PS A
s’ignore à celui qui veut l'être sous prétexte qu’il se méprise.
Ainsi le moi est aux yeux de l’humilité plutôt une nonvaleur qu’une contre-valeur %): il faut ne pas s’estimer plutôt qu’il faut se mépriser, de peur que ce mépris ne devienne encore un prétexte pour s’estimer. Plus précisément, alors que, au point de vue des affections, il faut considérer le moi comme radicalement mauvais, au point de vue des tendances, il faut ne s’en occuper en aucune façon ‘1), pas même pour s’en détourner, mais les consacrer exclusivement à autre chose. Le moi est une contre-valeur affective en même temps qu’une non-valeur inclinative: il faut le détester affectivement pour ne jamais le rechercher effectivement.
88) Formation, p. 215 sqq.
89) « Tout ce qui humilie.. vient de Dieu. » Bossuer, Lettres,
90) On peut s’en convaincre en considérant les différentes pratide recommandées par les auteurs spirituels pour s'exercer à l’humiité.
a) la première et la plus importante est de prier pour obtenir la grâce de cette humilité, ce qui entretient un double sentiment: l’amour de cette humilité et l’impuissance à la réaliser par soi-même. Ainsi se résout la contradiction inhérente au culte de l’humidité, contradiction par laquelle elle risque de se dévorer elle-même.
b) supporter avec doucevr et joie les échecs et blessures d’amourpropre, les critiques et humiliations de toutes sortes et se taire au lieu de se justifier (Cf. les Admonitiones de saint François d'Assise dans JoERGENSEN, p. 327-328). Cette pratique est d’autant plus humble qu’elle est un support, non une action posée par soi.
c) aimer et rechercher ce qui n’apporte aucune raison de se glorifier: relations avec des gens de condition ordinaire, pratique de la simplicité dans l'extérieur, l'attitude, le ton de la voix, «etc.
d) faire oublier ce que l’on fait de bien pour arriver plus facilement à l'oublier soi-même. is
e) se supporter soi-même avec patience et ne pas s€ dépiter d’avoir des défauts. Tout découragement est un signe d’orgueil.
91) < Ayez le courage intrépide de ne plus vous occuper du tout, : de l’état de votre âme » (de ToUuRvILLE, p. 13). — Voir aussi ce que dit P. BAINVEL (POULAIN, P. 73-74) au sujet du danger qu'il y a pour les âmes pieuses de trop s'occuper d’elles.
C'est du reste ce qui fait la difficulté de la pratique de l'humilité. Pour ne chercher jamais le moi, il faut le juger comme absolument mauvais, mais en le jugeant ainsi, on pense encore à lui et on risque de se retourner vers lui. D’autre part, si on l’oublie, on court cet autre risque de ne pas prendre garde aux tendances qui peuvent s’insinuer en lui et le détourner de la piété. La vie de l’âme pieuse est donc un effort permanent pour maintenir l’équilibre entre le mépris du moi et l’estime de ce mépris. Le danger est d’autant plus redoutable que même la forme la plus inconsciente de l’orgueil spirituel °?) exerce autant de ravages au point de vue de la piété qu’un orgueil déclaré et conscient %). |
Par là nous voyons de plus en plus que le mouvement de piété est une activité affective en sens diamétralement opposé à l’activité naturelle de l’homme. Celui-ci en effet, ayant conscience de lui-même, agit sous l'impulsion de cette conscience en se repliant sur lui et en se prenant comme centre de la vie. La piété au contraire doit transporter ce centre complètement en dehors de cette conscience. Il y a donc une vertu « surnaturelle », sinon en ce sens qu’elle est réalisée au moyen d’une force substantielle supérieure aux forces naturelles, du moins en ce sens qu'elle tourne l’activité dans une direction con-
92) Leusa (Mysticisme, p. 175-177) souligne cet orgueil détourné à propos des grands mystiques qui, dit-il, ne vont à Dieu que par ambition déçue et pour trouver dans la vie religieuse le moyen de tenir un rôle et de se placer au-dessus de tous. Il en donne comme exemple François d’Assise, auquel la vie sainte procura le triomphe qu'il avait rêvé étant jeune, sainte Thérèse et l’obstination qu’elle mit à réaliser ses projets contre l’avis de tous, etc. Dans quelle mesure ce jugement est-il exact? Nous n’avons pas à en décider ici. Dans tous les cas, quoi qu’il en soit des personnages en question, le fait ne souligne que davantage le danger des déviations de l'humilité, dangers que les moralistes de la piété n’ignorent pas, bien au contraire.
. 9%) Là encore, à ne voir les choses que d’un point de vue théorique, une grosse difficulté surgit: les théologiens présentent toute déviation de la piété comme un châtiment résultant d’un abus des grâces (Cf. Formation, p. 74). Or, ici cet abus peut être totalement inconscient: l’âme se trouve alors punie sans qu’elle se soit rendue compte de son infidélité. En réalité, il n’y a pas châtiment, mais conséquence directe d’un état psychologique. La difficulté vient de ce qu’on veut expliquer par une volonté délibérée de Dieu ce qui n’est qu’une sorte de déterminisme spirituel.