‹ Pensâees et fragments inâedits de MontesquieuChapitre 30 sur 263 · XI. MUSIQUE · texte numérisé non relu

XI. MUSIQUE

25 960 (îo5o. II, f' 60 v<>). — Plus l'art de la musique a été rude et imparfait, plus elle a fait des effets surprenants. En voici (je crois) la raison. Ils avoient

des instruments qui font plus de bruit et frappoient par là davantage des oreilles qui ne sont pas accoutumées à la musique ou plutôt à une musique meilleure, qui plaît plus, quoiqu'elle émeuve moins. Mais, quand cette musique nouvelle a commencé à 3 plaire davantage, la première a commencé à érnou* voir moins.

961 (327. I, p. 335). — Dans mon séjour en Italie, je me suis extrêmement converti si^r la musique italienne. Il me semble que, dans la musique françoise, to les instruments accompagnent la voix, et que, dans ritalienne, ils la prennent et Tenlèvent. La musique italienne se plie mieux que la françoise, qui semble roide. C'est comme un lutteur plus agile. L'une entre dans Toreille, l'autre la meut. is

962(1427. II, f» 2o5 v*). — Mad* de Boufflers dit de la Lemaur, qu'en l'entendant chanter, elle prononce si bien que l'on apprend l'orthographe.

963(388. 1, p. 363). — Je ne saurois m'accoutumer à la voix des castrats. La raison (je crois) en est 20 que, si un châtré chante bien, cela ne me surprend point, parce qu'il est fait pour cela, indépendamment du talent, et je n'en suis pas plus surpris que lorsque je vois un bœuf qui a des cornes, ou un âne qui a de grandes oreilles. D'ailleurs, il me semble 23 que la voix de tous les châtrés est la même. Ces châtrés (je crois) sont venus d'abord à Venise par le commerce que cette ville eut avec Constantinople.

Ils sont venus des Empereurs grecs, qui en faisoient un grand usage dans le service de leur palais; si bien qu'ils devenoient quelquefois généraux d'armée.

5 964 (i 141 . II, P 78 v«). — Le8 Châtrés. — Pour un qui chante bien, il y en a cent qui ne réussissent pas. < Multi sunt vocati; pauci vero électif > disoit Jacob.

965(1204. II, f» 92 v"*). — Je disois : < Rameau est 10 Corneille; et LuUi, Racine. >

960(1209. II, f^ 93). — LuUi fait de la musique comme un Ange; Rameau fait de la musique comme un Diable.

i5 967(397- I, p. 366). — J'ai mis dans mon Spicilegtum quelques remarques sur la peinture, la sculpture et l'architecture, que j'avois tirées de certaines conversations avec M. Jacob. Voici les observations que j'ai faites depuis, qui n'ont pu entrer dans mes

30 divers ouvrages.

968(398. I, p. 366). — J'ai trouvé dans les peintres de l'école de Florence une force de dessin que je n'avois point sentie ailleurs. Ils mettent les corps dans des attitudes très peu ordinaires; mais il n'y a

jamais rien de gêné. Quelquefois, le coloris est un peu sec; mais le dessin est si bien prononcé qu'il vous surprend toujours. Les Florentins ne mettent point les corps dans l'obscurité; ils n'affectent point de fausses ombres; mais ils les font paroitre à la 5 lumière du Soleil. Quel que soit leur coloris, vous êtes touché de la hardiesse de leur pinceau. Voyez les figures par le dos, de côté, en profil, la tête tournée, baissée, le corps penché ! Tout ce que vous voyez semble vous faire voir tout ce qui est caché, lo Le corps est toujours dans une pondération juste et placé comme il doit être.

969(399. I, p. 366). — Le sculpteur, qui n'a aucune des ressources des peintres, qui n'est soutenu ni parle coloris, ni par la surprise que donne l'art ib de faire fuir et sortir les corps d'une surface plate, ni l'avantage d'une grande ordonnance, n'a que la ressource de mettre du feu et du mouvement dans ses ouvrages, en mettant ses figures dans de belles attitudes et leur donnant de beaux airs de tête. 20 Ainsi, quand il a mis les proportions dans ses figures, que ses draperies sont belles, il n'a rien fait s'il ne les met pas en action, si la position est dure: car la sculpture est naturellement froide.

