‹ Pensâees et fragments inâedits de MontesquieuChapitre 195 sur 263 · I. Cette idée n'est (je crois) pas nouvelle · texte numérisé non relu

I. Cette idée n'est (je crois) pas nouvelle

pas avec sens, mais avec connoissance de cause. Il n'est plus question de la Constitution depuis plus de dix ans; il est question de savoir sHl y aura un schisme ou non. Quoique la Cour et le Parlement

5 soyent opposés dans les voyes qu'ils prennent, ils n'ont, l'un et l'autre, qu'une même vue, qui est d'empêcher le schisme; mais ils s'y prennent d'une manière différente. Et ils ont si bien les mêmes vues que, les mêmes choses que le Parlement condamne,

10 le Conseil est obligé de les condamner. La Cour et le Parlement savent que, s'il y a une fois un schisme, il faudra établir des loix pénales, qu'il faudra nous pendre tous, les uns, les autres, et que, quand on aura commencé, on ne sait pas où cela ira. Les Jan-

i5 sénistes, eux, vont toujours en avant et semblent ne chercher qu'à aller se faire pendre, et les Molinistes préparent déjà les cordes avec lesquelles ils pendront ou seront pendus. La Cour de Rome, engagée (elle ne sait comment) dans cette affaire, suit ses

20 principes de pousser toujours les choses à l'extrémité. Tous les bons François, tous les vrais citoyens, frémissent en voyant le danger, et de la Religion, et de la Nation. On ne sauroit ériger assez de statues au cardinal de Fleury, qui a vu le mal, les causes, les

23 effets, et qui a cherché, dans tout son ministère, à en diminuer le mal et l'a fait. Et on peut dire qu'il a empêché le schisme, que les enfants perdus des deux parts vouloient hâter de toute leur force. Il a donné les emplois à des gens modérés; au moins, il

3o a cherché à le faire. Il a arrêté les emportements des Molinistes et a ôté peu à peu les forces aux Jansé-

t. II. 58

nistes, en les privant de leurs meilleurs sujets. Il est vrai que le Ministère a beaucoup aigri le Parlement, et il faudroit songer à deux choses : l'une, à adoucir les esprits; l'autre, à y mettre, quand il vaque des charges, des gens sages, autant que l'on peut. 5

J'entends toujours dire que le Roi n'a qu'à supprimer, changer, ôter, casser le Parlement. Ce sont des gens ignorants qui parlent ainsi, ou des gens qui ont intérêt de parler ainsi, pour leur fortune à Rome. Une des bonnes choses qui ait été faites de nos jours, lo c'est ce qui a le plus révolté le public, qui est le chapeau donné au cardinal d'Auvergne : on a fait par là comprendre au Clergé que les excès des particuliers dans les affaires du temps ne les menoient point aux dignités, qui les dévorent. i5

Il ne faut pas croire que le Parlement de Paris agisse par humeur et par pique uniquement. J'avoue que, comme, lorsque l'on est aigri par la contradiction, on se jette plus fort dans l'opinion où l'on est qu'on n'y étoit auparavant, il peut y avoir et il y a 20 eu dans le Parlement de petits esprits qui se sont laissé échauffer la cervelle des petitesses et des idiotismes jansénistes. Mais je jette les yeux, non sur le Parlement de Paris, mais sur la magistrature du Royaume, et je la trouve dans les principes du a3 Parlement.

Pourquoi cela? C'est que, depuis quatre siècles, tous les livres sont pleins des principes du Parlement ; que c^est là -dessus que l'on a étudié, qu'on s'est formé l'esprit, et que les hommes ne renoncent pas 3o tout d'un coup et tous ensemble à leurs principes;

que les disputes entre Philippe-le-Bel et Boniface VIII établirent des principes en France; que la Pragmatique les confirma; que les malheurs des guerres de la Religion, les excommunications de Henri III et

3 de Henri IV, rendirent les magistrats plus attachés à ces principes; que la paix du règne de Louis XIII et le commencement de Louis XIV avoit (sic) maintenu les esprits dans la dépendance et le respect nécessairement dû, et pour l'intérêt de la Religion^

ïo et pour notre intérêt, même civil, à la Cour de Rome, lorsque Louis XIV fit la fameuse assemblée du Clergé, qui fit plus de mal à Rome que les Parlements n'en a voient fait; que le père Le Tellier vint ensuite et voulut, en un jour, faire oublier aux

i5 François toutes leurs maximes.

