‹ Pensâees et fragments inâedits de Montesquieu (volume 2)Chapitre 185 sur 200 · Je l'ai copié pour le roman àyArsace · texte numérisé non relu

Je l'ai copié pour le roman àyArsace

que, pourvu que l'argent ne sortît point de son royaume, le royaume (quelques subsides qu'il levât, quelque profusion qu'il fît, quelques pensions qu'il payât), le royaume ne pouvoit jamais s'appauvrir. Mais ôter l'argent nécessaire pour la culture des 5 terres, pour le donner à ceux qui ne l'employeront que dans l'encouragement aux arts du luxe, par leur luxe, n'est-ce pas appauvrir l'État? C'est comme si l'on disoit que vingt chevaux, qui portent chacun cent livres, ne seront pas plus incommodés lorsque 10 dix porteront le tout, et que cinq porteront dans une charrette les cinq autres.

Faites des bienfaits immenses à quelques particuliers, vous accablez en privant les autres, et eux mêmes accablent encore les derniers par leur luxe, r5 qu'ils leur communiquent, et qu'ils les contraignent d'accepter.

671* (1692. III, f° 37). — Souvent un prince « qui punit croit faire un acte de justice, et il en fait un de cruauté. 20

M. Zamega ne dit pas pour cela qu'un prince ne doive être quelquefois sévère. Sa bonté habituelle dépend tellement de sa fermeté dans de certains occasions que, sans cela, elle n'est qu'une foiblesse d'âme capable d'affaiblir l'État ou d'en 25 précipiter la chute. Il ne peut être rétabli que par la fermeté du Prince. Que si la licence a pris entièrement le dessus, et que l'autorité soit méprisée,

I. Ceci est un fragment d'un ouvrage que j'avois commencé, intitulé : Journaux de Livres peu connus.

pour lors le Prince n'a de vertus que le courage et l'opiniâtreté même ;' il faut que quelque action grande et inattendue rétablisse les loix mourantes; il faut, par quelque coup de désespoir, relever le trône ou s'ensevelir sous lui. Il n'est point nécessaire de vivre, mais de faire, de périr, de régner; l'audace et la hardiesse peuvent seules réussir contre la timide insolence.

10 672 (1096. II, f° 69). — Objections que peuvent

faire les Athées, et auxquelles je répondrai.

Comme nous avons toujours vu, lorsque nous

voyons quelque montre ou quelque autre machine,

que c'est quelque artisan qui l'a faite, de même,

i5 lorsque nous voyons le Monde, nous jugeons que c'est quelque être supérieur qui l'a fait.

Comme nous voyons que tout ce qui se fait dans le Monde a une cause, et que nous voyons la matière exister, nous jugeons qu'il y a quelque autre être

20 qui est la cause de l'existence de la matière.

Comme cette matière, à la réserve de quelques portions que nous voyons organisées, nous paroît dans l'inertie, nous jugeons qu'il faut qu'un autre être lui ait donné le mouvement.

25 Comme nous avons vu que des corps qui nous paroissent en repos ne changeoient de détermination que lorsque nous y mettions la main pour les mouvoir, nous avons jugé que le mouvement en général t. 1. 56

étoit étranger à la matière et devoit lui avoir été imprimé par un autre être.

Gomme, lorsque nous ne voyons pas de cause d'une chose, nous disons que c'est le hasard qui l'a produite, ainsi nous disons que, si un être n'avoit 5 pas créé la matière, ce seroit le hasard qui l'auroit créée, et que, s'il ne lui avoit pas imprimé le mouvement, ce seroit le hasard qui l'auroit fait.

Comme, lorsque nous trouvons des loix dans nos sociétés, nous avons toujours l'idée d'un législateur, 10 voyant des loix constantes dans la Nature, nous ne manquons pas de dire que c'est un autre être que la Nature qui les a établies.

Enfin, nous jugeons toujours de cet immense Univers sur les idées que nous avons prises de nos i5 opérations humaines, et, comme nous ne voyons partout que des effets particuliers, nous jugeons que l'Univers est lui-même un effet particulier.

Gomme nous distinguons deux choses dans chaque corps, son essence et son existence, nous faisons 20 la même distinction à l'égard de l'universalité des choses, sans songer qu'à une étendue éternelle, infinie, nécessaire, sans bornes, son essence est d'exister, et réciproquement son existence suppose nécessairement son essence. Elle n'existeroit point, 25 si elle n'étoit pas éternelle; elle ne seroit pas éternelle, si elle n'étoit pas nécessaire; elle ne seroit pas nécessaire, si elle n'étoit pas infinie; elle ne seroit pas infinie, si quelque chose pouvoit la borner; et, si quelque chose pouvoit la borner, ce quelque chose 3o ne seroit pas infini non plus.