La symmétrie dans les attitudes y est insuppor- aS table (j'en ai parlé sur le Goût). Mais les contrastes trop contrastes (sic) souvent le sont autant; comme quand on voit qu'un bras en contraste fait exactement tout ce que l'autre fait, et qu'on voit qu'on a étudié de faire précisément l'un comme l'autre. 3o

Il faut que, dans une statue, les flancs ne soyent pas également enfoncés et, comme disent les Italiens, pari à pari; mais que Pun entre et Tautre sorte. L'ombre d'un corps, laquelle tombe sur un 3 membre d'une statue, ou quelque corps qui y est appliqué, comme un bâton pastoral sur le bras d'un saint, pourront faire paroître ces parties moindres. Il faut que les yeux des plis soyent plus minces, moins ronds et plus crus que le reste des plis. De 10 même, le pli ou la partie du pli qui est au-dessous doit être plus crue et moins ronde que la supérieure. Les bas-reliefs ont une grande partie des difficultés de la peinture : il faut faire fuir les figures, faire sentir les éloignements, faire de grandes i5 ordonnances.

Une des raisons pourquoi nos sculpteurs ne font

pas les draperies si bien que les Anciens, c'est que

le marbre de Carrare dont on se sert aujourd'hui

est plus dur que celui des Anciens. C'est comme une

2o pierre à fusil. Il Test même plus qu'il n'étoit il y a

quarante ans. Les carrières se sont affaissées; on a

perdu la veine. Ainsi le marbre se refuse aux

ouvriers.

Nos moines et nos saints ont quelquefois des

25 habits auxquels il est impossible de donner de la

grâce.

970(400.1, p. 370). — Foggini étoit boiteux et

contrefait; ce qui fait que ses ouvrages n'ont pas

toute la perfection qu'on pourroit désirer : car,

3o quand on fait une statue, il ne faut pas être toujours

ya MONTESQUIEU

assis en un lieu. Il la faut voir de tous les côtés, de loin, de près, en haut, en bas, dans tous les sens. On ne voit les tableaux que d'un point de vue; mais les statues se voyent de plusieurs; ce qui fait la difficulté des sculpteurs (sic). s

971 (401. 1, p. 370). — Vous ne sauriez trouver un tableau du Dominiquin, du Guide ou du Carraclie, mal dessiné. Ils sont comme Rousseau, qui ne put jamais mal versifier. Vous ne sauriez presque trouver un tableau de l'École de Venise où il n'y ait 10 quelque chose à redire du côté du dessin.

972(402. I, p. 370). —Je sens bien quatre sortes de contours : ceux des femmes, qui sont ronds, pleins de chair et point ressentis; ceux des hommes nobles, qui approchent de ceux des femmes et sont i3 comme ceux de VApollon : grands, ronds, peu ressentis; ceux des hommes puissants, comme ceux de l'Hercule, qui sont ressentis, mais pleins de chair, grands, ronds, et dominent (?) sur d'autres moindres; ceux des vieillards, qui sont ressentis, 20 secs et aigus. Ceux des hommes rustiques, qui sont pleins de chair, mais grossiers, confus, incertains, en grand nombre, et qui n'ont rien, les uns plus que les autres, ce sont ceux des hommes de travail. D'un côté, les sucs grossiers de leur nourriture les 23 rendent épais, et, d'un autre côté, la fatigue et le travail donne (sic) des plis à leurs parties. Ainsi on voit leurs mains et leur visage ridés, marqués, divisés en petites parties; idem, du reste de leur

corps. Le petit Faune de la galerie de Florence donne une bonne idée de ces derniers contours.

973 (403. I, p. 371). — Lorsqu'on met dans un bâtiment un ordre rustique, il faut prendre garde 5 qu'il y ait une espèce de dégradation, de façon que les pierres de dessous soyent plus matérielles que celles de dessus, et que les entre-deux des bossages soyent toujours moindres. En effet, quand cela ne seroit pas ainsi, cela devroit paroîtrede même, parce

10 que ce qui est plus haut doit être vu sous un plus petit angle. On voit un bel exemple de cette dégradation dans le Palais Strozzi, à Florence, qui est rustique dans tous les étages.

Que s'il n'y a que le premier ordre de rustique,

i3 il faut que le second soit dorique et avec le moins d'ornements qu'il soit possible : car l'œil ne peut passer de la grossièreté du rustique à la gentillesse de l'ionien ou du corinthien.