Mais les magistrats ne les ont pas oubliées. Ils ne sont point de mauvaise humeur, mais ils ont des connoissances. C'est donc par la raison et par la douceur qu'il faut travailler sur eux, et les ramener

ao au droit chemin insensiblement, dans les choses où les disputes les ont portés trop avant.

Et il faut surtout bien prendre garde de prendre le change, où Ton passe de la question qui faisoit l'objet principal à des questions plus intéressantes,

25 et où le Clergé pourroit chercher, à l'ombre de la Constitution, à passer à d'autres prétentions, sous prétexte de l'exécution de ladite Constitution. Un bon citoyen doit chercher, d'un côté, à calmer les esprits et à maintenir dans ses bornes chacun des

3o ordres du Royaume. Et, quand je dis ceci, je ne parle point contre les évêques. J'ai toujours pensé que leur

juridiction pour la correction des mœurs n'étoit que trop bornée. Je crois même que Tautorité du Pape nous est même, politiquement parlant, infiniment utile. Car, que deviendrions-nous dans cette nation turbulente, où il n'y a aucun évêque qui pense 5 comme son voisin ? Mais cela ne signifie pas que l'on aille violemment vous mener, et despotiquement, à une autorité qu'on nous soutient être sans bornes toujours, parce qu'elle l'est quelquefois, et en toutes les occasions, parce qu'elle l'est en quelques-unes. 10

(J'ai barbouillé ceci sur les idées qui me sont venues à l'occasion d'une dispute sur la suppression des charges de présidents du Grand -Conseil, le i*"" janvier 1738, contre un homme d'Avignon qui soutenoit que le Roi alloit ôter les appels comme i5 d'abus au Parlement, et à qui je dis que cela ne seroit point, parce que le Conseil étoit trop sage pour ne pas voir que cela rendroit jansénistes tous lès gens sages, qui n'avoient pas d'envie de l'être. Et, sur ce qu'il me dit : c Le Roi ne peut-il pas sup* 20 primer le Parlement ? > je lui répondis : « Monsieur, apprenez de moi que le Roi ne peut pas faire tout ce qu'il peut. >)

2050* (2164. m, f« 354 v^). — Sur les Querelles de 17s S • — Taisez- vous et écoutez!... Ce sont vos 25 opinions qui sont en danger, et non pas la Religion qui y est.

Vous dites qu'il faut interroger les mourants sur la Constitution; et, moi, je vous dis qu'elle est reçue, et qu'il ne faut plus interroger personne. — Vous dites 3o

qu'elle n'est pas reçue, et qu'il ne faut pas la recevoir; et, moi, je vous dis qu'elle est reçue, et qu'il n'en faut plus parler. — O François! si vous saviez combien la théologie est belle ^ et combien les théo- 3 logiens sont idiots!.... Sachez que la Religion est éternelle, et qu'elle n'a pas besoin de votre colère pour se soutenir ; qu'elle étoit avant la Constitution, et qu'elle sera après. Ce sont nos regards sur les combattants qui font vos combats.

10 2051 (2247. III, f^475 y^). — Il y a en France trois opinions sur la Bulle ; la première est celle de ceux qui la crbyent une loi de l'Église et de l'État; la seconde, de ceux qui regardent la Bulle comme une règle de foi et lui donnent la plus grande autorité

i5 qu'il y ait sur la Terre; la troisième, de ceux qui la regardent comme un décret mauvais en soi, qui condamne des choses bonnes en elles-mêmes.

La première opinion est celle de presque tous les magistrats et des théologiens sages et éclairés. Ceux

20 qui tiennent les deux autres opinions certainement

ne se rencontreront pas, et ce sont les gens qui

combattent depuis quarante ans, et qui vont gémir

sous la loi du silence.

