‹ Pensâees et fragments inâedits de MontesquieuChapitre 31 sur 263 · PSYCHOLOGIE · texte numérisé non relu

PSYCHOLOGIE

I. Plaisirs et Bonheur. — II. Passions. — III. Amour-propre. — IV. Affections. — V. Patriotisme et Ambition. — VI. Cupidité et Libéralité. — VII. Curiosité. — VIII. Dévotion et Intolérance. — IX. Esprit. — X. Sottise et Préjugés. — XI. Vertus et Vices. — XII. Femmes. — XIII. Conditions et Professions. — XIV. Prêtres et Religieux. — XV. Portraits. — XVI. Caractères ethniques.

989 (408. I, p. SyS). — La joye même fatigue à la longue: elle employé trop d'esprits; et il ne faut pas croire que les gens qui sont toujours à table 3 et au jeu y ayent plus de plaisirs que les autres. Ils y sont parce qu'ils ne sauroient être ailleurs, et ils s'ennuyent là pour s'ennu3'er moins autre part.

Ce sont des gens qui ont demandé à leur machine des choses incompatibles : des plaisirs continuels et 10 des plaisirs vifs ; qui, ayant regardé la vie comme une jouissance, ont cru que tous les moments étoient irréparables, et ont voulu que chaque instant leur rendît.

Mais, à force de donner à leurs fibres de grands ébranlements, ils les ont rendues lâches et se sont ôté la ressource des ébranlements médiocres.

990(587. I, f° 44.5 v^). — Remarquez bien que la plupart des choses qui nous font plaisir sont dérai- 3 sonnables.

991 (759. I, p. 499). — La grande joye fait toujours un de deux effets : quand elle n'égayé pas les autres, elle les attriste, comme déplacée. Le grand sîcret est de n'en mettre que la dose convenable ; 10 sans cela, on est très souvent tristement gai. Il faut, pour être aimable, pouvoir faire céder son caractère à l'occasion : quand il ne vous met pas en train, il vous déroute.

La joye continuelle est de même : si je suis triste, i3 la joye des autres m'afflige, parce qu'elle me tire du plaisir que j'ai à me laisser aller à ma tristesse. On me fait donc violence; ce qui est une espèce de douleur.

992(1419. II, f*' 204 v°). — Je disoîs : « Les grands seigneurs ont des plaisirs; le peuple a de la joye. * 20

993(1 383. II, f° 198).— L'avantage de l'amour sur la débauche, c'est la multiplication des plaisirs. Toutes les pensées, tous les goûts, tous les sentiments, deviennent réciproques. Dans l'amour, vous avez deux corps et deux âmes; dans la débauche, -ib vous avec une âme qui se dégoûte même de son propre corps.

994* (20 10. III, f^ 3 12). — Bonheur. — M. de Maupertuis ne fait entrer dans son calcul que les plaisirs et les peines, c'est-à-dire tout ce qui avertit l'âme de son bonheur ou de son malheur. Il ne fait

5 point entrer le bonheur de l'existence et la félicité habituelle, qui n'avertit de rien, parce qu'elle est habituelle. Nous n'appelons plaisir que ce qui n'est pas habituel. Si nous avions continuellement le plaisir de manger avec appétit, nous n'appellerions

lo pas cela un plaisir; ce seroit existence et nature. Il ne faut pas dire que le bonheur est ce moment que nous ne voudrions pas changer pour un autre^ Disons autrement : le bonheur est ce moment que nous ne voudrions pas changer pour le non -être.

i5 995(658. I, p. 460). — Il faut que chacun se procure dans toute la vie le plus de moments heureux qu'il est possible. Il ne faut point pour cela fuir les affaires : car souvent les affaires sont nécessaires aux plaisirs; mais il faut qu'elles en soyent comme

10 une dépendance, non les plaisirs, d'elles. Et il ne faut pas se mettre dans la tête d'avoir toujours des plaisirs : cela est impossible; mais, le plus qu'on peut. Ainsi, quand le Grand-Seigneur est fatigué de ses femmes, il faut qu'il sorte de son sérail. Quand

25 on n'a pas d'appétit, il faut quitter la table et aller à la chasse.