Cette universalité des choses, dira un athée, ne doit point avoir de cause : car, s'il falloit en supposer une, les mêmes raisonnements supposeroient une cause à cette cause; ainsi à l'infini.

5 Cette matière existante aura des propriétés, et ces propriétés seront ses loix, que nous connoissons par le résultat des propriétés et des effets généraux nécessaires.

Comme -notre vue est très bornée, et que nous

io ne voyons que des parties, nous n'avons de façon de juger des propriétés de la matière, et conséquemment des loix de la nature, que par les effets qu'elles produisent : car, pour juger autrement, il faudroit connoître le tout ensemble ; moyennant quoi nous

i5 tirerions, de la connoissance de la cause, la connoissance des effets; au lieu que nous sommes obligés de tirer, de quelques effets, la connoissance de la cause.

Les propriétés de la matière ou loix de la nature

20 sont, dira l'athée: i° l'étendue; 2° la force, qui est le mouvement; 3° les facultés qu'ont les corps de s'attirer ou de se repousser; 40 la gravitation ; 5° la faculté qu'a la matière de végéter; 6° celle qu'elle a de s'organiser; 70 celle qu'elle a de sentir; 8° celle

25 qu'elle a de penser.

Celle de ces propriétés qui est cette force qu'ont tous les corps pour se mettre en action, se trouve et dans les corps que nous appelons en mouvement, et dans ceux que nous appelons en repos. Le mouve-

3o ment et le repos sont différents, mais non pas contradictoires. Les corps, dans ces deux états, ont

de la force. Toute la différence consiste dans les rapports qu'ils ont entre eux et entre les autres corps.

La faculté de végéter est jointe à la puissance de se reproduire, qui se trouve dans tous les végétaux. 5 La plupart des plantes produisent de bouture. Elles produiroient toutes ainsi, s'il n'y en avoit plusieurs dont la contexture se dessèche aussitôt dans la terre ; ce qui fait qu'elles pourrissent avant d'avoir pu recevoir le suc qui leur convient. Telles sont les 10 herbes et les fleurs. Dans ce cas, la graine est nécessaire. Dans une plante de bouture, il n'y a point de partie qui ne soit graine. Ainsi c'est une grande erreur de dire que la plante est contenue dans la graine, et une plus grande encore, que la i5 première plante a contenu toutes celles qui dévoient naître. Sitôt qu'un tuyau quelconque peut recevoir le suc de la terre, soudain on voit une feuille pousser et se reproduire, et les racines sortent de leur côté.

Les microscopes nous ont fait voir une telle 20 facilité dans la matière à s'organiser que l'on ne sauroit dire quelle partie de la matière n'est point organisée.

On a trouvé, par les observations, une telle disposition de la matière à s'attirer ou se repousser, 25 que l'on ne sauroit pas dire qu'il y ait un seul corps qui, à quelque égard, ne soit point électrique.

Or, dira un athée, c'est beaucoup voir dans la matière, avec des yeux tels que les nôtres et avec de tels organes, que d'avoir tant découvert de 3o choses. Mais, combien ne nous faudroit-il pas de

lumières nouvelles, pour que nous pussions concevoir comment la matière est capable de sentir et de penser?

Mais, de même que nous jugeons que les corps 5 sont organisés, parce que nous voyons leurs organes; qu'ils ont de l'électricité, parce que nous en voyons les effets : nous devons dire de même que la matière est capable de sentiment (dira un athée), parce que nous sentons, et de pensée, parce que nous pensons.

io 673* (1946. III, f° 25o). — Quelques Réflexions

QUI PEUVENT SERVIR CONTRE LE PARADOXE DE M. BAYLE, QU'IL VAUT MIEUX ÊTRE ATHÉE QU'IdO-

latre, avec quelques autres fragments de quelques Écrits faits dans ma Jeunesse, que

i5 J'AI DÉCHIRÉS.

On ne peut juger des choses que par les idées qu'on en a. Or, la première idée qui se présente à notre esprit, c'est celle de la matière. Tout ce que nous voyons, tout ce qui nous entoure est matériel.

20 II n'y a pas jusqu'aux sensations qui ne nous paroissent être un attribut de la matière. Ce n'est que par l'étude de la philosophie qu'on peut se détromper. (Je parle de la nouvelle : car l'ancienne ne serviroit qu'à fortifier les préjugés.) Il est même certain

25 qu'avant M. Descartes la philosophie n'avoit point de preuves de l'immatérialité de l'âme : car l'âme ne se peut connoître que de deux manières, par l'idée ou par sentiment. Tout le monde convient que nous n'en avons point d'idée; il est donc clair

3o que nous ne la connoissons que par sentiment.

