‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 114 sur 165 · NATURE DE L'HUMILITÉ · texte numérisé non relu

NATURE DE L'HUMILITÉ

l’attribuer #0); au lieu de croire que l’on agit par ses propres efforts, il faut se persuader que c’est uniquement par les effets de la grâce et en vertu des mérites de Jésus-Christ. Les théologiens en effet distinguent des vertus naturelles acquises, les vertus infuses mises en nous par Dieu. Celles-ci, nous n'avons nul mérite à les pratiquer, puisqu'elles ne viennent pas de nous; et pourtant ce sont elles qui sont à la base des autres et si les unes nous valent un « faciliter posse », qui peut nous faire illusion, c’est aux autres que nous sommes redevables du « simpliciter posse », qui est au fond le seul principe de nos actions pieuses.

L'humilité surnaturelle consiste donc d’abord dans cette profonde conviction: non seulement nos vertus sont fragiles, mais encore, pour ce qu’elles ont de force, elles ne sont nullement dues à nos mérites ni à nos efforts. C’est Dieu qui nous les a données et il nous les a données parce qu’il l’a bien voulu, sans que nous ayons le moindre droit à les recevoir de lui #1). Or, parmi celles que nous sommes ainsi incapables de pratiquer, l'humilité figure au premier rang: nous devons absolument être humble pour être pieux et nous ne le pouvons pas. Rien ne dépend de nous, si ce n’est les actes et sentiments contraires, mais tout le reste vient de Dieu.

80) Autrement ce serait commettre envers Dieu un larcin én.lui prenant ce qui lui appartient. Cf. M. OLIER, Cat, p. 77. D’après ScupoLr (ch. 13), c’est toujours par un piège du démon qu’on se réjouit des efforts qu’on a faits. « Qui autem sibi aliquid boni attribuit, gra- {iam Dei in se venire impedit. » Imit, III, 43, 2. — Cf. TANQUEREY, page 708.

81) Notons en passant quelles difficultés en résultent :

a) au point de vue du problème moral: ou bien Dieu donne sa grâce à ceux qui la méritent et alors ce n’est plus une grace gratuite, ou bien non, et alors ceux qui ne la reçoivent pas mont pas plus de culpabilité que ceux qui la reçoivent n’ont de mérite; et si le fait de résister à la grâce en entraîne la perte, c’est qu’alors elle dépend de la conduite de l’homme. ;

b) au point de vue du problème de la liberté: ou bien la grace supprime la liberté et alors elle supprime Le mérite, ou bien non, et alors ce n’est plus Dieu seulement qui agit, mails l’homme avec lui.

Mais ces problèmes ne se posent que pour qui veut donner un caractère théorique à ces notions, alors qu’elles sont d’origine et

de caractère affectifs.

La situation de l’âme est donc très claire. Elle se trouve en face d’elle-même qui ne vaut rien et en face de Dieu ou de la grâce à laquelle elle doit tout #2).

De là deux jugements de valeur, le premier entièrement négatif et le second complètement positif: l'humilité juge le moi comme une non-valeur absolue, à laquelle elle oppose une autre valeur également absolue: la grâce ou vie surnaturelle 8).

La première question qui se pose donc au sujet de l’humilité est de savoir quelles sont les bases psychologiques, par lesquelles s’établissent dans une âme de tels jugements.

Notons d’abord jusqu'où va pratiquement le sentiment d’humilité. Pour le réaliser complètement, il faut arriver à ce qu’on appelle l’humilité d’abjection %t), c’est-à-dire l'amour du mépris, soit en se jugeant soi-même au-dessous de tout 85), soit en se mettant au-dessous de tous $6). Comme il ne paraît ni juste ni raisonnable de s’estimer pire qu’on n’est ou de provoquer le mépris d’autrui, une telle humilité est présentée comme essentiellement «surnaturelle » 87). Même de ce point de vue, elle

82) Formation, p. 306 sqq.: 1mit. IE, 4, 3.

83) « Fais tes oeuvres uniquement pour Dieu et ne pense pas plus à toi que si c’était un autre qui les fit. » TAULER, cité par POoURRAT, 11,352:

84) Formation, p. 166, 268.

85) « Merito ergo nos ipsos humiliare possumus, nec unquam äliquid magni de nobis sentire: quia tam fragiles et instabiles sumus.» Imit., 1, 22, 6. « I1 faut ne regarder en soi que le mal » BERHMERE, P. 136. « Toutes les fois que vous jetterez les yeux sur vous et sur vos actions, envisagez seulement ce qui est de vous sans y mêler ce qui est de Dieu et ce que vous tenez de ses grâces et fondez ainsi toute l'estime de ce que vous concevrez de vous sur ce que vous avez de vous-mêmes. » SCUPOLI, ch. 32.

86) « Ama nesciri et pro nihilo reputari. » Imit.,. I, 2, 3. « Non repules te aliquid profecisse, nisi omnibus inferiorem te esse sentias. » Ibid., IT, 2, 2, « Le moine doit se trouver content dans tout abaissement et extrémité et si on lui enjoint quelque chose, il doit s’estimer un mauvais et indigne ouvrier; qu’il s’avoue le dernier et le plus vil de tous les hommes, non seulement de bouche, maïs qu’il le croie réellement au plus intime de son coeur: » BUTLER, p. 55-56.

87) D’après M. Olier, on doit rechercher le mépris pour ne pas tenir dans l’estime des hommes une place qui ne revient qu’à Dieu. (Cat., p. 84). Même idée dans /mit., IL 84

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