TRANSCENDANCE DE L'OBJET LA
laquelle on subordonne tout ce que l’on fait. Mais comme il est objet d'action plus que de conscience, celle-ci risque de se laisser imprégner par les éléments personnels de l’activité propre. L'homme d’action en effet, à force de fixer son regard sur ce qu’il doit faire, peut être plus énergique; maïs il est souvent moins clairvoyant sur la manière dont il le fait. Il arrive que son action, parce qu'elle s'affirme fortement, s’affirme telle qu'elle est, avec ses modalités particulières. Elle rétrécit alors la perspective de la conscience sur l’objet et se laisse informer précisément par ces modalités; l’on finit par voir l’objet plus ou moins à travers cette action. La conscience n’en reste pas moins très forte, en tant qu’elle ressent très vivement l’obligation de poursuivre cet objet; mais elle est plus étroite en tant qu’elle comprend cet objet à travers elle. C’est ainsi que plus la conscience se pose comme sujet d’action, plus elle risque de se prendre comme objet et de ne plus distinguer entre l’objet et son action vers lui. (Celle-ci déborde alors sur celui-là et il se produit le transfert si fréquent dans la vie psychologique: on s'attache à son désir de Dieu plus qu’à Dieu lui-même, parce que l’action l’a emporté sur l’intentionalité. Le fanatisme n’est pas autre chose que le résultat de cette déviation.
D'autre part au contraire l’objet est surtout objet d'amour. Le rôle de la mortification n’est pas tant de lui tout sacrifier que de se sacrifier soi-même à lui. L'obligation alors disparaît, parce qu’il s’agit moins de l’action vers l’objet que de cet objet lui-même et parce que la volonté, au lieu de se plier pour vouloir, s’efforce de ne rien vouloir, pour n'être plus qu’un consentement: car l’obéissance, nous l’avons vu, consiste surtout dans l’effacement de sa propre volonté. Alors le dualisme sujetobjet s’accentue davantage, parce que le sujet, en tant que tel, ne trouve plus rien en lui qui ne soit à sacrifier; et à mesure que la conscience-sujet se déprend ainsi d’elle-même, la conscience-objet se sent plus éloignée de son Dieu. Celui-ci apparaît donc comme plus transcendant, tellement que l’on se sent de plus en plus impuissant et infiniment au-dessous de l'objet aimé.
Par suite ce dernier est définitivement une réalité qui transcende absolument le sujet, de telle sorte que l’âme se trouve
désormais à l’abri de l'illusion par laquelle elle prendrait ses propres désirs pour leur réalisation. C’est au contraire dans la mesure où ces désirs sont des désirs — au sens latin du mot — que la réalité est saisie comme plus transcendante.
Il est intéressant de remarquer que c’est précisément la mortification qui marque le point où ces deux piétés se différencient l’une de l’autre, suivant que cette mortification ne se fait que d’après les buts que l’on veut atteindre ou qu’elle se pratique pour elle-même. L’obéissance en particulier, telle qu’elle est observée dans les monastères ou même par la direction, c’est-à-dire, non pas l’obéissance disciplinaire, mais l’obéissance pour l’obéissance, marque le moment où l’on arrive à une piété mystique, dans laquelle l’objet prendra toute sa valeur d’objet.
Car c’est bien la piété d’action que nous avons examinée jusqu'ici. Justement parce que dans ses premières démarches, elle est l'influence exercée sur chacun par l'Eglise, elle demande d’abord une soumission de fait Toute l'éducation catholique consiste à conduire à la prière du Pater: que votre volonté soit faite. C’est pour cela qu’elle commence par être une conversion, qu’elle présente de Dieu une notion précise, qu’elle offre un ensemble d’idées claires, sinon distinctes, qui peuvent servir de thèmes aux réflexions pour guider l’obéissance. Mais en tout cela il s’agit d’une soumission très semblable, somme toute, à celle que l’homme de devoir apporte devant les prescriptions que son milieu lui a imposées. Jusque-là donc la piété n’est qu'une morale, ayant pour objet des principes, des règles, des valeurs, en un mot des moyens en vue de l’action, non des réalités, but final de la pensée et de l’amour 75).
75) On peut donc rapporter à la morale par piété les idées de Bergson sur les deux sources de la morale: « La morale comprend ainsi deux parties distinctes. Dans la première, l’obligation représente la pression que les éléments de la société exercent les uns sur les autres pour maintenir la forme du tout. Dans la seconde, il y a encore obligation, si l’on veut, mais l’obligation est la force d’une aspiration ou d’un élan » (Deux Sources, p. 52). Il est remarquable que cette seconde morale, d’après l’illustre philosophe « trompe la nature » (p. 54), mais pour se « replacer dans la direction de l’élan vital » (p. 55). « C’est pour revenir à la Nature naturante que nous nous détachons de la Nature naturée » (ibid). C’est en ce sens, en effet, que la piété est à la fois surnaturelle et antinaturelle et que,