VII. - DISCOURS DE RÉCEPTION A L'ACADÉMIE FRANÇAISE
130-132. — Idées qui n'ont pu entrer dans ma Harangue de l'Académie. i5
130* (299. I, p. 3i4 bis).— Si je n'avois quelque espérance de ressembler quelque jour au grand homme à qui je succède, il faudroit qu'en recevant l'honneur que vous m'avez fait je commençasse par en rougir, et que, consentant d'avance à dégé- 20 nérer, je fasse comme ces enfants qui sont accablés de la gloire de leur père. Non, non ! Quelque loin qu'il ait été, c'est à moi de le suivre, et l'on ne doit point attribuer à orgueil ce qui est devenu une nécessité. 25
MM., je n'ose vous rien dire du choix que vous
avez fait. Il y a de la vanité à parler de soi, lors même qu'on en parle avec modestie : c'est un art de s'attirer l'attention des autres. On découvre tout son amour-propre lorsqu'on paroît si ingénieux à le 5 cacher; (ou bien) et vous dire que je ne méritois pas vos suffrages, ce seroit vous les demander encore, dans un temps où je n'ai plus rien à craindre de vos refus.
Vous avez perdu un confrère que son génie,
10 que ses vertus, que vos regrets même ont rendu célèbre...
Comme les Dieux ne reçoivent pas indifféremment l'encens de tous les mortels, il semble que ces grands hommes n'ayent recherché que vos louanges,
i5 et que, fatigués des acclamations publiques, ils ayent voulu faire taire la multitude, pour n'entendre que vous...
Séguier... Il savoit que la fidélité se trouve entre la liberté et la servitude, et que le véritable empire
20 ne s'exerce jamais que sur un peuple heureux... Louis XV... Vous peignez cette physionomie charmante, qui frappe tous les regards, et que lui seul ignore. Vous mettez le secret au rang des vertus de son enfance. Vous le suivez dans cette jeunesse
25 aimable, mais exempte de la passion qui aveugle le plus les roix. Ne cessez point par les justes éloges que vous en ferez de l'encourager à se surpasser lui-même. Que ce que vous direz, que ce que vous admirerez ait toujours pour objet la félicité publique.
3o II seroit dangereux de lui parler des victoires qu'il pourroit remporter. Il faut craindre d'exciter ce
jeune lion; on le rendroit terrible. S'il entendoit le bruit des trompettes, tout ce que l'homme sage qui est auprès de lui pourroit faire pour l'adoucir seroit inutile : il ne sentiroit que sa force et ne suivroit que son courage. 5
Peignez l'amour du Prince pour son peuple, et l'amour du Peuple pour un si bon prince. Heureux sujet à traiter! Vous ferez connoître aux roix futurs qu'il y a entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent des liens plus forts que ceux de la terreur 10 et de la crainte. Vous serez les bienfaiteurs du Genre humain. On admirera vos écrits comme ingénieux; on les chérira comme utiles. Ceux qui louent un méchant prince se couvrent de tous les vices qu'ils approuvent. Pour vous, MM., vous louerez Louis, i5 et vous y trouverez votre gloire.
(Ou bien l :) Commencez à leur donner l'idée d'un beau règne. Qu'il soit pour eux sacré et vénérable. Faites présent aux roix futurs d'un modèle. Ils l'imiteront peut-être. Vous serez les bienfaiteurs du 20 Genre humain. On admirera vos écrits comme inp-énieux; on les chérira comme utiles. C'est ainsi qu'un Grec illustre instruisoit les Roix, non pas par des préceptes, mais par la simple exposition de la vie de Cyrus. Les philosophes d'Orient instruisoient 25 par des fables et des allégories. Vous instruirez par la vérité de l'Histoire. C'est le propre de la vertu de se faire aimer sitôt qu'elle est montrée. Cicéron disoit à son frère : « Se peut-il que vous ne sachiez
) . Tournez un feuillet.
pas vous faire aimer dans votre gouvernement après avoir lu la Vie cfAgésilas ? »
Il a toutes les vertus qui parent les hommes, avec
toutes celles qui ornent les Roix. Chaque jour
5 montre en lui des perfections nouvelles; et, avec
tant d'intérêt de se ressembler, il est toujours mieux
que lui-même...
