‹ Pensâees et fragments inâedits de Montesquieu (volume 2)Chapitre 43 sur 200 · Mis dans la Bibliothèque · texte numérisé non relu

Mis dans la Bibliothèque

Il a peu de vices qui partent d'un mauvais naturel; ses vertus ne partent pas toutes d'un bon.

Auprès de lui, tout le privilège de la vertu est qu'elle ne nuit pas.

Il sait bien qu'il est au-dessus des autres hommes; 5 mais il ne le sent pas assez. Voilà pourquoi il n'y a point de génie qui ne puisse trouver l'art de le conduire.

Il ne connoît point cette distance infinie qu'il y a entre l'honnête homme et le méchant, et tous 10 les différents degrés qui sont entre ces deux extrémités.

Il a une facilité de mœurs et de commandement qui charme tous ceux qui lui obéissent.

Personne n'a porté si loin la domination; mais il i5 ne l'a point fait sentir à proportion de sa pesanteur.

Il voit les hommes en détail différemment de ce qu'il les voit au milieu de la société.

Il a une indifférence pour les événements qui ne convient qu'à ceux que le Ciel n'a pas fait naître 20 pour les déterminer.

Il fait, en se jouant, le travail des politiques; il rencontre tout ce qu'ils avoient réfléchi, et ses saillies sont aussi sensées que leurs méditations.

Il fait de son esprit ce que les autres font de leur *5 sens. Il gouverne toute la Grèce sans paroître, sans penser même à la gouverner, et tout le monde suit l'ordre de ses desseins, comme si on suivoit le torrent de sa puissance.

Il réussit bien moins dans le gouvernement de 3o l'intérieur de son royaume, et, pendant qu'il traite

avec supériorité avec les roix, il est la dupe éternelle

de ses courtisans.

Dans le gouvernement de l'intérieur, il veut

toujours aller du bien au mieux; il est toujours 5 plus frappé du mal que des inconvénients qu'il y a

à le réparer.

Il corrige là où il faudroit tolérer; il s'imagine

que le Peuple suivra la rapidité de son génie, et

qu'il ouvrira les yeux dans un moment pour regario der comme des abus des choses que le temps, les

exemples et la raison même lui ont fait regarder

comme des loix.

Avec le sublime esprit qui fait les grands hommes

et les grands crimes (sic), Pisistrate seroit un homme i5 funeste, si le cœur ne réparoît en lui le défaut des

principes. Mais le cœur le domine tellement qu'il

ne sait ni refuser, ni punir. Incapable de tomber

dans aucun inconvénient en faisant le mal, il y

tombe sans cesse en faisant le bien.

20 Quand il parvint au gouvernement de Sicyone,

il pardonna les injures qu'on lui avoit faites; il

pardonna de même (ce qui est plus fort) celles

qu'on lui faisoit. Il falloit beaucoup travailler pour

lasser sa clémence. Mais, pour lors, il frappoit des 25 coups prompts et hardis, et il étonnoit et ceux qui

l'avoient offensé, et ceux qui craignoient de le voir

impunément offenser.

Dans les premières années, Pisistrate aima. Il

trouva un cœur tendre et des plaisirs que l'Amour 3o réserve aux vrais amants. Dans la suite, il courut

d'objet en objet, et il est parvenu à posséder sans T. i. 9

goût. Il a fatigué les sens à lui rendre ce qu'il a perdu, et il a tellement usé le principe de ses passions qu'il est devenu presque incapable de ce qu'on appelle si faussement jouir. Enfin, il s'est jeté dans la débauche, et il y a porté quelques agréments. 5 .Mais, quoi qu'on en dise, la débauche ne se raffine point. Ses maîtresses n'ont plus été que les témoins d'une vie non pas libre, mais licencieuse. Mais, dans ces débauches, Pisistrate perdit la raison, et jamais son secret. 10

Les Dieux irrités contre Sicyone envoyèrent, une nuit, un songe à Pisistrate : il crut qu'il étoit le maître de tous les trésors de l'Univers, et ce songe fut cause de la misère publique.

Un homme d'une naissance obscure fut reçu dans i5 la maison de Pisistrate. Il en fut regardé, d'abord, avec mépris, et, ensuite, sans avoir passé par la considération, il obtint la confiance. Fier d'avoir eu son secret, il osa demander le souverain sacerdoce et l'obtint. Bientôt Pisistrate, lassé du comman- 20 dément, remit dans ces (sic) mains la souveraine puissance. Le perfide préparoit contre lui les plus cruelles ingratitudes. Mais Vénus lui envoya une maladie qui fit évanouir tous ses projets.

Pisistrate a été heureux d'avoir régné dans un 2? temps où l'obéissance prévenoit, pour ainsi dire, le commandement : car, s'il eût régné dans des temps de trouble ou de confusion, la disposition de son esprit étoit telle qu'il n'auroit jamais assez osé, et qu'il auroit trop entrepris. 3o

Je crois bien que Pisistrate craint les Dieux

immortels ; mais il paroît qu'il n'a pas grand égard aux intérêts de leurs ministres, et qu'il est trop frappé de ce principe : que la Religion est faite pour les hommes, et non pas les hommes pour la 5 Religion.

Pisistrate s'est refusé à peu de femmes de la cour de Sicyone; mais il n'y en a pas une seule qui puisse se vanter qu'il ait eu de l'estime pour elle. Le roi de Sicyone avoit conquis les états d'un 10 prince voisin et ne lui avoit laissé que sa capitale. Il envoya Pisistrate pour l'assiéger. Le prince, réduit au désespoir, croyant qu'il lui étoit égal de ne pas exister ou de ne pas commander, fit des efforts incroyables. Un secours arrive. Les Sicyoi5 niens le laissent passer. Pisistrate fait abandonner toutes les conquêtes. Il auroit pu les conserver. Mais tout le monde défendit l'honneur de Pisistrate : le soldat convint qu'il n'avoit pas manqué de résolution, et les capitaines, que ce n'étoit pas lui qui 20 avoit manqué de conduite.

Dans les affaires malheureuses, un général est chargé de toutes les fautes de l'armée et de la Cour. Ici la Cour et l'armée se chargent de toute la faute, pour absoudre le général.

25 Pisistrate ne savoit pas humilier; mais il savoit renverser.

Pisistrate étoit moins touché du beau et du bon que de l'extraordinaire et du merveilleux. Il avoit le cœur ferme et l'esprit timide. 3o II étoit plus flatté de ses talents que de ses vertus. La timidité de Pisistrate lui venoit autant de la

paresse pour agir et de la peine à faire le mal, que d'aucune foiblesse d'âme.

Enfin, dans les vices, son esprit étoit tout, et son cœur n'étoit rien.

Pisistrate a été le seul homme que j'aye connu 5 qui ait été inutilement guéri des préjugés.

Le malheur de Pisistrate étoit un goût malade, qui le portoit à se montrer pire qu'il n'étoit; il avoit une certaine hypocrisie à l'égard des vices, qui faisoit qu'il affectoit de paroître en avoir, comme un 10 témoignage de liberté et d'indépendance.

Page 1