On dit aux premiers combattants : « La Bulle n'est

23 point une règle de foi, parce qu'un décret ne peut avoir plus d'autorité que le Législateur n'a voulu lui en donner lui-même. Ce n'est pas par un défaut de pouvoir dans le Législateur qu'elle n'est point une règle de foi, mais parce que la nature de la chose

3o y résiste. >

On dit aux seconds : € Il n'est point douteux que l'Église ne puisse ôter des mains des fidèles un livre qu'elle juge dangereux, et il n'est pas impossible que des vérités ne puissent être placées dans un livre avec un tel art qu'elles conduisent à des 3 erreurs. >

Ces deux partis ont combattu à outrance, et ce qui a fait le mal^ ce sont les champions invisibles qui sont entrés dans la lice, et il y a bien des Rogers qui ont combattu sous les armes de Léon. to

Aujourd'hui, les théologiens semblent se quitter; la question change : ce qui agitoit depuis quarante ans n'imite plus. Il n'est question depuis iln an que de la compétence. Peut-être est-il heureux que cela se tourne de ce côté-là, et qu'il est plus aisé de i3 décider cette dispute que l'autre, parce que cette dispute concerne moins le dogme que les formalités.

Les théologiens sont comme ces oiseaux qu'on envoyé pêcher, et, à qui, après avoir (sic) le poisson 30 arrêté dans leur gosier par un anneau, on substitue un goujon.

2052(2158. m, f> 353 v^). — Je disois à l'occasion des disputes du Clergé et du Parlement et Texil de celui-ci en 1753 : « C'est un trop grand coup pour 25 une superstition mourante. Le Clergé ^ perdu l'amour de la Nation. Il est bien dupe : il prend la haine pour du respect. >

2053 (i8i. I, p. 170). — La plupart des gens crient

contre les grands biens possédés par l'Église. Pour

moi, je crois que le principal inconvénient n'est pas

5 là, mais dans le grand nombre de ceux qui les

partagent.

Voici comment.

Il n'y a guère de petite ville qui n'ait un ou deux petits chapitres, dans lesquels il y a depuis dix lojusques à vingt et trente places d'un très petit revenu, et qui, par conséquent, ne peuvent être enviées que par des gens de peu. Elles font l'ambition des principaux artisans ou laboureurs, qui tâchent de faire étudier leurs enfants pour les i3 obtenir, de manière que toutes ces places dérobent autant de bons sujets à l'industrie et à l'agriculture ^ .

Si ces places étoient plus considérables, elles regarderoient la noblesse, qui est le seul corps oisif du Royaume, et le seul qui ait besoin de biens 20 étrangers pour se soutenir.

Il n'y a. rien de si ridicule que d'engager, pour 5o écus, un homme à un bréviaire et à une continence éternelle.

Les gens de cette trempe, sans éducation, sans 25 lettres, sans considération, sont la honte de l'Église et le sujet éternel des railleries des séculiers.

I. Ces sortes de gens sont obligés d^aller vivre chez des artisans, où ils ne sauroient mener une vie fort ecclésiastique.

Il seroit facile de remédier à cet inconvénient par des unions ou par des réductions, et on formeroit des bénéfices qui pourroient être possédés avec quelque dignité.

On n'auroit pas même besoin d*une autorité 3 étrangère : celle du Roi et du diocésain suffiroit (sic) pour cela.

2054(182. 1,p. 172). — Le pape Innocent X détruisit tous les petits couvents de l'État ecclésiastique, et en fit vendre les maisons et les biens. Il en supprima 10 environ mille cinq cents, et, s'il n'avoit pas été prévenu par la mort, il auroit invité tous les princes catholiques d'en faire autant dans leurs États.

On sait que les petits couvents ne servent qu'à entretenir le relâchement de la discipline monas- i3 tique.

Ils entretiennent, d'ailleurs, le nombre prodigieux des moines, qui, répandus jusque dans les plus petites bicoques, ont des relations partout, et qui, cherchant dans chaque enfant le premier quart 20 d'heure de chagrin, de caprice ou de dévotion, s'en saisissent aussitôt.

