CONSÉQUENCES DE L'HUMILITÉ
traire à celle de la nature). L'idée que tout vient de cette force est précisément le moyen dont on se sert pour tourner tous ses désirs et toutes ses affections dans cette direction. Ainsi le transfert des tendances est maintenant complet. Rien n’est à chercher en soi, pas même la vertu, puisque les actes ne valent que s'ils procèdent des vertus infuses, sous peine d’être entièrement viciés, pas même l’humilité, qui n'existe que si elle est totalement inconsciente d’elle-même. En revanche tout est à prendre dans la grâce divine %), capable de réa- . liser les valeurs devenues le seul objet des aspirations de l’âme pieuse. | De là diverses conséquences qui sont la suite toute naturelle de cet état d’humilité. La première est la paix profonde que tous les auteurs spirituels se plaisent à souligner, en marquant que seule l’humilité peut l’assurer d’une manière aussi complète. On sait du reste que dans un entretien célèbre avec le frère Léon, François d’Assise a mis la joie parfaite dans le dernier degré d’humiliation. C’est qu’en effet l'humilité réalise la simplicité complète des désirs: on ne veut rien que ce qu’on est et ce qu’on a, simplement parce qu’on l’est et qu’on l’a Il y a donc forcément tranquillité et satisfaction absolue de tous les désirs. | De plus l’âme vraiment humble ne souffre %) pas de se sentir faible ou humiliée devant Dieu, même par ses fautes. Non seulement le mépris d'autrui, mais encore ses propres échecs dans la vie de piété ou la constatation de ses tentations et de ses chutes, ne lui apportent ni aigreur ni dépit ni amertume ‘?).
94) & Ut omnibus relictis se relinquat et a se totaliter exeat, nihilque de privato amore retineat. y Imit., I, 11, 4.
95) « L’estime de soi deviendra l’admiration du divin en nous et le désir de l’estime cherchera le regard même de Dieu. » Formation, page 304.
96) Toute humilité qui engendrerait le trouble et l’inquiétude est considérée comme mauvaise, « Gardez-vous.. de ces humilités que met ten nous) le démon, toutes pleines d’inquiétudes sur la gravité de nos péchés. » Sainte Thérèse, citée par PoULAIN, p. 668.
97) « Dieu ne tient à rien tant qu’à nous donner la conviction expérimentale du peu que nous valons et que nous pouvons par nousmêmes pour son oeuvre, mais c’est afin de nous inspirer, non l’abattement et la terreur, mais une indomptable confiance en sa force et
Au contraire, c’est par là que l’on peut reconnaître la valeur et la solidité de son humilité‘). Ceci s'explique très facilement, puisque l’humilité consiste à estimer autre chose que soi: souffrir d’être méprisé ou d’avoir des défauts, c’est désirer d’être estimable soit aux yeux d'autrui, soit aux siens, c’est donc se désirer soi-même. Par suite l’effort nécessaire pour se mal juger n’est pénible qu’aussi longtemps qu’on n’a pas réalisé complètement la non-recherche de soi. A partir au contraire du moment où le moi a perdu toute valeur, non parce qu’il ne l’a plus, mais parce qu’on n’aime plus celle qu’il a, l’âme n’a que de l’indifférence pour ce qu’il est. C’est donc bien une tendance affective, non un jugement objectif qui fait le fond de l'humilité.
Pour la même raison l’âme n’est pas arrêtée dans son activité par la défiance d’elle-même. Il y a en effet en elle moins de cette défiance que de confiance absolue en son Dieu 99), et ainsi l’élan subsiste dans l’action et se trouve même plus assuré. De même que l’orgueil est le grand rival de Dieu, de même Dieu est le grand stimulant de l’humilité et lui donne toute sa fermeté. Rien n’est supprimé, mais tout a changé d’objet. C’est ce qui explique la coexistence dans certaines âmes pieuses d’une très réelle modestie quand il s’agit d’elles-mêmes et d’une assurance imperturbable, parfois fanatique 10), en ce qu’elles font et pensent. Elles n'hésitent jamais, elles ne doutent jamais, même de leur action, parce que ce n’est pas elles qui vivent, mais leur Dieu qui vit en elles.
son action » (Lettre de Mgr Amette, citée dans HouTiIN, Hébert, p. 24), « Il ne faut plus penser à vous, à la misère de votre nature et de votre volonté, mais uniquement à la commisération et à l’amour qu’à pour vous Jésus, >» ToUuRwvILLE, p. 26. Cf. encore Fr, de S., Lettres, p. 31.
98) « Le remords qui décourage vient du démon » Scupozx, ch. 25. « Si (après une faute) l’on se trouble, si l’on s’afflige, c’est signe que l'on a mis toute sa confiance, non pas en Dieu, mais en soi-même. » lvid., ch. 4. Cf. Pr., pr., II, 255: « Le découragement est une révolte contre l’humiliation que l’on éprouve de ses fautes. »
99) « Dieu a encore plus de miséricorde que nous n’avons de misères », DUPANLOUP, p. 116.
100) Il est vrai que ce fanatisme se rencontre plus dans les âmes qui en sont encore à la piété d’action que dans celles qui sont arrivées à la piété mystique. (Ces dernières sont en effet assez souvent fort tolérantes; mais elles n’en sont pas moins, elles en sont même heaucoup plus incapables de mettre en doute la valeur de leur mysticisme,