La plupart des auteurs écrivent pour se faire admirer. Il sembloit que M. de Saci n'écrivît que
10 pour se faire aimer...
Ils vous ont établis pour être les dépositaires de leur gloire, pour en être jaloux comme eux-mêmes, pour porter dans tous les temps des actions que, pendant leur vie, la Renommée avoit portée dans
i5 tous les lieux...
Vous avez perdu un illustre confrère, et je ne dois point chercher à vous en consoler. Les regrets sont une espèce de douleur qui nous est chère. On aime à la sentir; on ne veut point la perdre; on est flatté
20 de tout ce qui l'augmente. Il semble qu'elle doit
nous tenir lieu des objets mêmes qui l'ont produite.
Il étoit bien éloigné de ces jalousies d'auteur qui
empêchent tant de beaux esprits de jouir de leur
réputation, et que souvent on se déguise à soi-même,
25 tantôt sous le nom d'émulation, tantôt sous celui d'équité. Il ne sentoit point les douleurs de l'envie, et, jamais, il ne mit ce poids sur son cœur. Il auroit voulu que tout le monde eût senti tout ce qu'il sentoit, et connu tout ce qu'il connoissoit.
3j G'étoit un homme que l'on louera toujours, moins pour l'intérêt de sa gloire que pour l'honneur de
la vertu; qui, aux qualités qui donnent une grande réputation, joignoit encore cette sorte de mérite qui ne fait point de bruit, et toutes ces vertus sur lesquelles on se néglige si aisément, peut-être parce qu'elles sont nécessaires, et qu'elles sont les vertus 5 de l'homme, et non pas de l'homme illustre.
C'étoit un de ces hommes accomplis, infiniment plus rares que ceux qu'on appelle communément des hommes extraordinaires, que ceux qui, avec des secours étrangers, et souvent avec quelques vices, 10 trouvent le chemin de la gloire...
Vous décrirez, d'abord, le bonheur des peuples : ce bonheur tant de fois promis, toujours espéré, aujourd'hui goûté, senti.
Vous êtes, MM., comme ces enfants, à qui des i5 pères illustres ont laissé un grand nom à soutenir, et qui, s'ils dégénéroient, seroient encore avilis par l'éclat même de leurs ayeux...
L'illustre Richelieu ne fut votre protecteur qu'en se gardant le droit d'être votre rival. Il tint indiffé- 20 remment toutes les routes qui pouvoient mener à la gloire. Il courut la carrière de vos poètes et de vos orateurs. Ce ne fut pas assez pour lui de la supériorité de l'esprit : il ambitionna encore la supériorité des talents. Il étoit indigné d'une seconde 25 place, dans quelque ordre qu'il la trouvât. Il sentit le premier que le Cid ne devoit point étonner son génie, et que la première place de la poésie françoise pouvoit être encore disputée.
Quand vous le combleriez de mille nouveaux 3o éloges, vous ne sauriez ajouter un seul jour à
cette éternité qu'il aura dans la mémoire des hommes...
Un homme illustre mérite tous vos regrets, et vous avez fait une perte que vous n'avez pas encore 5 réparée...
Tout, jusqu'à ma patrie, sembloit devoir m'éloigner de la place que vous m'avez accordée...
Richelieu... Sous son ministère, les Grands, quelquefois distingués par le commandement, furent io toujours égaux dans l'obéissance...
En me donnant sa place, il semble que vous m'ayez comparé à lui. Pardonnez-moi, MM., cette réflexion. Je crains qu'il n'y ait bien de la vanité à l'avoir faite...
i5 M. de Saci quittoit souvent le sérieux de son cabinet pour les belles-lettres. G'étoit, pour ainsi dire, la seule débauche qu'il se permît. Le public n'y perdoit rien : il rapportoit de son étude ces grâces qui invitent à lire...
20 Je n'ambitionnois que votre esprit, que vos talents, que vos écrits immortels, et, dans le désespoir de pouvoir jamais vous ressembler, je croyois qu'il m'importoit peu d'être plus près de vous.
Fin.
^5 131 (841. I, p. 539). — Gomme les enfants « qui ont perdu un père chéri, et qui, pendant que le public fait attention à leurs richesses nouvelles, ne voyent que la perte qu'ils ont faite.