‹ Pensée des jardinsChapitre 12 sur 55 · SUR UN ACADEMICIEN · texte numérisé non relu

SUR UN ACADEMICIEN

Les enfants qui voient leur grand-père, avant qu'il se rende à la séance de sa réception à r Académie française, serrer ses bretelles devraient à jamais se faire une juste idée de la g-loire. Nous ririons fort si un lapin se vêtait de feuilles de choux, ceignait en g-uise d'épée une brochette, coiffait une peau d'aubergine en manière de claque, et s'allait asseoir en face de trente-neuf lapins accoutrés de même sorte. Je connais peu Paris. A peine y ai-je passé quelques jours. Mais j'eus l'honneur d'y rencontrer un aca-

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démicien ; c'en était un, je le crois fort. Trimbalé dans un sapin et assis de travers, la figure en navet allongé, hâve, il complétait la platitude de son bicorne. Ainsi qu'un tuyau de zinc à qui le vent aurait fait perdre l'horizontale, l'épée se dressait, demandait grâce, et cherchait un refuge dans l'œil, dans les narines, dans la bouche de ce vieillard dont la main tâtonnante sur la poignée rebelle semblait exhaler à vingt pas le parfum d'une petite savonnette.

0 Dante Alighieri, drapé dans ta robe sobre, ô toi dont un pied demeurait suspendu pour contempler dans Ravenne une belle vendeuse de safran ou d'olives, et toi, Cervantes, vêtu comme un soldat ou comme un greffier de village, et toi, Rabelais, dont les bas s'écroulaient sous une soutane rouillée, ettoi. Honoré de Balzac, que Rodin fait tituber, sous l'ivresse de la pensée, dans les

NOTES Bg

plis d'une mauvaise robe de chambre : de quels rires ne ferez-vous pas retentir la voûte des enfers, lorsque vous verrez apparaître Torabre de ce salsifis ?

Qu'ajouter, sinon que nous devons réfléchir sur la g-loire et sur ce qu'elle comporte ? Ma g-loire, c'est Léon Moulin — ne cherchez pas, il n'est pas célèbre, — m'annonçant la mort de son père; c'est Charles Lacoste et Raymond Bonheur ; c'est Eugène Carrière s'asseyant à mon foyer, fumant sa pipe et me disant des choses éternelles ; ce sont ses enfants, dont je réentends le babillage et, penchée sur eux dans les demi-ténèbres, leur mère, pareille à une puissante déesse protectrice. Et c'est André Gide m'écrivant : « Qu'un mot de toi me rendrait heureux, « s'il m'apprenait que rien de fâcheux ne « cause ton silence... » Ce sont des sourires de femmes beaux comme des fruits.

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Mais c'est aussi l'indulg-ence simulée, la jalousie railleuse des médiocres, de ceux qui me rendent justice en s'opposant, depuis onze années, à ce que je fréquente leurs âmes.

Ainsi se fait respecter la g'ioire, et devientelle jg-rave et, si je puis dire, pondérée. Et cette g'ioire me fait song-er à cette douce lumière qui veut l'ombre du soir pour révéler, avec une netteté plus parfaite, les lignes les plus pures.

NOTES 4ï

SUR LES ORIGINES DE LA VEGETATION TE PvRESTRE

Ph. Van Tieg-hem, traité de botanique, 26 partie, page io4o :

«... Mais pourquoi restreindre ainsi le « problème des origines, en attribuant à « lavégétationde la Terre une origine ter- « restre? La Terre n'est qu une très petite (c partie de l'ensemble du monde; sa végé- ^ ce tation nest quune très petite partie de (( la végétation de l'univers. Une J'ois « devenue apte à la vie végétale, elle s'est (( peuplée de plantes, comme se peuple « encore aujourd'hui une île émergée ou « un roc/ier éboulé, par l'apport acciden-

« tel de germes venus des terres voisines. « La seule objection que Von puisse faire « est le prétendu isolement matériel de la « Terre dans V espace. Mais tout le monde a n^ admet pas cet isolement. La chute des « météorites est là, d'ailleurs, pour le « démentir. Il aurait suffi qu^ane fois, (( ou un petit nombre de fois, quelque (( germe enfermé dans une météorite ou « apporté par tout autre moyen, parvînt « au globe terrestre après son refroidis- (( sèment. La Terre une fois ensemencée., « tout se serait développé à partir des « germes primitifs. »

Je réfléchis sur cette hypothèse :

De même que, transporté dans Mars, ou dans la Lune, un homme ne se déferait point absolument des lois terrestres qu'il porte en lui; de même que son fonds persisterait avec la même force que Télément d'une

graine; et de même qu'il continuerait de penser, du moins en grande partie, selon la terre... Je me dis que telle rose jetée sur notre g'lobe,tel iris, telle orchidée, tel nénuphar peuvent être ré|^is par les règ-les que leur imposa la patrie précédente : la lune, par exemple, ou Mars. . .

Mais de cette hypothèse de Van Tieg-hem, il faut conclure encore à ce que, chaque monde ayant été ensemencé par un autre monde, il existe an monde qui a végété spontanément avant tous les autres. Et c'est le jardin du Paradis. Mais il ne faut point recommencer la querelle. Pasteur l'a réso- ' lue avec du coton. Je reviens simplement à ceci : qu'il est aimable de penser que la fleur de la belle-de-nuit, par exemple, ne consent à s'endormir que lorsque le soir tombe sur l'astre dont elle est orig-inaire, c'est-à-dire lorsqu'il fait jour sur la terre.

MBA

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