‹ Pensâees et fragments inâedits de Montesquieu (volume 2)Chapitre 39 sur 200 · I. — EPIGRAPHES · texte numérisé non relu

I. — EPIGRAPHES

109*(i5i9.II,fo23ov°).

Les Lettres persanes.

Per servir sempre, o vincitrice, o vinta.

5 Le Temple de Gnide.

Neque enim Dea nescia nostri Quœ diilcem curis miscet amaritiem.

La Décadence des Romains.

Ut lapsu graviore ruant.

io Les Loix.

Lex est ratio summi Jovis.

110* (2249. III, f° 478). — Lettres persanes. — Lorsque cet ouvrage parut, on ne le regarda pas comme un ouvrage sérieux. Il ne l'étoit pas. On pardonna deux ou trois témérités en faveur d'une 5 conscience qui étoit toute à découvert, qui portoit la critique sur tout et le venin sur rien. Tout lecteur se rendit témoignage à lui-même. Il ne se souvint que de sa gayeté. L'on se fâchoit autrefois comme on se fâche aujourd'hui. Mais on savoit 10 mieux, autrefois, quand il falloit se fâcher.

111* (2o32. III, f° 32o). — Apologie des « Lettres persanes ». — On ne peut guère imputer aux Lettres persanes les choses que l'on a prétendu y choquer la Religion. i5

Ces choses ne s'y trouvent jamais liées avec l'idée d'examen, mais avec l'idée de singularité; jamais, avec l'idée de critique, mais avec l'idée d'extraordinaire.

C'étoit un Persan qui parloit, et qui devoit être frappé de tout ce qu'il voyoit et de tout ce qu'il 20 entendoit.

Dans ce cas, quand il parle de religion, il n'en doit pas paroître plus instruit que des autres choses, comme des usages et des manières de la Nation, qu'il ne regarde point comme bonnes ou 25 mauvaises, mais comme merveilleuses.

Comme il trouve bizarres nos coutumes, il trouve

quelquefois de la singularité dans de certaines

choses de nos dogmes, parce qu'il les ignore, et

il les explique mal, parce qu'il ne connoît rien de

5 ce qui les lie et de la chaîne où ils tiennent.

Il est vrai qu'il y a quelque indiscrétion à avoir touché ces matières, puisque l'on n'est pas aussi sûr de ce que peuvent penser les autres, que de ce qu'on pense soi-même.

io 112* (2o33. III, f° 320 v°). — Préface de l'Éditeur. — Ce qui fait le mérite principal des Lettres persanes, c'est qu'on y trouve, sans y penser, une espèce de roman. On en voit le commencement, le progrès, la fin. Les divers personnages sont

i5 placés dans une chaîne qui les lie. A mesure qu'ils font un plus long séjour en Europe, les mœurs de cette partie du Monde prennent dans leur tête un air moins merveilleux et moins bizarre, et ils sont plus ou moins frappés de ce bizarre et de ce mer-

20 veilleux suivant la différence de leurs caractères. D'un autre côté, le désordre croît dans le sérail d'Asie à proportion de la longueur de l'absence d'Usbeck, c'est-à-dire à mesure que la fureur augmente et que l'amour diminue.

25 D'ailleurs, ces sortes de romans réussissent ordinairement, parce que l'on rend compte soi-même de sa situation actuelle; ce qui fait plus sentir les passions que tous les récits qu'on en pourroit faire, et c'est une des causes du succès de Paméla et des Lettres pê-

3o ruviennes (ouvrages charmants qui ont paru depuis).

Enfin, dans les romans ordinaires, les digressions ne peuvent être permises que lorsqu'elles forment elles-mêmes un nouveau roman. On n'y sauroit mêler de raisonnements, parce qu'aucun des personnages n'y ayant été assemblé pour raisonner, 5 cela choqueroit le dessein et la nature de l'ouvrage. Mais, dans la forme de lettre, où les acteurs ne sont pas choisis, mais forcés, et où tous les sujets qu'on traite ne sont dépendants d'aucun dessein ou d'aucun plan déjà formé, l'auteur s'est donné 10 l'avantage de pouvoir joindre de la philosophie, de la politique et de la morale, à un roman, et de lier le tout par une chaîne secrète et, en quelque façon, inconnue.