On pourroit unir les biens de ces petits monastères à d'autres monastères ou à des bénéfices, et, en ce cas, on pourroit favoriser plusieurs bénéfices 25 de nomination royale, qui, par la succession des temps, ont perdu leurs biens et n'ont presque conservé que leur nom.

Si l'on les unissoit aux autres monastères, il ne faudroit pas craindre qu'ils devinssent trop riches : 3o

car, primo, robjection ne peut concerner les mendiants, et les moines rentes seroient plus en état de supporter les charges de l'État.

D'ailleurs, comme ils auroient plusieurs biens 3 éloignés, ils seroient portés à les donner en censive ; ce qui seroit un très grand avantage pour l'État.

On pourroit ne laisser qu'une seule maison du même ordre dans la même ville. (Voyez extrait du Journal des Sçapanis, 1689, un concile qui défend 10 d'augmenter le nombre des moines.)

2055(36o.I, p. 353). — On dit qu'à Venise, depuis l'accommodement avec Paul V, les ecclésiastiques ne peuvent plus faire d'acquisitions nouvelles, mais sont obligés de porter leur argent à une banque,

1 5 où on leur paye l'intérêt, de façon qu'avec les nouveaux capitaux, ils payent les intérêts des anciens. Je voudrois qu'en France on en usât de même, à peu près, pour les nouvelles acquisitions, et qu'on obligeât le Clergé de vendre la moitié de ses fonds, en

20 contrats sur l'Hôtel-de-Ville. Il est bon que le Clergé ait ses fonds en argent : car il augmente toujours en Europe. Il est bon que ce fonds soit dans la main du Prince.

2056 (273. 1, p. 294). — Il est dangereux que l'au- 2b torité du Pape ne soit quelque jour ébranlée par les Jansénistes. Les persécutions qu'on leur a fait (sic) en France a fait prendre à quelques lins le parti de se retirer en Hollande, où ils ont pris des principes contre une autorité qui les condamnoit sans cesse.

Or, il est impossible que les Jansénistes de France et de Hollande ne se communiquent beaucoup. Comme les Jésuites, par leur crédit, par leur industrie, par leurs fatigues, arment toujours cette puissance contre eux, il ne leur est guère possible de se 3 défaire des Jésuites qu'en ébranlant cette puissance. Et, si un Prince se met jamais dans la tête de dépouiller l'Église de ses biens, il ne faut pas douter que le parti des Jansénistes, en haine de la Cour de Rome, ne soit pour lui; et, s'il employé ces biens lo au soulagement des sujets, il ne faut pas douter que le peuple n'y soit encore.

Quoique je n'approuve nullement une pareille entreprise, voici comment je m'imagine qu'elle sera exécutée, si elle l'est jamais. On supprimera toutes i3 les abbayes, couvents de moines, prieurés, chapelles, cathédrales et collégiales, et on ne gardera que les évêchés et cures, hôpitaux et universités. On laissera chacun dans la paisible possession de son bien; mais, à mesure qu'un bénéfice vaquera, il sera sup- 20 primé, et les biens qui en dépendent, même les maisons, vendues au profit de l'État. Les religieux et moines resteront aussi dans la possession de leurs biens; mais, à mesure qu'ils mourront, ceux qui n'ont point fait de vœu de stabilité seront trans- 25 portés des couvents des villes dans les couvents des campagnes, et les couvents vides et biens en dépendant seront vendus au profit de l'État; et, quant aux moines qui auront fait vœu de stabilité, la portion des morts accroîtra à l'État et sera vendue à 3o mesure.

BIBNS DE L> ÉGLISE 467

Les évêques seront priés de ne point faire d'ecclésiastiques jusques à ce que ceux déjà faits, tant séculiers que réguliers, soyent pourvus de bénéfices; et, s^ils en faisoient quelqu'un, celui qui sera fait sera

5 exilé hors du Royaume. Idem, pour les moines; outre que le prieur qui aura reçu un novice sera aussi exilé avec lui.

