IV. GENRES LITTÉRAIRES
817 (18. I, p. II). — On cherche les auteurs des anciennes fables. Ce sont les nourrices des premiers temps et les vieillards qui amusoient leurs petits-
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enfans au coin du feù. Il en est comme de ces contes que tout le monde sait, quoiqu'ils ne méritent d'être sus de personne : la beauté d'un meilleur n'étant pas si bien sentie par les gens grossiers. Moins on avoit
5 de livres, plus on avoit de ces sortes de traditions. Un Locman, un Pilpay, un Ésope, les ont compilés. Ils peuvent même y avoir ajouté des réflexions : car je ne sais chose au Monde sur laquelle un homme médiocrement moral ne puisse faire des spér
10 culations.
C'est faire trop d'honneur aux fables que de penser que les Orientaux les ont inventées pour dire aux princes des vérités détournées : car, si elles pou voient recevoir une application particu-
i5 Hère, on n'y gagnoit rien: car, dans ce cas, une vérité détournée ne choque pas moins qu'une directe, et souvent même choque davantage: car il y a là deux offenses : l'offense même et la pensée qu'a eue celui qui l'a faite, qu'elle trouveroit un
20 homme assez stupide pour la recevoir sans la sentir.
Que si ces vérités n'étoient que générales, il étoit encore inutile de prendre le détour d'une allégorie : car je ne sache pas qu'il y ait jamais eu de prince
33 au Monde qui ait été choqué d'un traité de morale.
8i8(io52. II, f^ 61 v®). — Les fictions sont si bien de l'essence du poème épique que celui de Milton, fondé sur la Religion chrétienne, n'a commencé à être admiré en Angleterre que depuis que 3o la Religion y passe pour une fiction.
819 (1384. II, f» 198). — Outre le plaisir que le vin nous fait par lui-même, nous devons encore à la joye des vendanges le plaisir des comédies et des tragédies.
820* (i558. II, f^ 449 vo). — Contradiction de Pla- 3 ton, qui regarde les poètes comme pernicieux, et qui, d'un autre côté, dit que la principale cause de rhorreur qu'on a pour l'inceste vient des tragédies qu'on a vu jouer sur le théâtre.
821 (2076. m, f^ 343 v*>). — Les trois unités du 10 théâtre se supposent les unes les autres : l'unité de lieu suppose l'unité de temps : car il faut beaucoup de temps pour se transporter dans un autre pays; ces deux unités supposent l'unité d'action: car, dans un temps court, et dans le même lieu, il ne i s peut y avoir probablement qu'une seule action principale; les autres sont accessoires.
822 (287. I, p. 309). — Il est impossible presque de faire de nouvelles tragédies bonnes, parce que presque toutes les bonnes situations sont prises par 20 les premiers auteurs. C'est une mine d'or épuisée pour nous. Il viendra un peuple qui sera, à notre égard, ce que nous sommes à l'égard des Grecs et des Romains. Une nouvelle langue, de nouvelles mœurs, de nouvelles circonstances, feront un nou- 23 veau corps de tragédies. Les auteurs prendront dans la nature ce que nous y avons déjà pris, ou dans nos auteurs mêmes, et bientôt ils s'épuiseront
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comme nous nous sommes épuisés. Il n'y a qu'une trentaine de bons caractères, de caractères marqués. Ils ont été pris : le Médecin, le Marquis, le Joueur, la Coquette, le Jaloux, V Avare, le Misan-
3 thrope, le Bourgeois. Il faut une nouvelle nation pour former de nouvelles comédies, qui mêle aux caractères des hommes ses propres mœurs. Ainsi il est aisé de voir quel avantage ont les premiers auteurs de nos pièces dramatiques sur ceux qui
10 travaillent de nos jours. Ils ont eu pour eux les grands traits, les traits marquéa. Il ne nous reste plus que les caractères fins, ceux qui échappent aux esprits du commun, c'est-à-dire à presque tous les esprits. Ainsi les pièces de Destouches et de
i3 Marivaux sont plus difficilement bonnes que celles de Molière.
823 (817. I, p. 523). — Ce qui commence à gâter notre comique, c'est que nous voulons chercher le ridicule des passions, au lieu de chercher le ridicule
30 des manières. Or les passions ne sont pas ridicules par elles-mêmes.
824 (1149. II, f* 79 v*). — Examiner bien le vis comica dans l'action, et l'examiner dans le discours.
825 (1416. II, f* 204). — Pour que l'on sente bien
23 à la Comédie le ridicule, il ne suffit pas que le
personnage dise des choses ridicules, il faut qu'il
soit ridicule lui-même: Don Quichotte, Sancho,
Ragotin.
826 (1696. II, f» 456). — Scaramouche pleure. On lui en demande la raison. Il dit : c // Mondo s'imputaniscCf ed io son recchio. » C'est la naïveté qui plaît, outre l'expression.
827 (449. 1, p. 390). — Il n'y a pas de gens qui 5 soyent de meilleurs orateurs pour nous persuader que ceux que nous estimons.
828 (ro86. II, f^ 67 v^). — Ce qui manque aux orateurs en profondeur, ils vous le donnent en longueur. 10
829(1408. II, f^ 2o3). — Je disois que la chaire s'épuisoit plus que le théâtre, parce que les vices ne changeoient pas comme les ridicules.
