‹ Pensâees et fragments inâedits de MontesquieuChapitre 196 sur 263 · I. Métaphysique. — II. Systèmes philosophiques · texte numérisé non relu

I. Métaphysique. — II. Systèmes philosophiques

2060* (202. 1, p. 196). — La métaphysique a deux choses bien séduisantes.

Elle s'accorde avec la paresse : on Tétudie partout, 5 dans son lit, à la promenade, etc.

D'ailleurs, la métaphysique ne traite que de grandes choses : on y négocie toujours pour de grands intérêts. Le physicien, le logicien, l'orateur, ne s'occupent que de petits objets; mais le métaphy- 10 sicien s'empare de toute la nature, la gouverne à son gré, fait et défait les Dieux, donne et ôte l'intelligence, met l'Homme dans la condition des bêtes ou l'en ôte. Toutes les notions qu'elle donne sont intéressantes, parce qu'il s'agit de la tranquillité i3 présente et future.

2061 (i56. I, p. i33). — Substance, accident, individu, genre, espèce, ne sont qu'une manière de

concevoir les choses, selon le différent rapport qu'elles ont entre elles. Par exemple, la rondeur, qui est un accident du corps, devient l'essence d'un cercle, et la rougeur, qui sert de coloris à un cercle matériel, devient l'essence d'un cercle rouge. Idem, 5 l'idée du genre, qui n'est rien en elle-même^ n'étant que celle d'un individu en tant que je ne le détermine pas, et que je le garde dans mon esprit sans l'appliquer à un sujet plutôt qu'à un autre; l'idée de l'infini, à qui le père Malebranche trouve tant de 10 réalité qu'il croit que les idées particulières viennent de celle-là, en faisant une espèce de soustraction arithmétique (si j'ose me servir de ce terme): au lieu que ce n'est qu'en ajoutant sans cesse au fini, sans trouver de bornes, que je fais l'idée de l'infini. C'est i5 ainsi que je pense à une étendue où j'ajoute toujours, à un être dont je bornerai si peu les perfections que je pourrai toujours, par ma pensée, en ajouter de nouvelles. Mais je n'ai l'idée d'une matière, ni d'un être, auxquels je ne puisse rien ajouter, non plus que 20 d'un temps, ni d'un nombre. Il est bien vrai que Dieu a été de toute éternité : car aucune chose ne peut être faite de rien ; de manière qu'il y a eu une durée infinie. Mais je n'ai pas pour cela d'idée de cette durée, et je ne la vois que par des conséquences que 33 je tire de certains principes.

2062 (410. I, p. 374). — Les termes de beau, de bon, de noble, de grand, de parfait, sont des attributs des objets, lesquels sont relatifs aux êtres qui les considèrent. 3o

II faut bien se mettre ce principe dans la tête : il est l'éponge de la plupart des préjugés. C'est le fléau de toute la philosophie ancienne, de la physique d'Aristote, de la métaphysique de Platon; et, si on 5 lit les dialogues de ce philosophe, on trouvera qu'ils ne sont qu'un tissu de sophismes faits par l'ignorance de ce principe. Le père Malebranche est tombé dans mille sophismes pour l'avoir ignoré.

2063(1 154. II, f« 80).— Quand on dit qu'il n'y a 10 point de qualité absolue, cela ne veut point dire qu'il n'y en a point, mais qu'il n'y en a point pour nous, et que notre esprit ne peut pas les déterminer.

2064*(ii87.II,f°87). — Les bouts des fibres de notre cerveau reçoivent un petit ébranlement, qui

i5 produit un chatouillement ou sentiment en nous. Cela suffit pour expliquer tout. Par exemple, nous voyons pour la première fois un carré. Il suffit que nous sentions que nous le voyons, pour en avoir une idée : car, sans cela, l'on ne verroit point le

20 carré. Pour voir le carré, il faut que nous sentions que quatre angles égaux s'avancent. Nous avons donc une idée des propriétés du carré, et, dès que le chatouillement du carré nous vient, tout d'abord une idée de ses propriétés nous vient aussi. Nous ne