La vente des biens vacants se fera au plus offrant, et ce, en papiers royaux ou contrats. Lesdits biens

10 seront sujets aux charges et impôts des lieux où ils seront situés, et on retranchera des charges du Clergé ce que ces biens payoient lorsqu'ils étoient ecclésiastiques. On fera chaque année le calcul des rentes éteintes, et on diminuera à proportion

i3 quelque impôt onéreux; comme, par exemple, on pourra abolir la gabelle.

Il faudroit bien se donner de garde de rien changer dans la Religion, et surtout de s'écarter de ce qui a été défini par le sacré concile de Trente.

20 Voilà pourquoi j'imagine qu'un prince pareil, s'il est sage, ne permettra point aux moines de rompre leurs vœux, ni de sortir de son (sic) cloître.

2057 (214. 1, p. 23o). — Le bien de l'Église est un

mot équivoque. Autrefois, il exprimoit la sainteté des

23 mœurs. Aujourd'hui, il ne signifie autre chose que

la prospérité de certaines gens et l'augmentation

de leurs privilèges ou de leur revenu.

Faire quelque chose pour le bien de l'Église n'est

point faire quelque chose pour le Royaume de Dieu

3o et cette société de fidèles dont Jésus -Christ est le

chef; mais c'est faire quelque chose d'opposé à l'intérêt des laïques.

Lorsque l'on a voulu attacher des biens d'Église à de certaines sociétés de pauvres, comme aux Invalides, c'est-à-dire à des gens qui, outre la pauvreté, 5 les blessures, ont encore la honte, qui les empêche de demander le soutien de leur vie, l'Église s'y est opposée et a regardé cela comme une profanation; et on a succombé, et on a cru ses cris légitimes. Preuve évidente que l'on regarde les biens de lo l'Église, non pas comme les biens des pauvres, mais comme ceux d'une certaine société vêtue de noir, qui ne se marient (sic) pas.

Quand nos roix ont prêté leur serment à leur sacre, ne croyez pas que l'Église, qui l'a exigé, les ait i5 fait jurer de faire observer les loix du Royaume, de bien gouverner leurs sujets, d'être les pères de leurs peuples. Non! On les a fait seulement jurer qu'ils conserveroient les privilèges de l'Église de Reims.

Quand on a tenu des états, ne croyez pas que le ao Clergé ait demandé la diminution des impôts et le soulagement du peuple : il ne pensoit pas à un mal qu'il ne sentoit pas; mais il demandoit seulement quelque extension de leur juridiction ou de leurs privilèges, la réception du concile de Trente, qui 23 leur est favorable. Ils ne songeoient point à la réformation des mœurs. Il est vrai que lorsque les autres ordres en parloient, ils s'écrioient qu'il n'appartenoit qu'à eux de se mêler de leurs affaires, voulant toujours être les réformateurs, afin de n'être jamais :^o les réformés.

On est si fortement persuadé que les grandes richesses des ecclésiastiques sont un abus, que, si je prétendois le prouver ici, je passerois pour un imbécile. Mais, telle est la force du préjugé, qu'il subsiste 5 même après avoir été détruit. Et tel qui vous dira que les grandes richesses des ecclésiastiques sont le plus violent abus sera le premier à vous dire que la Religion vous défend d'y toucher et de mettre (comme on dit) la main à l'encensoir; comme si

10 diminuer leur revenu étoit usurper leurs fonctions. Faites (je vous prie) ici trois réflexions : La première est que, quelque charge que l'on impose sur le Clergé, cela ne sauroit être pernicieux à rÉtat; au lieu que, si l'on charge trop les

i5 laboureurs par les tailles ou les bourgeois par les entrées, il faut nécessairement que tout l'État se bouleverse. Si l'on charge un paysan de manière que la taille épuise son revenu, ou que ce revenu soit si modique qu'il ne vaille pas la peine de faire

20 les dépenses et les avances de la culture, il laissera sa terre inculte ou ne travaillera que ce qu'il en faut pour vivre. Que si vous chargez encore trop les marchandises de droits d'entrée, il n'y aura point de consommation. Mais, pour l'Église, on peut la