974(404. I, p. 371). — Quand une fenêtre est 10 placée trop haut, on peut faire sortir beaucoup une console en avant-corps, ce qui la fera paroître plus basse. Quand un socle est trop bas, il faut le tenir sans ornement et tout d'une venue, pour le faire paroître plus haut. Quand une rue est trop étroite, 23 il ne faut pas de grands avant-corps : car on ne pourroit pas les voir' . Quand une église est étroite,

I. Ainsi, quand une face de bâtiment est sur une me large, Tautre ace, sur une rue étroite, il faut diminuer la corniche de la rue étroite à proportion.

il ne faut point mettre d*avant-corps aux piédestaux des colonnes, qui sont le long du mur, comme tores, réglets et autres.

975 (4o5. 1, p. 372). — Voyez ce que j'ai dit, dans mon ouvrage sur le Goût sur le clair-obscur dans 3 la peinture, sculpture, architecture.

976(406. I, p. 372). — Ce qui fait paroitre la plupart des églises d'Italie grandes, c'est leur obscurité : car, dans la lumière, on voit mieux les limites. On dit que cela donne plus de recueillement 10 et de respect. Les vitres peintes ôtent encore le jour. Il ne vaut pas la peine de les y laisser : car elles sont mal peintes, les Italiens n'ayant jamais réussi à cet art comme les François. C'est qu'il est plus ancien que le renouvellement de la peinture en i3 Italie.

977(407. I, p. 372). — Avec une ficelle au bout de laquelle il y a un plomb, en montant avec une échelle, on mesure toutes les pièces d'architecture ; non seulement la hauteur, mais la saillie, qui est ao d'une grande attention. Car, si la peinture, qui n'est qu'une imitation, s'attache si fort à faire fuir ou avancer les corps, que sera-ce de l'architecture ?

978* (2037. III, p. 335). — M. de Forcalquier m'a si bien tourné la tête sur l'approbation que V. Ex. a 23 donnée à mon gros livre, que je prends la liberté de l'en remercier. Il faut bien qu'elle nous encourage

par ses louanges ; elle nous décourageroit trop par ses écrits. M. de Forcalquier m'a montré une petite relation des beautés de Rome, qui étoit dans une lettre de V. Ex., qui me fit voir, en un moment, ce 3 que j'avois vu à Rome pendant huit mois, et me donna des idées justes de ce que je ne connoissois plus que confusément. J'avoue que l'Apollon m'auroit séduit à Rome, si je n'avois eu le bonheur de passer par Florence, où je jurai une fidélité éternelle

10 à la Vénus de Médicis^ que je regarde comme le meilleur prédicateur qu'ayent jamais eu les Florentins, quoique je n'en connoisse pas bien le succès. Tout ceci ne m'empêche pas de faire un grand saut pour arriver à l'Église de Saint-Pierre, et passer du

i3 merveilleux qui plaît, au merveilleux qui étonne.

J'envie fort à M. l'ambassadeur de Malte le plaisir

qu'il a de vous voir, et je voudrois bien être aussi à

portée de vous faire ma cour.

J'ai l'honneur d'être, avec un respect infini, de

20 V. Ex. le très humble et très obéissant serviteur.

979*(i957. m, f>257 v<>). — Le père Pozzi, à la Galerie de Florence : vous diriez qu'il veut occuper toute la salle et en chasser tous ces gens-là.

980(386. I, p. 362). — En Italie, il y a toujours 25 un certain roi de France qui a voulu couvrir d'or un de leurs tableaux, et un certain signor inglese qui a voulu acheter leur galerie vingt, vingt -cinq, cinquante mille écus! Après cela, on ne peut pas leur en offrir ou les estimer peu. Je n'ai jamais pu

rencontrer ce certo signor inglese, ch'era pieno di denaro.

981 (2 1 20. III, f^ 35o). — Combien de gens abusent de leur réputation. On reprochoit à un peintre fameux de certains mauvais tableaux. « Allez! allez! 5 dit-il, on ne croira jamais que ce soit moi qui les aye faits. »