996(58. 1, p. 60). — Quoi que j'aye dit du bonheur fondé sur la machine, je ne dis pas pour cela que notre âme ne puisse aussi contribuer à notre bonheur

par le pli qu'elle se donne. La raison en est que, la plupart des douleurs étant beaucoup augmentées par l'imagination (ce qui paroît bien clairement dans les femmes et dans les enfants, qui se désolent pour les moindres peines et les moindres chagrins), 5 elles sont; d'ailleurs, beaucoup augmentées par la crainte des suites. Or, oa peut accoutumer son âme à examiner les choses telles qu'elles sont. On ne vaincra point son imagination : car cela est impossible; mais on en diminuera les accès. Une 10 des considérations des plus efficaces pour nous endurcir sur nos malheurs, ce sont les considérations de l'immensité des choses et de la petitesse de la sphère où nous vivons. Comme ce sont des choses que la philosophie nous prouve par les sens i5 mêmes, nous en sommes beaucoup plus touchés que lorsqu'elles nous sont prouvées par des raisonnements théologiques et moraux, lesquels ne vont qu'à l'esprit pur.

997* (69. 1, p. 65). — Former toujours de nouveaux 20 désirs et les satisfaire à mesure qu'on les forme, c'est le comble de la félicité. L'âme ne reste pas assez sur ses inquiétudes pour les ressentir, ni sur la jouissance pour s'en dégoûter. Ses mouvements sont aussi doux que son repos est animé; ce qui ^5 l'empêche de tomber dans cette langueur qui nous abat et semble nous prédire notre anéantissement.

998 (i 166. II, f' 81). — L'attente est une chaîne qui lie tous nos plaisirs.

999 (696. I, p. 476). — La crainte ajoute à nos peines, comme les désirs ajoutent à nos plaisirs.

1000(2070. III, f> 343). — Dans les petites villes, on n'a point de jouissances, et, dans les grandes, 5 point de désirs.

1001 (897. II, f^ II). — Nous pouvons nous faire des biens de tous nos biens, et nous pouvons encore nous faire des biens de nos maux.

1002* (1644. III, f^ 5). — Pour faire un traité sur

10 le bonheur, il faut bien poser le terme où le bonheur peut aller par la nature de THomme, et ne point commencer par exiger qu'il ait le bonheur des Anges ou d'autres Puissances plus heureuses que nous imaginons.

i3 Le bonheur consiste plus dans une disposition générale de l'esprit et du cœur, qui s'ouvre au bonheur que la nature de l'Homme peut prêter, que dans la multiplicité de certains moments heureux dans la vie. Il consiste plus dans une certaine

30 capacité de recevoir ces moments heureux. Il ne consiste point dans le plaisir, mais dans une capacité aisée de recevoir le plaisir, dans une espérance bien fondée de le trouver quand on voudra, dans une expérience que Ton n'a point un certain dégoût

23 général pour les choses qui font la félicité des autres.

Deux choses composent le malheur moral : l'ennui général, qui provient du dégoût ou du dédain

de tout; le découragement général, qui vient du sentiment de sa propre bassesse.

1003* (978. II, f° 27 v^).— Si on ne vouloit être qu'heureux, cela seroit bientôt fait. Mais on veut être plus heureux que les autres, et cela est presque 3 toujours difficile, parce que nous croyons les autres plus heureux quMls ne sont^

1004(2046. III, {^ 335 bis v«). — Bonheur. — Pour être heureux, il ne faut pas désirer de l'être plus que les autres. Si Ton avoit le cheval ailé de 10 TArioste, l'anneau qui rend invisible, est-ce que l'on seroit plus heureux ? Joignez y le bouclier qui rend tous les hommes des statues.

1003 (819. 1, p. 523). — Si les hommes avoient resté dans le petit jardin, nous aurions eu une autre idée i.s du bonheur et du malheur que celle que nous avons.

1006(ii53. II, f° 80). — Est miser nento nisi cornparatus. — Si nous étions restés dans le Paradis terrestre, nous aurions une autre idée du bonheur et du malheur que nous n'avons. 20

1007 (1201. II, f^ 92). — Quand on est bien, on se lasse aisément de ce bien. C'est qu'on n'est jamais si bien qu'on n'ait quelque endroit qui cloche, et qui cause un dégoût. Or, quand nous sommes bien,

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