830* (i3i6. II, f» 181). — Les citations des avocats troublent l'esprit de décision, au lieu de Taider. ib Le bon sens nous dit que les faits sont soumis à l'autorité, et non pas les choses de raisonnement. Par exemple, on peut prouver qu'un trouble a été fait, qu'un crime a été commis, par l'autorité des témoins, qu'un contrat a été passé, par le seing 20 du notaire public, qu'un homme est majeur, par l'autorité des registres de baptême. Mais, dès que vous entrez dans un raisonnement, il faut laisser l'autorité : car, pour que vous vous en pussiez servir, il faudroit qu'il suivît, comme une conséquence né- 25 cessaire, de ce qu'un auteur a pensé qu'une chose est juste, qu'elle le fût : chose d'autant plus difficile
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à croire qu'il n'y a peut-être pas deux opinions universellement reçues par les jurisconsultes.
Il faut beaucoup moins de peines à un juge pour décider la question en elle-même, qu'à débrouiller 5 toutes les autorités qu'on lui cite; à opposer le fort au foible; à chercher les raisons qui ont pu déterminer un auteur à donner une décision contraire à celle d'un autre ; de l'autorité qu'un certain auteur doit avoir dans le pays ou dans un autre; enfin, de
lo la justesse de l'application qu'il en a faite.
Si un théologien payen, en lisant Homère, avoit voulu décider de cette fameuse querelle qui mit l'Asie en cendres, et juger qui avoit raison des Grées et des Troyens, et qu'il eût dit :
i5 € Je n'ai pas un esprit assez profond pour décider cette grande question ; mais il y a des intelligences plus parfaites que la mienne, qui virent cette querelle, dont plusieurs même se mêlèrent de les (sic) accommoder. Voyons ce qu'elles ont pensé. Et,
20 premièrement, si je savois le sentiment de Jupiter, le père et le plus grand des Dieux, je serois bien avancé; mais, par malheur, il étoit neutre. Mais Junon, la femme et la sœur de Jupiter, et Neptune, frère du même Dieu, étoit (sic) pour les Grecs. Mais
25 on ne peut pas dire que Junon et Neptune se fussent rangés de ce côté -là par un esprit d'équité. N'est- il pas vrai que Junon vouloit se venger de l'affront qui avoit été fait à ses charmes? et que Neptune, qui ne vouloit pas avoir fait le métier
3o de maçon pour rien, redemandoit ses salaires? Et d'ailleurs. Mars et Vénus étoient pour les Troyens.
— Mais, à votre avis, répliquerait- on, un autre motif que celui de l'amour et de la reconnoissance a- 1- il engagé Vénus dans le parti des Troyens? Et, de plus, ëtes-vous étonné que Mars suive les appas de Vénus et combatte pour elle?» 3
€ Mais voilà Vulcain qui est pour les Grecs. — C'est justement cela, répliqueroit-on. Ne voj'ez-vous pas, dans cette conduite, les chagrins d'un mari jaloux? Et ce n'est pas sans raison qu'il l'est. »
€ Mais nous avons Pallas pour nous, diroient les lo Troyens. — Je le crois, leur répliqueroit-on; il y avoit chez vous un bon gage de sa protection : vous aviez le palladium. >
On voit bien que, de cette façon-là, on n'auroit jamais fini. Au lieu que si l'on prenoit la question ô en elle-même, il n'y auroit rien de plus simple. Un roi de Grèce avoit une femme fort belle; le fils du roi de Troye arrive chez lui et le fait c..., en arrivant; il enlève cette femme; le mari est assez bon pour la redemander; les Troyens la refusent. 20 Ce sont les Troyens qui ont tort.
831 (i3i9. II, f> 184 v^). — Ceux qui font ces pièces d'éloquence pour agrandir ou diminuer les choses! Qui est-ce qui voudroit avoir un habit
si grand ou si petit? Ne vaudroit-il pas mieux qu'il 23 fût juste ?
832 (996. II, f' 29 V**). — Un honnête homme qui fait des Caractères comme La Bruyère, doit toujours faire des tableaux, et non pas des portraits; peindre
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des hommes, et non pas un homme. Avec tout cela, on le soupçonnera toujours de mauvaise intention, parce que les applications particulières sont toujours les premières remarques des sots : car on les fait 3 aisément et tant qu'on veut; outre que leur petite malice est plus active.
833 (2092. III, f° 347 v°). — Lorsqu'on lit un livre, il faut être dans la disposition de croire que l'auteur a vu les contradictions que l'on imagine, au premier
10 coup d'oeil, s'y rencontrer. Ainsi il faut commencer par se défier de ses jugements prompts, reprendre les passages que l'on prétend se contredire, les comparer ensemble, les comparer encore avec ce qui les précède, et ce qui les suit, voir s'ils sont
i3 dans la même hypothèse, si la contradiction est dans les choses ou seulement dans sa propre manière de concevoir. Quand on a bien fait tout cela, on peut prononcer en maître : c II y a de la contradiction. » . Ce n'est pourtant pas toujours tout. Quand un
20 ouvrage est systématique, il faut encore être sûr que l'on tient bien tout le système. Voyez une grande machine faite pour produire un effet. Vous voyez des roues qui tournent en sens opposé; vous croiriez, au premier coup d'oeil, que la machine
23 va se détruire elle-même, que tout le rouage va s'empêcher, que la machine va s'arrêter. Elle va toujours : ces pièces, qui paroissent, d'abord, se détruire, s'unissent pour l'objet proposé K