‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 111 sur 165 · TRANSCENDANCE DE L'OBJET · texte numérisé non relu

TRANSCENDANCE DE L'OBJET

Lorsque l’on en est arrivé à un renoncement plus complet, lorsque l’activité subjective a été désorientée d’elle-même, la piété devient tout autre, ainsi que son objet. Celui-ci n’est pas alors présenté ou proposé: il est définitivement vu et accepté comme réel et d’une réalité tellement transcendante par rapport au sujet que celui-ci fixe fortement son intentionalité, la détournant du moi vers. ce que nous pourrions appeler, non seulement un non-moi, mais un contre-moi.

Alors le dualisme que nous avons vu Se poser d’une façon si nette à propos de la prière, et que, nous le disions tout à l'heure, la mortification accentue encore davantage, au lieu d’être simplement entre l’objet demandé et la puissance de l’acquérir, se place entre l'intentionalité ainsi formée et toute autre intentionalité. Il en résulte que l'opposition entre le monde et Dieu, la chair et l'Esprit, la Nature et la Grâce, se résout peu à peu au bénéfice du second de ces termes, comme elle s’est résolue par exemple en saint Paul, lorsqu'il a trouvé dans la foi le moyen de tuer la chair avec ses concupiscences. Au lieu d’une piété principe d'action dans la vie présente et comme telle incapable de le sauver parce qu’elle le laisse aux prises avec sa volonté et toutes ses faiblesses, il en est arrivé à la piété mystique de renoncement total, qui lui fait considérer toutes choses comme du fumier et résoudre la difficulté par ce renoncement lui-même. ;

Il en résulte donc d’abord une transcendance absolue de l’objet, comme nous l'avons déjà vu, en ce sens qu'il devient l’objet unique de la conscience et que celle-ci est exclusivement tournée vers lui. Mais ilen résulte aussi et surtout que cette conscience elle-même se fait plus uniquement sujet. Sans doute ceci ne sera définitivement acquis que dans l'étape suivante. Mais dès maintenant nous nous rendons compte que la conscience cesse d’être le sentiment psychologique de ce qui se passe en soi, pour être une intention de moins en moins personnelle vers cet objet. L'information est donc plus pure, parce que plus

tout en procédant d’une poussée plus intense de vie, comme nous nous

efforçons de l’établir, elle conduit à une vie tout entière placée sur un autre plan. Et « ce n’est pas par une dilatation de soi qu’on pas-

sera du premier état au second » (p. 34), mais bien par une mortification de soi.

identique avec la structure de l’objet, et par suite plus vraiment transcendentale, constituée par l’activité de la conscience en ce qu’elle a de plus essentiel. La réalité phénoménologique de cette relation reçoit toute sa consistance au moment même où la piété prend plus intégralement possession de l'âme pieuse.

En résumé, la mortification est l'établissement de plus en plus formel d’un objet comme transcendant au sujet et par suite la position du sujet de plus en plus intégrale par rapport à cet objet. Par le fait même la relation cesse d’être un phénomène psychique affecté de modalités particulières: elle prend au contraire un caractère plus général ou, pour parler comme Husserl, plus eidétique. D'autre part, l’âme est décidément sortie du domaine pratique dans lequel l'avait établie l’action extérieure de l'Eglise; elle sort également du domaine théorique dans lequel, par le recueillement, l’oraison et les examens, elle était entrée pour pouvoir comprendre la vie de piété; et la voilà maintenant dans un domaine « poétique» — au sens aristotélicien du mot — où elle va pouvoir enfin édifier et construire en tant que conscience transcendentale.

Donc, ce qu’elle construira, répétons-le, ce ne sera pas ellemême ni non plus des conceptions à elles particulières, sujettes à illusion, mais une représentation très générale, transcendentalement édifiée, donc une Idée, laquelle désormais sera maîtresse de sa vie. La mortification a été en somme la lutte entre cet objet-Idée et tous les autres objets auxquels on pourrait s'adresser, y compris la conscience prise comme objet, pour que ceux-ci disparaissent petit à petit du champ affectif de la conscience et finissent par laisser toute la place à la pure objectivité.

Alors l’âme est sortie de la Nature pour mieux entrer dans le monde de la Grâce. Aucun compromis désormais ne lui sera permis: la piété restera mortifiée et mortifiante, ou elle cessera d'être. Les Idées prendront un caractère très net de réalités ou plus exactement d’essences. (Ce ne seront pas de vaines imaginations; ce ne seront pas non plus des conceptions illusoires; ce seront des Formes saisissables par toute conscience, puisqu'elles seront édifiées par la Conscience subjective pure.

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