‹ Pensâees et fragments inâedits de MontesquieuChapitre 84 sur 263 · CHRONOLOGIE I · texte numérisé non relu

CHRONOLOGIE I

d'idées? — Il faudroit donc que tout le peuple partit de ce petit nombre d'idées. Et, avant qu'il eût fait le moindre progrès^ quel temps ne se passeroit-il pas? Car la plupart des arts concernent un grand 3 peuple, non pas une certaine quantité d'hommes. Avant qu'ils n'eussent fait de bonnes loix, qu'il n'eussent pris ce tour d'esprit qui fait fleurir un État, combien de temps s'écouleroit-il?

Il est certain que l'origine du Monde ne se prouve

10 que par les Livres sacrés; car, pour les preuves historiques, elles sont toutes contre le système reçu. Le concert unanime de tous les historiens étant pour une plus grande antiquité forme une dépxpnstration dans ce genre. Dire que tous les peuples par

i5 vanité ont reculé leur origine, c^est parler sans raison : la vanité ayant peu de part à cela. N'avonsnous pas un écrivain de notre histoire qui a retranché nos premiers roix? (C'est le père Daniel). Il semble que l'opinion du Monde indestructible

20 suppose aussi qu'il n'a pas eu de commencement. L'opinion de la destruction du Monde par le feu, qui est l'opinion des anciens philosophes, et celle qui est parmi nous orthodoxe, ne porte qu'un dérangement, auquel, par les règles du mouvement, doit

25 nécessairement succéder un autre arrangement. Toute notre théologie, la résurrection des corps, la destruction par le feu, tout cela ne suppose qu'un nouvel arrangement. Et, supposé que le mouvement de la matière soit inadmissible, le Monde doit sub-

3o sister éternellement, et Lucrèce raisonne peu philosophiquement, lorsqu'il dit que la destruction que

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nous voyons dans les parties du Monde suppose une destruction dans le tout. Mais, dès que le mouvement subsiste, il ne peut pas y avoir de destruction totale, chaque chose s'arrangeant à mesure que l'autre se dérange. Un tourbillon, par exemple, ne pouvant 5 être détruit qu'il n'en agrandisse ou en forme un autre; une planète, mise en pièces, qu'elle n'en forme d'autres petites ou ne se range plus près ou plus loin de son soleil.

La plupart des raisonnements des Anciens ne sont lo pas exacts ; ce qui vient de ce qu'ils n'avoient pas les idées que les découvertes de nos jours ont données du Monde. Ils ne faisoient presque attention qu'à la vaste étendue de la Terre, qu'ils considéroient presque seule comme le Monde, et ils concevoient iS facilement qu'elle pouvoit périr. Et voici comment ils raisonnoient, et avec raison; surtout Lucrèce et les Épicuriens, qui croyoient que les astres n'avoient que leur grandeur apparente. cSi vous avouez, disoientils, que les peuples ont péri, que des grandes villes 20 ont été détruites, que des fleuves se sont formés et ont couvert les campagnes, il faut que vous avouiez aussi qu'il est très facile que la Terre et le Ciel se dissolvent, si les causes devenoient plus grandes. >

Quod si forte fuisse antehac eadem omnia credis, 25

Sed periisse hominum torrenti sœcla vapore,

Aut cecidisse urbeis magno vexamine Mundi,

Aut ex imbribus assiduis exisse rapaceis

Per terras amneis, atque oppida cooperuisse :

Tanto quippe magis victus fateare necesse est, 3o

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