‹ Pensâees et fragments inâedits de MontesquieuChapitre 54 sur 263 · CUPIDITÉ ET LIBÉRALITÉ I IQ · texte numérisé non relu

CUPIDITÉ ET LIBÉRALITÉ I IQ

verront; c'est comme s'il faisoit au peuple cette déclaration :

€ Je vous avertis que moi, qui étois autrefois le plus trivial de tous les hommes, je me fais aujourd'hui un 3 homme de conséquence ; je vais mettre entre vous et moi une vaste cour et cinq pièces de plain-pied; VOU3 espérerez en vain de me trouver plus tôt : car je ferai ma résidence à la sixième. J'aurai des gens mieux habillés que vous, que vous trouverez sur

10 votre chemin, comme de nouveaux obstacles jusqu'à moi. Au lieu de mes vilains habits gris, je vais me vêtir des plus riches étoffes. Enfin, vous ne trouverez plus de moi qu'une assez laide figure : je n'ai pu la changer. Mais, pour mon nom, ce nom qui

i5 m'étoit si cher, je le quitterai. Puissé-je en perdre la mémoire, et puissiez- vous la perdre aussi! >

Après les grandes maisons qui n'ont point d'.origine et semblent, pour ainsi dire, être nées dans le Ciel, les meilleures familles sont celles qui sont insen-

20 siblement sorties de la bassesse où elles étoient, et dont les premiers fondateurs n'ont pas eu Tinsolence de se faire remarquer : car rien ne déshonore une famille comme une anecdote éternelle ou bruit populaire, et, si j'ose me servir de ce terme, une catas-

25 trophe dans l'origine.

Ceux qui rougissoient de leur pauvreté, devenus riches, ont, pour lors, à rougir de leur naissance; beaucoup plus mortifiés, parce qu'ils ne croyent plus être faits pour l'être.

3o Les enfants qui succèdent à une si grande fortune portent le poids de la mémoire de celui à qui ils doi-

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vent tant; et cela est si vrai que rien ne paraît si héroïque sur nos théâtres que l'action d*un prince qui, dans sa gloire, retrouve avec plabir un berger qu^il croit être son père, et dont il ne rougit pas.

J'avoue que j'ai trop de vanité pour souhaiter que 3 mes enfants fissent un jour une grande fortune : ce ne seroit qu'à force de raison qu'ils pourroient soutenir l'idée de moi. Us auroient besoin de toute leur vertu pour m'avouer; ils regarderoient mon tombeau comme le monument de leur honte. Je puis croire 10 qu'ils ne le détruiroient pas de leurs propres mains ; mais ils ne le relèveroient pas sans doute s'il étoit tombé à terre. Je serois l'achoppement étemel de la flatterie, et je mettrois dans l'embarras ses courtisans. Vingt fois par jour, ma mémoire seroit incom- 1 5 mode, et mon ombre malheureuse tourmenteroit sans cesse les vivants.

Ceux donc qui ont tant d'ambition, et qui l'ont si sotte, pensent aussi follement qu'Âgrippine, qui disoit aux devins : c Que je meure, pourvu que mon 20 fils soit empereur! »

H36(iio6. II, f* 74). — Pourquoi est-ce que les enfants des avares sont prodigues? C'est que les uns ont pour objet de faire une fortune; les autres, d'en jouir. De plus, les uns sont accoutumés à l'opulence; 25 les autres ont été élevés dans l'épargne. Ce qui est si vrai que les enfants des riches négociants ne sont pas plus prodigues que leurs pères.

1137 (iSijS. II, f* 202). — Il y a bien des gens

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