‹ Pensâees et fragments inâedits de Montesquieu (volume 2)Chapitre 186 sur 200 · M. Arnauld · texte numérisé non relu

M. Arnauld

noissance les jetoit infailliblement dans l'opinion de la multiplicité des Dieux. Car, comment ce Dieu massif auroit-il pu se transporter dans toutes les parties du Monde à la fois? Il falloit bien qu'il eût 5 sous lui des intelligences qui fussent les ministres de ses volontés, et que ces intelligences eussent sous elles des Divinités inférieures. Ils pensoient que Jupiter gouvernoit le Monde comme un monarque gouverne un état. Ces raisonnements (comme je l'ai

10 déjà dit) sont des raisonnements d'instinct, et on peut dire que la foi n'en a pas détruit toutes les impressions. Il s'est trouvé dans ce siècle -ci des philosophes qui, ne pouvant comprendre que Dieu pût suffire à gouverner tout l'Univers, ont imaginé

i5 des natures plastiques, qui gouvernent sous lui, et ont mieux aimé recevoir un être dont ils avouent eux-mêmes qu'ils n'ont point d'idée que de reconnoître qu'un être simple puisse gouverner tout l'Univers immédiatement.

20 On voit donc que les Payens ne tombèrent dans Terreur que pour avoir tiré de justes conséquences d'un faux principe, qui est que Dieu a un corps. Mais, comme ils ne pouvoient en découvrir la fausseté que par des raisonnements de philoso-

25 phie, etc.

On ne manquera pas de me dire qu'il s'ensuit de mon raisonnement que Dieu est trompeur, et qu'il jette les hommes dans l'erreur, sans toujours voir la vérité. Je réponds qu'il n'est point (sic) nécessaire

3o que Dieu nous donne assez de lumières pour conserver notre être. Cela doit nous suffire. Il nous a

faits aussi parfaits et aussi imparfaits qu'il a voulu; il a pu nous rendre plus ou moins intelligents. Quand il nous découvre quelque chose, il nous fait une grâce; mais il pouvoit nous la cacher sans injustice. Dieu nous trompe -t-il parce que les sens, 5 ces infidèles témoins, nous déçoivent à chaque instant? Non, sans doute! Peut-être que Dieu n'a pas voulu que nous eussions plus de certitude des choses, afin que nous connoissions mieux notre foiblesse. 10

Quant aux athées de M. Bayle, la moindre réflexion suffit à l'Homme pour se guérir de l'athéisme. Il n'a qu'à considérer les Gieux, et il y trouvera une preuve invincible de l'existence de Dieu. Il n'est point excusable lorsqu'il ne voit point la Divinité peinte dans i5 tout ce qui l'entoure : car, dès qu'il voit des effets, il faut bien qu'il admette une cause. Il n'en est pas de même de l'idolâtre : car FHomme peut bien voir et considérer l'ordre des Cieux et rester opiniâtrement dans l'idolâtrie. Cette disposition ne répugne 20 point à la multiplicité des Dieux, ou, si elle y est contraire, ce ne peut être que par une suite de raisonnements métaphysiques, souvent trop foibles sans le secours de la foi, qu'ils le peuvent découvrir. Je dis plus : peut-être que la seule chose que la 25 raison nous apprenne de Dieu, c'est qu'il y a un être intelligent qui produit cet ordre que nous voyons dans le Monde. Mais, si Ton demande quelle est la nature de cet être, on demande une chose qui passe la raison humaine. Tout ce qu'on sait de certain, 3o c'est que l'hypothèse d'Épicure est insoutenable,

parce qu'elle attaque l'existence d'un être dont le nom est écrit partout r.

Mais, quant aux autres hypothèses, qui regardent les attributs particuliers de cet être, on peut pren- 5 dre celle qu'on voudra, et même, si l'on veut, on peut, comme Cicéron, les embrasser et les combattre tour à tour : car la raison ne nous dit point si cet être a un corps, ou s'il n'en a pas; s'il a toutes les perfections; s'il est infini. Tout ce que nous

10 savons, c'est qu'il nous a créés. Le roi Hiéron ayant demandé à Simonide ce que c'étoit que Dieu, ce philosophe le pria de lui donner un jour pour y penser. Le jour passé, le Roi lui ayant fait une pareille question, le philosophe lui en demanda

i5 deux. Cette idée même, si chère au père Malebranche, l'idée de l'Infini, nous ne l'avons point, quoique ce philosophe en ait fait le fondement de son système. Mais on peut dire qu'il a bâti en l'air un palais magnifique, qui se dérobe aux yeux, et qui

20 se perd dans les nues.

L'Infini est ce à quoi on ne peut rien ajouter, à la différence de l'Indéfini, auquel on ajoute toujours. Cela supposé, je prends les choses par énumération, et je dis : « On ne peut avoir d'idée d'une durée infi-

25 nie : car la durée qui (sic) n'est autre chose que le temps, soit qu'on le compte par jours, par heures ou par siècles. Il est clair que l'idée d'une chose qui peut

1 . Les Payens auroient cru commettre un crime s'ils avoient changé de religion, et plus leurs dispositions étoient chrétiennes, et plus ils dévoient rester dans l'idolâtrie. — Voyez Discours sur l'Idolâtrie en général.

se compter et celle d'une chose à laquelle l'esprit ne peut rien ajouter sont deux idées contradictoires: d'autant qu'il n'est pas possible d'imaginer un nombre si grand qu'on n'y en puisse pas ajouter un autre. Je raisonne de la même manière sur l'éten- 5 due. L'idée d'une chose qui peut se mesurer et celle d'une chose à laquelle l'esprit ne peut rien ajouter sont contradictoires : car on ne peut jamais concevoir une mesure si grande qu'on ne puisse y en ajouter une autre. 10

L'idée de l'Indéfini est l'idée d'une chose dont on ne voit point les bornes; l'idée de l'Infini est l'idée d'une chose qu'on voit n'avoir point de bornes. On voit que cette dernière idée ne sauroit convenir à ce qui se compte, et à ce qui se mesure. Reste donc i5 à savoir si on peut l'appliquer à un esprit, et je dis que nous n'avons point d'idée des esprits, comme tout le monde en convient. Si nous n'avons pas d'idée d'un genre, nous ne saurions en avoir des espèces et, par conséquent, de l'esprit fini ni de l'esprit infini. 20

Il faut donc admirer la conduite admirable de celui qui se nomme, dans l'Écriture, « le Dieu caché; Deus absconditus ». Il s'est contenté, pendant tant de siècles, de persuader les hommes de son existence; il les a, ensuite, instruits par la foi, ?5 qui est un de ses dons, mais dont la lumière échauffe le cœur, sans éclairer l'esprit; qui fait ignorer tout ce qu'elle apprend, et semble nous avoir été donnée pour admirer, non pas pour connoître, pour soumettre, et non pas pour instruire. 3o

Dieu, qui est un pur esprit, ne pouvoit se faire

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