25 voyons pas un carré tout seul, mais d'autres choses. Notre âme, qui les voit ensemble, ne peut pas s'empêcher de les comparer : car, si elle ne voyoit pas que le carré a des angles, et que le cercle n'en a pas, elle ne verroit ni le cercle, ni le carré. Pour

que notre âme voye des rapports effectifs, il faut nécessairement qu'elle voye qu'il y en a d'autres qui ne sont point. Pour qu'elle voye qu'un carré a quatre côtés, et qu'un cercle n'en a point, il faut qu'elle voye qu'un carré n'a pas huit côtés, et qu'un 5 cercle n'en a pas cinquante. Elle voit donc les rapports qui sont, et elle voit qu'il y a des rapports qui n'y sont pas. Quelquefois, il y à de certains rapports qu'elle ne voit pas bien s'ils y sont ou n'y sont pas. Quelquefois, elle se laisse toucher par ce qui lui fait 10 voir qu'ils y sont, et, ensuite, par ce qui lui fait voir qu'ils n'y sont pas. Elle voit un carré, et après, un autre. Elle dit : « Si celui-ci étoit celui-là, lorsque je détournerois mes yeux de celui-ci, je ne verrois plus celui-là : c'en sont donc deux; un autre, c'en sont i5 trois; et ainsi de suite. >

Quand elle ne sait pas combien il y en a, elle se sert d'une idée qui répond à celle de confusion, et elle voit beaucoup de carrés. Enfin, elle peut se laisser chatouiller par tous les carrés qu'elle voit, 20 mais aussi par les carrés qui pourront être dans l'espace suivant. Elle voit donc des carrés qui ne sont pas, mais qui sont possibles. Elle peut envisager tou9 les possibles, et elle verra les carrés en général, c'est-à-dire le carré en tant qu'il n'est pas 23 placé là où j'en ai vu un. Pour lors, elle fera une abstraction et verra la quadrature, comme, quand elle verra un cercle en général, la rondeur. Or, un homme verra une infinité de ces rapports à la fois ; l'autre en verra peu. 30

On fera sentir à un homme le chatouillement d'un

rapport faUx, à force de le renouveler et d'y accoutumer Pâme; tout cela n'étant qu'habitude.

Mais, si ce que je viens de dire est bien vrai, pourquoi les bêtes ne raisonnent -elles pas comme 3 les hommes?

2065*(i34i. Il, f 191). — M. Chiselden ayant abattu la cataracte à un aveugle-né, celui-ci ne pouvoit juger des distances et croyoit que les objets dévoient toucher ses yeux, comme ce qui touchoit sa 10 peau; il ne connoissoit la figure d'aucune chose et ne pouvoit la reconnoître par la vue qu'après en avoir examiné la figure par le toucher.

On sait que, quoique l'âme voye d'abord le côté gauche de chaque objet à droite, le côté droit à i3 gauche, le côté de dessus en bas, celui d'en bas en dessus, elle rectifie tout par ses expériences.

Un tableau ne représentoit point à l'homme de M. Chiselden une figure en bosse.

Il y a bien de l'apparence que l'âme ne rap- 20 porte les sons aux corps sonores que par des observations réitérées dans l'enfance, dans lesquelles elle lie le sentiment du son à la cloche qui la produit.

Le sentiment du toucher ne donna pas à l'homme

25 de M. Chiselden une juste idée de la figure des

choses. Le sentiment de la vue ne le lui donna pas

non plus. Ce fut donc de ces deux sens que son

âme tira l'idée qu'elle s'en fit.

L'âme est donc une philosophe qui commence à 3o s'instruire, qui apprend à juger de ses sens mêmes

et de la nature des avertissements qu'ils doivent lui donner.

Elle reçoit d'abord un sentiment, et, ensuite, elle en juge, elle ajoute, elle se corrige, elle règle un de ses sens par un autre; et, sur ce qu'ils lui disent, 5 elle apprend ce qu'ils ont voulu lui dire.

