‹ Pensâees et fragments inâedits de MontesquieuChapitre 162 sur 263 · CHANGEMENTS DE LOIX · texte numérisé non relu

CHANGEMENTS DE LOIX

1918(941. II, f* 19). — Il en est d'un gouvernement comme d'une somme qui est composée de plusieurs chiffres. Otez-y ou ajoutez -y un seul chiffre, vous changez la valeur de tous les autres. Mais, comme 3 on sait, en arithmétique, la valeur de chaque chiffre et son rapport, on n'est pas trompé. Il n'en est pas de même en politique : on ne peut jamais savoir quel sera le résultat du changement qu'on fait.

1919* (955. II, f» 2 1 V**). — Lorsqu'un État est dans la 10 prospérité, il ne faut point se déterminer sans peser, avec le dernier scrupule, tous les inconvénients. Mais, lorsqu'on se trouve entouré de circonstances fâcheuses, lorsqu'on ne sait que faire, il faut faire, n'y ayant point pour lors de faute si pernicieuse que i3 l'inaction.

1920* (1436. II, f» 207).— Telle est la nature des choses que l'abus est très souvent préférable à la correction^ ou, du moins, que le bien qui est établi est toujours préférable au mieux qui ne l'est pas.

20 1921 (19. 1, p. [2). — Que d'abus, qui ont été introduits comme tels et tolérés comme tels, qui se trouvent avoir été, dans la suite, très utiles et plus même que les loix les plus raisonnables ! Par exemple il n'y a guère d'homme de bon sens en France qui

25 ne crie contre la vénalité des charges, et qui n'en soit scandalisé. Cependant, si l'on fait bien attention à l'indolence de pays voisins, chez lesquels toutes les charges se donnent, et qu'on la compare avec

notre activité et notre industrie, on verra qu'il est infiniment utile d'encourager dans les citoyens le désir de faire fortune, et que rien n'y contribue plus que de leur faire sentir que les richesses leur ouvrent le chemin des honneurs. Dans tous les gouverne- 3 ments, on s'est plaint que les gens de mérite parve< noient moins aux honneurs que les autres. Il y a bien des raisons pour cela, surtout une qui est bien naturelle : c'est qu'il y a beaucoup de gens qui n'ont point de mérite, et peu qui en ayent. Il y a même lo souvent beaucoup de difficulté à en faire le discernement, et à n'être pas trompé. Cela étant, il vaut toujours mieux que les gens riches, qui ont beaucoup à perdre, et qui, d'ailleurs, ont pu avoir une meilleure éducation, entrent dans les charges pu- i5 bliques.

1922 (549. I, f» 435). — Rien ne seroit plus capable d'attirer à M. le Cardinal cette immortalité qui est si bien due à son nom, à ses vertus, à son génie, qu'une réforme dans les loix du Royaume. 20

On pourroit, par des changements imperceptibles dans la jurisprudence, retrancher bien des procès.

Les avocats, charmés de voir le destin de tous les particuliers dans leurs mains, ne concourront point à un pareil dessein ; tous gens de métier sont sus- 35 pects.

M. Law vouloit retrancher le nombre des juges; mais c'est les procès qu'il faut retrancher.

Comme la multiplicité des traités entre les princes ne fait que multiplier les occasions et les prétextes 3o

de la guerre, ainsi, dans la vie civile, la multiplicité des loix ne fait que donner naissance aux contestations des particuliers.

5 1923 (608. I, f* 449). — Je dis : c Une preuve de l'inconstance des hommes, c'est l'établissement du mariage qu'il a fallu faire. >

l924(8gi. II, f>9v®). — Depuis que j'ai vu à Amsterdam l'arbre qui porte la gomme appelée sang de 10 dragon, gros comme la cuisse quand il étoit auprès de l'arbre femelle, et pas plus gros que le bras quand il étoit seul, j'ai conclu que le mariage étoit une chose nécessaire.

1925* (147. I, p. i3o). — Il paroit, par les loix de i5 Justinien, que, dans les premiers siècles, la fornication simple n'étoit pas regardée comme illicite. Justinien, qui avoit pris si fort à cœur d'abroger toutes les loix contraires au Christianisme, en fait une, qui est la troisième au Code, Communia de 30 Manumissionibus , par laquelle il veut qu'un homme qui, n'étant point marié, a pris pour concubine une de ses esclaves et meurt, laisse cette concubine libre : c Ipsi etenim domino damus licentiam ancilla sua uti; » ce qui ne seroit pas de même, dit-il, s'il 23 avoit une femme : c Hominibus etenim uxores haben-

tibus concubinas habere nec antiqua jura nec nostra concedunt.» Antiqua, c'est la Religion payenne; nostra, c'est la chrétienne.

1926 (905. II, f* 1 1 v^). — Il est singulier que, dans les climats du Midi de l'Europe, où le célibat est le 3 plus difficile, il ait été retenu, et que, dans ceux du Nord, où les passions sont moins vives, il ait été rejeté.

1927(1000. II, f> 3o). — Un homme me consultoit sur un mariage. Je lui dis : c Les hommes, en général, 10 ont décidé que vous feriez une sottise; la plupart des hommes, en particulier, ont décidé que non. »

1928* (2o5. 1, p. 198). — Les mariages entre parents au premier et second degré sont défendus dans presque toutes les religions, et quoiqu^il y ait eu i5 autrefois des peuples où il étoit permis aux pères de se marier avec leurs enfants', je ne sais pas qu'il y en ait aujourd'hui de tels dans le Monde; au moins sont- ils si obscurs qu'ils ne valent pas la peine d'être cités 2. ao

Cependant, à considérer ces mariages en euxmêmes, ils ne sont pas moins licites que les autres : car ils ne sont point contraires au Droit naturel, comme le péché d'Onam et celui des villes qui périrent par les flammes. Ils ne le sont pas non plus, de 23 leur nature, au Droit civil et politique, comme l'in-

1 . Il y en a : les Tartares et d'autres peuples, les Huns, etc.

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