‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 95 sur 165 · PREMIÈRE ÉTAPE - L'ÉTAT DEF GRACE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE ÉTAPE - L'ÉTAT DEF GRACE

Dans la première étape, l’âme se trouve en face de deux états contraires qui lui sont présentés, le premier pour qu’elle l'évite, le second pour qu’elle le réalise: l’état de péché et l’état de grâce. Nous n’avons pas à en faire ici la théologie, mais sim-

plement à en observer les conditions psychologiques, leurs moyens de réalisation et surtout leurs résultats.

Le péché est ordinairement l’objet de considérations que l’on peut classer, à nous en tenir aux plans des méditations les plus fréquentes 1), par rapport à Dieu, par rapport au prochain, par rapport à soi-même. Sous chacune de ces rubriques, différents points de vue sont examinés que l’on pourrait appeler juridique, objectif, subjectif.

Ainsi au point de vue juridique, on fait valoir par rapport à Dieu que le péché est la violation d’une loi posée par lui?) ‘et don cune révolte, par rapport au prochain, qu’il est une injus-

tice, par rapport à soi-même, qu’il apporte la certitude d’un châtiment*). Au point de vue subjectif, on dira qu’il réalise une suppression totale de Dieu en nous, une diminution“) de bien parmi les hommes, une diminution de forces et de clairvoyance dans la conscience morale‘). Enfin au point de vue

1) Cf. TANQUEREY, p. 456 sqq.

2) On va même jusqu'à dire que le péché, même véniel, « nb le plan de Dieu » (Pr., pr. II, p. 99), ce qui est métaphysiquement une contradiction. Mais il ne s’agit pas ici de faire de la métaphysique: il s’agit d’'émouvoir l’âme pieuse.

3) Cf. Pr. pr. p. 115-118, méditation sur le Purgatoire.

4) « Par moi sa gloire restera éternellement moins brillante qu’elle n’eût été. son bonheur accidentel moins complet » (Pr, pr. IT, p. 101). Le mot accidentel a beau vouloir rectifier l’absurdité de {a diminution de la gloire ou du bonheur de Dieu, ce n’est qu’une rectification purement verbale. De même pour la note de la p. 102: le péché véniel ne diminue pas l’affection essentielle de Dieu, mais ses bonnes dispositions à notre égard.

5) Cf. Pr. pr., I, p. 105 sqq.: « L’affection au péché est un empoisonnement chronique. une volonté déprimée… Il diminue l’activité de l’âme. Il est une déchéance, » etc, ‘

objectif, c’est-à-dire au point de vue de l’esprit de péché, il est un état de haine ou de moindre amour à l’égard de Dieu, un état de troubles intérieurs consécutifs à l’attachement au mali), ete. | En conclusion, le péché est la contre-valeur suprême, ce que l’âme pieuse doit détester plus que n'importe quoi. Les raisonnements qu'on lui présente n’ont pas du tout pour objet de donner des démonstrations relatives à la nature du péché, mais de favoriser et de développer certains sentiments 7), contrairement à ce qui se passe en théologie, où l’on essaie d’expliquer les sentiments par des théories abstraites et raisonnées.

Or, à propos de cette horreur du péché, tous s’accordent à dire qu’elle doit être dans la volonté plus que dans la sensibilité8). Une âme peut être très pieuse sans éprouver une

6) C’est ce que les auteurs de spiritualité appellent la concupiscence. Il n’est pas inutile de rappeler que ce mot a d’abord désigné pendant longtemps l’état physique résultant dans l’humanité du péché originel et des conditions de la naissance, et consistant dans la COITUPtion foncière de la nature. L'idée, d’origine augustinienne, se retrouve jusque chez Bossuet (Lettres, I, p. 117). La théologie thomiste au contraire considère plutôt le péché originel comme une simple privation de la justice originelle, enlevant à l’homme tout secours surnaturel et laïssant la nature réduite à elle-même (Cf. LABAUCHE, Leçons de. théologie dogmatique, t. II, p. 119-129). De même le péché actuel est considéré par les prédicateurs et auteurs ascétiques, suivant leurs tendances particulières, soit comme une corruption de la nature, soit simplement comme une privation de la surnature. Mais au point de vue de la piété, le résultat pratique est le même: de toutes façons le péché est la suprême contre-valeur,

7) Cf. par ex. M. OLIER, Cat., p. 40: « L’avarice cloue la charité de Jésus-Christ », etc. Ou encore: « Par le péché, on se moque du sang de Jésus-Christ ». Il est clair qu’il n’y a là nulle démonstration, même théologique, mais une accumulation d'images destinées à provoquer des émotions. Des exemples dans le même sens pourraient être cités par milliers Voir encore dans FABER, Tout pour Jésus, le chapitre: Le Péché blesse l'amour.

8) Les théologiens distinguent:

a) l’attrait du mal, c’est-à-dire la tentation : il s’agit alors d’une contre-valeur qui essaie de devenir l’objet d’une tendance ou d’un désir et la base affective n’existe qu’à peine dans le sujet.

b) l'affection du mal, lorsque par exemple on s'arrête à regretter qu’il soit un mal, ce que les théologiens appellent la délectation morose: alors cette contre-valeur devient l’objet d’une tendance positive, mais plus affective quiactive: on da sent parce qu’elle est entravée, et elle peut avoir une force plus apparente que réelle, :

c) la volonté du mal: la contre-valeur est devenue valeur positive, étant l’objet d’une tendance voulue et acceptée et donc d’un acte positif. Cf. Pr. pr., I, p. 94.

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