir que de certains arrangements qui les choquent sous prétexte de certains besoins, de certain ordre, d'une certaine règle; parce que, dans le premier cas, ce bien n'est guère différent de celui que font ces roix (sic) 5 mêmes ; qu'il peut arriver que le bien que l'on fait en choquant les loix de l'État paroisse plus grand que le premier, mais que l'effet en est comme d'une liqueur donnée à un hydropique, qui est, sans doute, un bien pour le présent et un mal incurable pour 10 l'avenir.
En un mot, le bien fondé sur le renversement des loix de l'État ne peut être comparé au mal qui suit de ce renversement même.
664* (1999. III> f° 295 v°). — Les princes qui prodi- i5 guent les honneurs ne gagnent rien par là. Ils ne font qu'encourager et même justifier l'importunité. Plus on récompense de personnes, plus d'autres méritent d'être récompensées : cinq ou six hommes sont dignes d'un honneur que vous avez accordé à 20 deux ou trois; cinq ou six cents sont dignes d'un honneur que vous avez accordé à cent.
665* (2000. III, f° 296). — Les libéralités des Princes doivent être faites en grande partie aux gens de guerre, qui se louent, pour ainsi dire, aux autres 25 citoyens. Mais il ne conseille pas les libéralités générales : elles se feroient bientôt exiger par un corps qui sentiroit sa force et demanderoit à mesure de son avarice et de la crainte publique.
De pareilles libéralités, chez les Romains, ont presque toujours affaibli la discipline militaire et renversé la puissance civile.
666* (2001. III, f° 296 V0). — Je ferai ici une exhor- 5 tation à tous les hommes en général, de réfléchir sur leur condition et d'en prendre des idées saines. Il n'est pas impossible qu'ils vivent dans un gouvernement heureux sans le sentir : le bonheur politique étant tel que l'on ne le connoît qu'après l'avoir perdu.
10 667* (20o3. III, f° 297). — Le Prince doit se communiquer aux gens de sa cour, non pas assez pour avilir sa dignité, mais assez pour faire sentir qu'il vit avec des hommes. Que si la grandeur souveraine a des douceurs, elle a aussi des inconvénients, n'y
i5 ayant rien de si triste que d'être toujours dans la foule et de vivre toujours seul. Cet état ne se peut soutenir sans ennui que dans la force et la vivacité des passions. Aussi la plupart des princes deviennent-ils malheureux dans leur vieillesse : le vide de
20 leur âme est inconcevable, et il ne peut être rempli par un cérémonial extérieur, auquel on s'accoutume d'abord. Leur vie semble être toute faite pour la jeunesse, rien ne les préparant à cet âge accablant qui doit la suivre. Tout le monde sait quelle peine il falloit
25 pour amuser un grand monarque, trois ou quatre heures du jour, sur la fin de sa vie. Pour prévenir cet ennui, les Princes ne doivent pas toujours se faire des courtisans, mais quelquefois des amis. Les bons empereurs romains ne croyoient pas que les
droits de l'amitié fussent incompatibles avec ceux de la puissance souveraine. Ils doivent se donner de bonne heure du goût pour la lecture : les livres sont une grande ressource après la perte des passions, et, d'ailleurs, les voix des morts sont les seules fidèles. 5
668* (2002 . III, f° 296 v°). — J'avois mis cet ouvrage sous le nom de M. Zamega, et je l'avois mis sous la forme d'un extrait d'un livre de M. Zamega, et je le finissois ainsi :
« C'est l'ouvrage que je m'imagine qu'auroit fait M. Zamega, s'il étoit jamais venu au Monde, et dont 10 je donne ici l'extrait. l »
669* (1 565. II, f° 452). — J'avois mis dans mon ouvrage (Le Prince) :
« M. Zamega, parlant des princes politiques, dit qu'ils ont toujours eu un caractère odieux dans i5 l'histoire, témoin Tibère, Louis XI, Philippe IId. La raison en est que rien n'est si opposé à la grandeur d'âme que la finesse, et c'est la grandeur d'âme qui nous plaît.
« C'est pour cela, dit-il, que, sur nos théâtres, un 20 > prince conquérant est souvent un personnage favo- » rable ; au lieu que l'on n'y fait jamais paroître un » prince politique que pour y attacher la haine. >
» La plupart des actions politiques n'excitent point notre surprise, ne peuvent servir de spectacle...... *5
1. Voir s'il n'y auroit pas là quelque chose que j'ai mis dans V Esprit des Loix; j'ai retranché de l'original tout ce que j'ai cru y avoir mis.
Quant un sultan manque de parole, nous sentons que c'est une action que nous pourrions faire aussi facilement que lui.
» La finesse est une arme défensive; c'est la res- 5 source des gens foibles, et on ne peut pas souffrir qu'un prince employé cette ressource dans le même temps qu'il use de sa puissance : ce sont trop d'avantages dans une main.
» La force peut être utile aux hommes mêmes qu'elle
10 soumet : elle peut être utile au vaincu comme au vainqueur. Il s'est évertué par la résistance même et s'est rendu par là semblable au conquérant ou digne de lui. Mais la ruse n'est point utile aux hommes : il ne leur est point utile d'être trompés, ni de tromper;
i5 mais la ruse avilit la Nature humaine : elle fait le vainqueur le sujet du mépris, et le vaincu l'objet de la pitié1. »
670*(i63i.II, f°496).— Le Prince0-. — Il doit penser que des villages entiers ne peuvent suffire à payer
20 une pension qu'ils (sic) donnent à des grands seigneurs tout prêts à devenir misérables ou à des misérables tout prêts à devenir grands seigneurs, et qui souvent n'ont d'autre mérite pour l'obtenir que la hardiesse de la demander.
26 On avoit mis dans l'esprit d'un grand monarque
1. Voyez (je vous prie), combien on est attristé de voir un Mogol qui vous donne un burleik ou petit sachet, qui est une marque de sa faveur, qu'on est obligé, par devoir et par reconnoissance, de porter au nez, et qui souvent est empoisonné. Quelle facilité pour faire des crimes et des grands crimes !