POLITIQUE ANGLOISE
les sources de vos richesses avec les sources des richesses de Rome et les sources des richesses de vos voisins. Dans le fond, les sources de vos richesses sont le commerce et l'industrie, et ces 3 sources sont de telle nature que celui qui y puise ne peut s'enrichir sans en enrichir beaucoup d'autres. Les sources des richesses de Rome étoient le gain dans la levée des tributs et le gain dans le pillage des nations soumises. Or ces sources de bien ne peuvent
10 enrichir un particulier sans en appauvrir une infinité d'autres. D'où il arrive qu'il n'y eut dans cet État, et dans tous ceux qui lui ressembleront à cet égard, que des gens extrêmement riches et des gens extrêmement misérables. Il ne pouvoit point y avoir de gens
i5 médiocres, comme parmi vous, ni d'esprit de liberté, comme parmi vous. Il ne pouvoit y avoir qu'un esprit d'ambition, d'un côté, et un esprit de désespoir, de l'autre, et, par conséquent, plus de liberté ! Je ferai ici une réflexion. Cicéron, parlant de
20 l'état de la République, parle de ces gens médiocres. € Qui est-ce qui forme le bon parti? dit-il. Sont-ce les gens de la campagne et les négociants? Eux, pour qui tous les gouvernements sont égaux dès lors qu'ils sont tranquilles. > Ceci n'est point du
25 tout applicable au gouvernement d'Angleterre. Et, quoique l'esprit naturel de ces professions porte à la tranquillité par sa nature, comme je l'ai dit dans mon livre des Loix sur la nature du terrain, cependant, ce que dit ici Cicéron n'a de rapport qu'à un
3o inconvénient particulier du gouvernement de Rome dont il faut que je parle ici.
35o MONTESQUIEU
Lorsque Rome, sous Sylla, commença à tomber dans Panarchie, les généraux donnèrent à leurs soldats le pillage des villes et les biens de la campagne. Il n'y avoit qu'un gouvernement tranquille qui pût assurer la propriété des biens, et sitôt s qu'une guerre civile commençoit à naître, les propriétaires de fonds de terre et les commerçants dévoient tomber dans le désespoir. D'où vient cela? C'est que les richesses naturelles de l'État dévoient céder aux richesses acquises par les pillages des lo Grands et les vexations des traitants, dont nous venons de parler tout à l'heure. Ce qui soutiendra donc votre nation, c'est, lorsque (sic) les sources des grandes richesses seront les mêmes et ne seront pas taries par des sources plus grandes d'autres i3 richesses. La sagesse de votre État consiste donc en ce que les grandes fortunes ne sont pas tirées de la levée des tributs, et vos loix seront assurées lorsqu'elles ne seront pas tirées des emplois militaires, et que celles mirées de l'état civil seront dans la 20 modération.