‹ Pensée des jardinsChapitre 15 sur 55 · SUR LE THEATRE · texte numérisé non relu

SUR LE THEATRE

Si nous ne trouvons pas les représentations au théâtre plus triviales encore, c'est que — disais-je à un ami — nous consentons tacitement, dès le lever du rideau, à nous incorporer au public.

Ainsi, dans certaines circonstances, les manœuvres militaires, par exemple, un raffiné consent à partager la couche d'un homme qui, d'habitude, lui répug-nerait.

Au théâtre disparaît toute la délicate émotion que nous eûmes, dans l'intimité de la lecture, à comprendre jalousement l'âme

NOTES 4î)

d'un auteur. Et c'est à travers un phonographe, semble-t-il, que nous parviennent les Voix du g-énie.

Sans doute, réalisés, les féeriques décors de ce musicien n'eussent été qu'une cavalcade au mELrdi-gras, si tout l'invisible de la musique n'avait racheté cette vision de cyg-nes d'ouate, de lacs de carton, de vaisseaux de papier mâché.

Mais le plus sig-nificatif c'est Werther en culottes chocolat, avec un chapeau Cronstadt à boucle, son bedon, dirisfeant vers sa lèvre placide et rasée, « la bouche dombre du « pistolet où il va boire la mort, )) et, au Heu d'y boire la mort, ne semblant, au milieu des frénétiques applaudissements des femmes adultères, n'y lamper qu'un vermouth-cassis.

5o PENSÉE DES JARDINS

SUR ROBINSON CRUSOE

Je recopieces vers d'un poèmequeje composai en Hollande :

... Robinson Crusoé passa par Amsterdam,

(je crois du moins qu'il y passa, en revenant

de l'île ombreuse et verte aux noix de coco fraîches).

Quelle émotion il dut avoir, quand il vit luire

les portes énormes aux lourds marteaux de cette ville.

Regardait-il curieusement les entresols

où les commis écrivent des livres de comptes?

Eut-il envie de pleurer en resongeant

à son cher perroquet, à son lourd parasol

qui l'abritait dans l'tle attristée et cl.'mente ?

« 0 Eternel ! soyez béni, » s'écriait-il devant les coffres peinturlurés de tulipes. Mais son cœur, attristé par la joie du retour, regrettait son chevreau qui, aux vignes de l'île, était resté tout seul et, peut-être, était mort...

Parmi tantd'évocations que suscitèrent en moi, dès l'enfance, le texte et des imag-es, ce n'est point la beauté des pampres qui faisaient une g-rande ombre, ni le poisson péché avec une corde et un crochet, ni ce cocotier solitaire dans l'ardeur bleue du matin, ni les roses et pourpres parterres d'oursins à marée basse, ni la viande de chèvre grillée et salée du sel des rochers, ni les œufs des tortues somnolentes, ni la fièvre calmée peu à peu par de l'eau additionnée de rhum, ni le perroquet, le chat et le chien familiers, ni la splendeur désolée d'un soleil dessiné au compas, ni la source d'eau douce, ni les plats grossièrement pétris qui me hantent le plus

peut-être Mais la vieillesse de Crusoé !

C'est lorsque, mêlé de nouveau à la foule, à l'âge de soixante-douze ans, il devient plus solitaire que jamais ; lorsqu'il n'attend plus que la paixdelamort, vêtu d'une robe à ramages ; lorsqu'une immense douceur, pareille à la brumâtre lumière des tempêtes, filtre dans son obscur petit logis de Londres. Je te salue, ô Crusoé, mon frère ! Moi aussi, les ouragans de la vie m'ont jeté sur une île déserte d'où je n'aperçois, au large, que l'eau assourdissante et monotone qui parfois apporte une épave que je considère un instant. Puis ma rêverie reprend, s'harmonise avec le bourdonnement confus de l'infini et^ parfois, un sourire traverse ma face. Que le cyclone s'apaise ! Que je voie, dans ma vieillesse, les palmes de Dieu ombrager mon cœur semblable à une treille pacifique.

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