25 charger impunément, parce que, comme presque tout son revenu consiste en rentes et en dîmes, il n'y a pas danger qu'ils (sic) les abandonnent, quelque petit que soit le profit de les recueillir. La seconde réflexion est que les richesses de

3o l'Église sont contre les gens d'Église mêmes, parce qu'elles les rendent esclaves des princes et des

magistrats. Les ecclésiastiques ne sauroient rien entreprendre, crainte de la saisie de leur temporel, et les évêques ne sauroient plus dire : c II faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. > Et, si même la foi étoit en péril, peut-être y en auroit-il quelques- 5 uns qui ne se soucieroient guère d'un point de foi ou de discipline qui leur ôteroit So.ooo livres de rente».

Ceci fait naître ma troisième réflexion, qui est que le Pape n'a point non plus d'intérêt à protéger lo les richesses de l'Église, puisqu'elles sont contre lui, et qu'elles l'empêchent de pouvoir à sa fantaisie disposer des évêques : témoin les affaires de Sicile sous Clément XI, et celles de Venise, plus anciennes.

D'ailleurs, le Pape est presque sans intérêt aujour- i3 d'hui: car il ne retire rien des bénéfices et des couvents, à la réserve de quelques bulles, qui ne vont pas à un gros objet. Il n'a plus en France de grâces expectatives à donner, plus de décimes à lever, plus de droit de dépouille et autres droits qu'il auroit 20 autrefois été de son intérêt de soutenir, et pour lesquels Rome publia autrefois sa bulle In Cœna Domini,

Il y a plus. C'est que toutes ces richesses le mettent toujours en danger de perdre du terrain, ^b Elles mettent la Catholicité en danger, en facilitant aux Princes les moyens d'intéresser toutes les plus considérables familles de leurs États à sa destruc-

I. Henri IV disoit fort bien, au Parlement, à tous les grands braillards de la Ligue : c Je n'ai qu'à leur donner un bénéfice pour les faire taire. >

tion, et de les attacher au schisme et à Thérésie aussi fortement qu'à leur fortune, comme l'exemple des Princes protestants l'a fait assez voir. En France même, nous voyons, par Mézeray, que, si on eût

5 dans les règnes des enfants de Henri IV exempté les Huguenots du payement des dîmes, tout le monde eût été huguenot.

Ainsi la devise du flambeau renversé convient très bien à l'Église : c Ce qui me nourrit me tue. >

10 Elle gémit sous le poids de l'or.

Les premiers Chrétiens étoient presque tous pauvres; les pauvres étant attirés à une religion qui honoroit la pauvreté et sanctifîoit cet état. J'aimerois bien mieux que, dans un État, il n'y

i3 eût point de pauvres que d'y voir tant de maisons destinées à les nourrir.

Lorsque l'Église est riche, le Gouvernement est intéressé à ses désordres : témoin ce qui est dit dans la Vie d'Abélard.

20 II est indifférent pour les peuples que les ecclé* siastiques ou les séculiers jugent de certaines causes, et les disputes à cet égard sont, cependant, les choses dont on dispute le plus. Il n'est pas indifférent pour le peuple que les ecclésiastiques regor-

23 gent de richesses, et personne ne s'en met en peine >.

2058(1128. II, f^ 77 y^). — J'aime à voir dans le

I . Le cardinal de Richelieu, qui affectoit toutes sortes de réputations, qui avoit bien des choses à expier à l'égard de Rome par son union avec les Protestants, qui avoit à gouverner un prince dévot, commença les réformes.

bâtiment de l'Église de Saint- Sulpice^ qui écrase le Séminaire, les ecclésiastiques, après avoir fait reculer les séculiers, se faire reculer eux-mêmes, et se faire une guerre civile, après avoir eu la victoire dans la guerre étrangère. 5

2059 (1077. II, fo 66 V®). — Il est très surprenant que les richesses des gens d'Église ayent commencé par le principe de la pauvretés

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