L'âme ayant formé ces jugements naturels, elle forme de même tous ceux qu'elle peut faire avec la même facilité, et qui sont tels, la plupart, qu'elle ne peut s'empêcher de les former. 10

Elle voit un carré ; elle ne le voit pas tout seul, mais d'autres choses. Les voyant toutes ensemble, elle peut les comparer : car, si elle ne voyoit pas que le carré a des angles, et que le cercle n'en a pas, elle ne verroit ni la figure du carré, ni celle du i5 cercle. Dès qu'elle voit des rapports effectifs, elle en verra d'autres qui ne sont point : car, de ce qu'elle voit qu'un carré a quatre côtés, et qu'un cercle n'en a point, elle voit aussi qu'un carré n'a pas huit côtés, et qu'un cercle n'en a pas cinquante. 20 Elle aura une idée du nombre, parce que, voyant un carré auprès d'un autre, elle aura dit : « Si^celui-ci étoit celui-là, lorsque je détournerois mes yeux de celui-ci, je ne verrois plus celui-là; c'en sont donc deux. Un autre; c'en sont donc trois. > Quand elle 25 ne saura pas combien il y en aura, elle aura une idée qui répondra à celle de confusion. Après avoir vu des carrés dans un certain espace, elle pourra croire qu'il y en a autant dans un autre espace; elle verra donc des carrés possibles, quand elle ne 3o regardera pas les carrés comme placés dans un cer-

tain lieu plutôt que dans un autre : elle verra les carrés en général. Il en sera de même de toutes les conceptions générales.

Ces choses sont encore des espèces de jugements 5 naturels : l'âme n'en aura qu'un sentiment; elle ne les développera pas; elle ne saura pas, en quelque façon, qu'elle les sait, parce qu'elle ne les aura pas apprises par réflexion.

2066* (157. I, p. i35). — Quand le père Maie- 10 branche dit : € Nous ne voyons point les objets en eux-mêmes: car ceux qui dorment les voyent sans qu'ils soyent présents ; ni dans nous : car nous avons l'idée de l'Infini ; nous les voyons donc dans Dieu » ; on peut lui répondre que nous voyons les objets i5 comme nous sentons la douleur: tout cela, dans nous-mêmes. Nous sentons même notre âme qui se réfléchit sur elle-même, et qui s'aperçoit qu'elle pense sans doute dans elle. Remarquez que l'argument du père Malebranche ne prouve autre chose 20 si ce n'est que nous ne savons pas comment nous apercevons les objets.

2067* (798. 1, p. 5i3). — Quand on dit que nous ne sommes pas sûrs qu'il y ait un Monde, parce que Dieu peut être trompeur et nous affecter de manière 35 que nous serions comme ceux qui rêvent, ou comme ceux à qui on a coupé une jambe, et qui la sentent sans l'avoir : ce raisonnement (dis-je) n'est concluant que pour ceux qui croyent que Tâme sent indépendamment des organes : car, dans les deux cas cités,

l'âme sent par le moyen des organes, et ces deux cas même prouvent qu'il y a de la matière.

2068(712. I, p. 48e). — M. de Sainte -Aulaire dit fort bien : c Nous disons : c Nous ne pouvons com- » prendre que la matière pense; donc nous avons 5 » une âme différente de la matière. > Donc 'nous tirons de notre ignorance une raison pour nous faire une substance plus parfaite que la matière. >

2069 (2095. m, f*> 348). — On parloit de l'existence de Dieu. Je dis : c En voilà une preuve en 10 deux paroles : il y a un effet ; donc il y a une cause. >

2070 (Sp., p. 329). — J'argumentois un jour sur le principe de Descartes que Dieu peut changer les essences des choses, et dis : « Si Deus non potuisset i3 mutare essentias rerum, non potuisset creare. Ergo... — Probo : Creatio est extraclio ex nihilo. Atqui nihili nullœ snnt proprietates. Ergo Deus mulavit essentiam nihili. >

2071 (1080. II, fo 67). — Un homme disoit : «Je 20 n'aime point Dieu, parce que je ne le connois pas, ni le prochain, parce que je le connois. » Je ne dis pas cette impiété; mais je dis bien que ceux qui disputent sur l'amour de Dieu n'entendent pas ce qu'ils disent, s'ils distinguent cet amour du sentiment de 23 soumission et de celui de reconnoissance pour un être tout -puissant et bienfaiteur. Mais, pour de

l'amour, je ne puis pas plus aimer un être spirituel que je puis aimer cette proposition : deux et trois' font cinq.