Or, la philosophie et les préjugés enseignoient aux Payens que les sensations étoient des attributs de la matière. Il falloit donc qu'ils tirassent nécessairement une de ces deux conséquences : ou que l'âme étoit matérielle; ou, tout au moins, que le 5 corps étoit capable de sentiment. Or, si le corps est capable de sentiment, pourquoi lui refuser la pensée ? Certainement l'un ne répugne pas plus que l'autre.

Quoique la ph[ilosoph]ie payenne, telle qu'elle »o étoit, ne pût pas démontrer qu'il y eût des esprits, je ne dis pas, pour cela, qu'elle n'en admît. Ce que je dis, c'est que la première idée qui se présentoit à l'esprit des Payens, comme au nôtre, étoit celle de la matière. *5

Et, quand la connoissance des choses sensibles les élevoit jusqu'à leur auteur, elle ne pouvoit leur donner que l'idée d'un ouvrier, qui avoit fabriqué le Monde, à peu près comme un artisan compose une machine, et les Cieux, qui annoncent la gloire du 20 Créateur, ne leur pouvoient point faire connoîtresa nature. C'étoit par le ministère des sens que l'Homme s'étoit persuadé de l'existence de Dieu; c'étoit aussi par eux qu'il croyoit devoir juger de son essence. 25

Quand l'Homme eut une fois reçu ce principe que Dieu étoit matériel, il n'en resta pas là, et l'imagination se porta naturellement à déterminer sa figure. Il jugea que la beauté devoit être un de ses principaux attributs, et, comme l'Homme ne trouve rien 3o de plus beau que lui-même, il eût cru faire tort à

la Divinité, s'il lui avoit donné une autre figure que la sienne. Car, comme dit l'épicurien Velleius dans Cicéron (livre Ier, De Natura Deorum) : « Quœ compositio membrorum, quœ conformatio lineamen- 5 torum, quœ figura, quœ species humana potest esse pulchrior?... Quod si omnium animantium formant vincit Hominis figura, Deus autem animans est : ea profecto figura est quœ pulcherrima sit omnium. >

10 D'ailleurs, comme la raison doit être un des principaux attributs de Dieu, et que les sens semblent nous dire qu'il n'y a que les substances qui ont une figure humaine qui soient raisonnables, ils lui donnèrent facilement une manière d'être de laquelle ils

i5 croyoient que la raison étoit inséparable. « Quoniam..., dit Velleius, Deos beatissimos esse constat, beatus autem esse sine virtute nemo potest, nec virtus sine ratione consister e, nec ratio usquam inesse, nisi in Hominis figura : Hominis esse specie Deos confi-

20 tendum est. > Ce ne sont point des raisonnements de la philosophie, mais de la nature; des raisonnements qui se forment dans les sens et l'imagination, dont tous les hommes sont la dupe, et qu'on peut appeler les véritables fruits de V enfance.

25 Les hommes, accoutumés à juger par ce qu'ils voyoient, de ce qu'ils ne voyoient pas, n'eurent pas plus de peine à se mettre dans l'esprit qu'il y avoit dans les Dieux une différence de sexe. Tous ces raisonnements se faisoient sans attention : l'esprit

3o s'y accoutumoit à mesure que le corps s'avançoit en âge. Ainsi il ne faut pas s'étonner si la Religion

payenne, telle qu'elle étoit, se répandoit par tout l'Univers, et ne laissa aux adorateurs du vrai Dieu qu'un petit coin de terre. Chaque homme, qui étoit idolâtre avant d'être raisonnable, y apportoit en naissant une meilleure disposition; ce qui la faisoit 5 regarder comme une religion naturelle, que la naissance même avoit produite dans l'Homme, avant l'éducation.

Mais, pour mieux reconnoître ceci, jugeons des idées des Payens par nos idées, et de leur situation 10 par la nôtre. Quelle peine n'avons -nous pas, avec les secours de la foi et de la philosophie, de nous faire à l'idée d'un Esprit infini, qui gouverne l'Univers? Il est vrai que, par une sérieuse attention, nous pouvons vaincre la résistance de nos sens. Mais, si i5 nous [n']y prenons garde, ils se révoltent aussitôt et rentrent dans leurs premiers droits. Tantôt ils nous peignent un vénérable vieillard; tantôt une colombe. Étrange foiblesse de l'Homme, que la force même de la foi ne sauroit vaincre l ! 20

Quand les Payens furent tombés dans cette opinion que Dieu avoit un corps comme les hommes, ils ne purent en rester là. La multiplicité des Dieux étoit une suite trop naturelle de leurs principes. Il leur étoit impossible d'imaginer un Dieu simple, unique, 25 spirituel, qui est partout, qui voit tout, qui remplit tout. Ils ne pouvoient, cependant, refuser à l'instinct de la nature de reconnoître un Dieu, bien que matériel, qui régît et gouvernât l'Univers, et cette con-

Page 1