Les Lettres persanes eurent, d'abord, un débit si i5 prodigieux que les libraires de Hollande mirent tout en usage pour en avoir des suites. Ils alloient tirer par la manche tous ceux qu'ils rencontroient : « Monsieur, disoient -ils, faites -moi des Lettres persanes. » 20

Mais ce que je viens de dire suffira pour faire voir qu'elles ne sont susceptibles d'aucune suite, et encore moins d'aucun mélange avec des lettres écrites d'une autre main, quelque ingénieuse qu'elle puisse être. 25

Il y a, dans les premières lettres, quelques traits qu'on a jugés trop hardis. Mais on prie de faire attention à la nature de cet ouvrage. Les Persans qui dévoient jouer un si grand rôle dans ces lettres se trouvoient tout-à-coup transplantés en Europe. 3o Il y avoit un temps où il falloit les représenter

pleins d'ignorance et de préjugés. On n'étoit attentif qu'à faire voir la génération et le progrès de leurs idées. Leurs premières pensées dévoient être singulières. Il sembloit qu'on n'avoit rien à faire 5 qu'à leur donner l'espèce de singularité qui peut compatir avec de l'esprit; il semble qu'on n'avoit eu qu'à peindre les sentiments qu'ils avoient eus à chaque chose qui leur avoit paru extraordinaire. Bien loin qu'on pensât à intéresser quelque principe

10 de la Religion, on ne se soupçonnoit pas même d'imprudence. On fait cette justification par amour pour les grandes vérités, indépendamment du respect pour le Genre humain, que l'on n'a pas certainement voulu frapper dans l'endroit le plus tendre.

i5 On prie de remarquer que ces traits se trouvent toujours liés avec le sentiment de surprise et d'étonnement, jamais avec l'idée d'examen, et encore moins avec celle de critique. En parlant de notre religion, ces Persans ne dévoient pas paroître plus

20 instruits que lorsqu'ils parloient des coutumes et des usages ordinaires de la Nation; et, s'ils trouvent, quelquefois, nos dogmes singuliers, on avouera que cette singularité est marquée, dans les Lettres persanes, à ce coin qu'elle n'est jamais fondée que

25 sur la parfaite ignorance où ils sont de la chaîne qui lie ces dogmes avec nos autres vérités. Tout l'agrément ne consiste que dans le contraste qu'il y a entre des choses réelles et la manière dont elles sont aperçues.

3o De toutes les éditions de ce livre, il n'y a que la première qui soit bonne : elle n'a point éprouvé la

témérité des libraires. Elle parut en 1721, imprimée à Cologne, chez Pierre Marteau. Celle que l'on donne aujourd'hui mérite la préférence, parce qu'on y a corrigé, en quelques endroits, le style de la première et quelques fautes qui s'étoient glissées 5 dans l'impression. Ces fautes, dans les éditions suivantes, se sont multipliées sans nombre, parce que cet ouvrage fut abandonné par son auteur dès sa naissance.

Fin. I0

113-123. — Fragments de vieux Matériaux des « Lettres persanes1 ».

113* (1609. II, f° 462). — Le Roi du Thibet à la Congrégation de la Propagande , à Rome. — Vous m'avez envoyé ici un homme qui m'a dit que sa i5 religion exigeoit qu'il fût habillé de noir. Vous m'en avez envoyé un autre qui se vante de ce qu'il est vêtu de gris. Ils se haïssent si fort que, quoiqu'ils soyent à tant de milliers de lieues de leurs pays, ils ne se voyent que pour se dire des injures; et, bien 20 que mon empire soit d'une prodigieuse étendue, ils n'y peuvent vivre tous deux. Je leur ai dit qu'ils pouvoient se le partager, et s'en aller, l'un, à l'Orient, l'autre, à l'Occident. Mais ils ne veulent pas que l'un soit dans un endroit où l'autre n'ira 25 jamais. J'avoue qu'ils ont quelque connoissance des mathématiques. Mais ne pourroient-ils pas être

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