AFFECTIONS I
4087 (719. I, p. 483). — Je pense que nous sommes jaloux par une douleur secrète du plaisir des autres, lorsque nous n'en sommes ni la cause ni la iin> ; ou à cause d'une certaine pudeur, c'est-à-dire 5 la honte de nos imperfections qui nous a obligés de dérober aux yeux de certaines choses : d'où il est arrivé qu'un mari a regardé les secrets de sa femme comme les siens; ou par une connoissance que chacun a du peu d'étendue des passions, trop aisément
10 satisfaites, et de cette imbécillité de la nature qui fait que le cœur partagé entre deux personnes se donne tout entier à l'une ou se détache de toutes les deux; ou à cause d'une propriété donnée à un mari des enfants qui naissent d'une certaine femme, propriété que l'on
i5 cherche toujours à rendre la moins incertaine qu'il est possible; ou par une certaine crainte du ridicule que les mauvais plaisants de toutes les nations ont versé sur cette matière : chacun s'étant toujours plu à toucher une passion qui, remuée dans un homme,
20 aboutit à toutes les autres (parlez de la vengeance, vous ne toucherez que celui qui sera pénétré d'un affront qu'il aura reçu : tous les autres seront de glace; mais parlez de l'amour, vous trouverez tous les cœurs ouverts et toutes les oreilles attentives); ou,
25 enfin, par un certain désir d'être aimé des personnes que l'on aime : lequel est dans la substance de l'âme, c'est-à-dire dans sa vanité, et n'est point différent de celui que nous avons d'être considérables à tout le monde, surtout à ceux qui ont le plus de relation
I. *J'ai mis quelque chose d'approchant dans le chapitre xiv du livre des I^ix, sur la Servitude domestique.
avec nous : un François aime mieux être estimé en Allemagne qu'au Japon, en France qu'en Allemagne; et, comme rien ne nous touche de plus près que les personnes que nous aimons, aussi sont-ce celles dont nous souhaitons davantage d'être aimés > . ^
1088(757. I, p. 496). — La jalousie me semble nécessaire dans les pays chauds; la liberté, dans les climats froids : en voici une raison physique 3.
Il est certain que les femmes sont nubiles dans les climats chauds à huit, dix, douze ans, et sont 10 d'abord vieilles: c'est-à-dire que l'enfance et le mariage sont presque toujours ensemble. Or, comme c'est la raison qui donne l'empire, et qu'elle ne se trouve presque jamais avec les agréments, qui donnent un empire plus fort, il faut bien que les i3 femmes soyent soumises. Or, la raison ne peut leur faire regagner dans leur vieillesse le pouvoir qu'elles ont perdu lorsqu'elles avoient des charmes et de la beauté. Enfin, dans les pays chauds, les femmes ne sont raisonnables que quand elles sont vieilles, et 20 elles ne sont belles que pendant qu'elles ne sont pas raisonnables. Elles n'ont donc jamais pu prendre un certain ascendant sur les hommes, et leur prompte vieillesse a dû nécessairement introduire la polygamie. 23
Dans les pays froids, les femmes se marient dans l'âge où leur raison est la plus forte, et leurs agréments se conservent mieux; de façon que la