‹ Pensâees et fragments inâedits de MontesquieuChapitre 10 sur 263 · I. Point de par exemple · texte numérisé non relu

I. Point de par exemple

bien sensibles fait la force; donner des idées tirées des conceptions de Tâme fait la finesse.

802* (1970. III, f® 277). — Pour bien écrire, il faut sauter les idées intermédiaires, assez pour n'être pas ennuyeux; pas trop, de peur de n'être pas s entendu. Ce sont ces suppressions heureuses qui ont fait dire à M. Nicole que tous les bons livres étoient doubles.

803 (554. I, P 436 v«). — Le style enflé et emphatique est si bien le plus ai-sé que, si vous voyez une 10 nation sortir de la barbarie, comme,* par exemple, les Portugais, d'abord vous verrez que leur style donnera dans le sublime, et ensuite ils descendront au naïf. La difficulté du naïf, c'est que le bas le côtoyé. Mais il y a une distance infinie du sublime if> ai( naïf et du sublime au galimatias.

804 (1334. II, fû 186). — Il ne faut pas que, dans un ouvrage, l'ironie soit continuée : elle ne surprend plus.

805* (i53o. II, f^ 232 v^). — L'humeur des Anglois 20 est quelque chose qui est indépendant de l'esprit et en est distingué, comme on le verra par les exemples.

C^tte humeur est distinguée de la plaisanterie et n'est point la plaisanterie; c'est plutôt le plaisant 23 de 1^ plaisanterie. Ce n'est point la force comique, le vis comica; c'est plutôt la manière de la force

ART D'ÉCRIRE ib

comique. Je la définirai, dans la plaisanterie, la manière de rendre plaisamment les choses plaisantes, et c'est le sublime de Thumeur, et, dans les choses ingénieuses, la manière de rendre plaisamment les

5 choses ingénieuses. Ce que les images sont dans la poésie, l'humeur est dans la plaisanterie. Quand vous mettez de la plaisanterie sans humeur, vous sentez quelque chose qui vous manque, comme quand vous faites la poésie sans image. Et la diffi-

10 culte de l'humeur consiste à vous faire trouver un sentiment nouveau, dans la chose, qui vient pourtant de la chose.

Voici des exemples. L'épigramme de Rousseau qui commence :

i5 Un mandarin de la Société,

est ingénieuse ; elle est même plaisante, si l'on veut ; il n'y a point d'humeur. Celle

Entre Racine et l'aîné des Corneille

est de même : elle est ingénieuse et plaisante, et il

20 n'y a point d'humeur. Dans celle de ce moine, où

. un pénitent vient s'accuser d'avoir, par la vertu

d'une recette, fait des choses admirables, et à qui

le moine dit :

« Or baille-moi la joyeuse recette !

25 Et te promets mon absolution, >

l'idée est plaisante, et l'auteur y a ajouté de l'humeur par le mot de mon. S'il avoit dit l'absolution, l'épigramme n'étoit plus que plaisante. Le moine

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dit mon absolution pour faire le troc. L'autre épigramme de Rousseau, de l'ivrogne et du frater, est plaisante dans le fond de la chose : Rousseau y ajoute de l'humeur dans la manière dont il la conte.

c Or Hippocras tient pour méthode unique. » 3

Vous voyez l'effort du chirurgien de village pour paroitre habile.

Lors le fiévreux lui dit : c Maître Clément, « Ce premier point n'est le plus nécessaire. »

Ce mot, Maître Clément, marque la gravité d'une lo délibération.

« Et, pour ma soif, ce sera mon affaire. >

Ce dernier vers marque l'importance de la résolution. C'est un plaisant qui est accessoire à la plaisanterie, que l'humeur; mais il faut qu'il se i3 trouve dans la chose même.

De même, dans cette épigramme :

N'étoit-elle point endormie, La malheureuse Académie, Quand elle prit Jean Chamillard. so

C'est le mot de Jean qui est l'humeur, et il n'y en auroit point eu si on avoit mis :

Quand elle choisit Chamillard.

Enfin, l'humeur est le sentiment plaisant ajouté au sentiment plaisant, comme les épithètes sont 23 l'image particulière ajoutée à Tirnage générale.

ART D'ÉCRIRB 17

806* (2012. III, fo 3i2 v^). — II ne faut pas mettre du vinaigre dans ses écrits; il faut y mettre du sel.

807 (1124. II, f* 77). — Les auteurs s'usent tou- 5 jours; ils ont trois manières, comme les peintres: celle de leur maître, qui est celle du collège ; celle de leur génie, qui leur fait faire de bons ouvrages; et celle de l'art, que l'on appelle dans les peintres manière.

10 808 (835. I, p. 535). — Bien des professions se détruisent par l'imitation : les orateurs se sont perdus en imitant les poètes, comme les sculpteurs se sont perdus en copiant les peintres.

809 (io5. I, p. 97). — Un ouvrage original en fait

i5 presque toujours construire cinq ou six cents autres;

ces derniers se servant du premier à peu près

comme les géomètres se servent de leurs formules.

840 (1120. II, f^ 76). — M. de Fontenelle dit fort bien : c Les bons styles en forment de mauvais. »

20 814 (1162. II, f° 81). — II y a dans les arts, et surtout dans la poésie, de certaines félicités que l'on ne rattrape point.

812* (923. II, f^ i5 V®). — Ceux qui font des digressions croyent être comme ces hommes qui ont de 23 grands bras, et qui atteignent plus loin.

813 (976. II, f^ 27 V**). — Je vois des gens qui s'effarouchent à la moindre digression, et, moi, je crois que ceux qui savent en faire sont comme les hommes qui ont de grands bras, et qui atteignent plus loin. 5

814* (igSo. III, f* 256 v®). — Un auteur qui écrit beaucoup se considère comme un géant et regarde ceux qui écrivent peu comme des pygmées : il juge qu'un homme qui n'a fait qu'une centaine de pages de bon sens est un homme commun, qui a 10 fait en toute sa vie l'ouvrage d'un jour.

815 (846. I, p. 540). — J'approuve le goût de la nation angloise pour les petits ouvrages. Comme on y pense beaucoup, on trouve d^abord qu'on a tout dit. Les nations où l'on ne pense guère, après i3 avoir parlé, sentent leur indigence, et qu'il y a encore quelque chose à dire.

816 (12 12. II, f® 93 v°). — Je disois : t II n'y a que les ouvrages communs qui ennuyent; les mauvais, on ne les compte pas. » 20

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