982* (882. II, fo 5). — Étant à Milan, à dîner chez M. le prince Trivulce, un Italien dit qu'il n'avoit aucune estime pour l'architecture françoise. M. le 10 comte Archinto me dit : c Monsieur, vous ne dites rien sur ce que Monsieur vient d'avancer. > Je lui répondis : < Monsieur, c'est qu'il est impossible de répondre à une proposition pareille. Monsieur dit qu'il n'estime point l'architecture françoise, et cela i3 signifie qu'il n'estime point l'architecture : car l'architecture françoise est la même que Titalienne et celle de toutes les autres nations. Elle consiste partout dans les cinq ordres, aux proportions desquelles les François n'ont augmenté, ni diminué, et, 20 à cet égard, ils ne méritent ni louange ni blâme. Et, si je disois, à Monsieur, que je n'estime point la géométrie italienne, il feroit fort bien de ne me pas répondre non plus. »

C'est pour vous dire, mon cher Président, que les 25 Anciens ont découvert que le plaisir que l'on a lorsqu'on voit un bâtiment est causé par de certaines proportions qu'ont entre eux les différents membres d'architecture qui le composent. Ils ont trouvé qu'il

y avoit cinq àifférentes sortes de proportions qui excitoient ce plaisir, et ils ont appelé cela ordres. Quand la colonne a eu de hauteur sept de ses diamètres, ils ont appelé cela ordre toscan; quand 3 elle en a eu huit, ordre dorique ; quand elle en a eu neuf, ordre ionique; dix, ordre corinthien; et on peut dire qu*il n*y a que quatre ordres, parce que le composite a presque les mêmes proportions que le corinthien et ne diffère qu'en ce que Ton rend sa

10 colonne et ses autres membres plus déliés encore.

Quelques ornements que Ton mette à ces ordres,

quelque déguisement que Ton y fasse, cela ne les

change jamais. Mettez sur le chapiteau corinthien

des feuilles de chêne, au lieu de feuilles d'acanthe,

i3 cela sera toujours l'ordre corinthien, parce que ses proportions seront selon l'ordre corinthien.

Cela fait qu'il est impossible de changer les ordres, d'en augmenter le nombre ou le diminuer, parce que ce ne sont pas des beautés arbitraires

30 qui puissent être suppléées par d'autres. Cela est pris dans la na^re, et il me seroit facile d'expliquer . la raison physique de ceci, et je le ferai quelque jour.

983 (661. I, p. 461). — Ce qui me déplaît dans 2 5 Versailles, c'est une envie impuissante qu'on voit partout de faire de grandes choses. Je me ressou« viens toujours de dona Olympia, qui disoit à Maldachini, qui faisoit ce qu'il pouvoit : c Animo! Maldachini. lo ti faro cardinale. » II me semble que le 3o feu Roi disoit à Mansard : < Courage ! Mansard : Je

fe donnerai cent mille livres de rente. » Lui, faisoit ses efforts : mettoit une aile; puis, une aile; puis, une autre. Mais, quand il en auroit mis jusques à Paris, il auroit toujours fait une petite chose.

984* (1442. II, f> 211). — La Place des Victoires 5 est le monument de la vanité frivole. Il faut que ces sortes de monuments ayent un objet : le Pont de Trajan, la Voye Appienne, le Théâtre de Marcellus.

985(i i3i. II, f* 78). — La trop grande régularité, quelquefois et même souvent désagréable. Il n'y a 10 rien de si beau que le Ciel; mais il est semé d'étoiles sans ordre. Les maisons et jardins d'autour de Paris n'ont que le défaut de se ressembler trop : ce sont des copies continuelles de Le Nôtre. Vous voyez toujours le même air^ qiuilem decet esse sororum. Si i^ on a eu un terrain bizarre, au lieu de l'employer tel qu'il est, on l'a rendu régulier, pour faire une maison qui fût comme les autres. Nos maisons sont . comme nos caractères.

986(2077. III, f^343 \% — On est si accoutumé à 20 voir les maisons de campagne des gens riches, qu'on est enchanté de voir celles des gens de goût.

987* (242. I, p. 256). — Ce qui fait un bon comédien, ce n'est pas de donner à son visage les mouvements convenables dans le temps que l'on 25 récite des vers; c'est de les faire paroitre avant: car la plupart du temps les vers récités ne sont que

l'effet de quelque passion nouvelle, qui a été produite dans l'âme. Il faut donc faire paroitre cette passion. C'est en cela que Baron excelle toujours.

988 (2 1 04. III, f* 349). — Les gens délicats sont 3 excités par la danse de la Prévost ; les gens grossiers ou ceux qui se sont rendus grossiers le sont par la danse de la Camargo : irritamentum veneris languentis. Elle remue les vieux débauchés et avertit les impuissants. C'est notre faute, si elle nous plaît 10 tant.

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