2072 (Sp., f* 437). — Je ne sais comment il arrive s qu'il est impossible de former un système du Monde

sans être d'abord accusé d'athéisme : Descartes, Newton, Gassendi, Malebranche. En quoi on ne fait autre chose que prouver l'athéisme et lui donner des forces, en faisant croire que l'athéisme est si 10 naturel que tous les systèmes, quelque différents qu'ils soyent, y tendent toujours.

2073 (2i52. III, f° 352). — Les théologiens, pour rendre la Théologie claire, ont rendu la Philosophie obscure. Ces gens ont employé bien des siècles à

i5 embrouiller la Philosophie.

2074 (989. II, f*> 28 v<>). — Il n'y a rien de si aisé que de détruire les sentiments des autres; Bayle a été à la gloire par le chemin le plus facile.

2075 (i 178. II, fo 82 v°). — Je disois : € C'est une 30 chose extraordinaire que toute la philosophie consiste aans ces trois mots : Je m'en f.... »

2076 (2127. III, f> 35o v°). — Il me semble que nous

avons deux sortes d'esprits forts : des petits-maîtres,

qui nient un Dieu qu'ils croyent, et de certains

25 prêcheurs, qui prêchent un Dieu quUls ne croyent pas.

2077* (64. 1, p. 63). — Les théologiens soutiennent qu'il n'y a point d'athées de sentiment. Mais peut-on juger de ce qui se passe dans le cœur de tous les hommes? L'existence de Dieu n'est pas une vérité plus claire que celles-ci: l'homme est composé de 5 deux substances; l'âme est spirituelle. Cependant, il y a des nations entières qui doutent de ces deux vérités. C'est que notre sentiment intérieur n'est pas le leur, et que l'éducation l'a détruit. Il est vrai que ce sont des vérités claires; mais il y a des aveugles. 10 Ce sont des sentiments naturels; mais il y a des gens qui ne sentent point.

2078 (669. 1, p. 465). — Trois choses incroyables parmi les choses incroyables: le pur mécanisme des bêtes, l'obéissance passive et l'infaillibilité du Pape. i5

2079(1392. II, f> 201 vo). — L'abbé de Trianon disoit : € M. de La Rochefoucault nous dit : c L'homme

> est fait comme cela. > L'abbé de Gamaches nous dit : cil est fatalement fait comme cela.» Raimon (sic) :

f II est bien comme cela. > — J'ajoute : c M. Pope ao nous dit : c II ne peut pas être mieux que d'être

> comme cela. »

2080 (Sp., p. 33o). — La liberté est en nous une imperfection : nous sommes libres et incertains, parce que nous ne savons pas certainement ce qui 25 nous est le plus convenable. Il n'en est pas de même de Dieu : comme il est souverainement parfait, il ne peut jamais agir que de la manière la plus parfaite.

2081 (435. 1, p. 386). — Dans les actions ordinaires de ma vie, lorsque j*agis, j'agis toujours par un motif qui est efficace, parce que j'agis; qui ne m'ôte point la liberté, parce que je pouvois ne pas agir. Il

5 en est de même des œuvres qui ont besoin de la grâce. J'agis de la même manière, j'agis librement, j'agis efficacement, mais par une grâce, c'est-à-dire par un motif qui me vient de l'autre monde : car, si je n'avois eu aucune connoissance des vérités révé-

10 lées, je ne me serois point déterminé à faire le bien >.

2082 (975. II, f* 27). — Quelqu'un a dit que Dieu ne s'attache qu'à la conservation des espèces, et point du tout des individus.

2083(57. 1, p. 59). — Quand l'immortalité de Tâme^ i5 seroit une erreur, je serois très fâché de ne la pas croire. Je ne sais comment pensent les athées. (J'avoue que je ne suis point si humble que les athées.) Mais, pour moi, je ne veux point troquer (et je n'irai point troquer) l'idée de mon immortalité 20 contre celle de la béatitude d'un jour. Je suis très charmé de me croire immortel comme Dieu même. Indépendamment des vérités révélées, des idées métaphysiques me donnent une très forte espérance de mon bonheur étemel, à laquelle je ne vouas drois pas renoncer.

2084 (23o. I, p. 247). — Le dogme de l'immortalité

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