SUR CHRISTOPHE COLOMB ET ALPHONSE PINÇON
Je reproche à Christophe Colomb de n'avoir point fait part à tout l'équipag-e de la découverte de cette lumière qu'il prétendit a r'oir aperçue, durant la nuit, avant que le cri/ « Terre I » eût été poussé par Rodrig-ue Tiiana. On sait qu'une pension viagère avait été promise à qui, le premier, verrait la terre. Or ce fut Colomb qui toucha plus tard cette pension sur les boucheries de Séville, et non point Rodrigue Triana. Colomb déclara avoir appelé secrètement Pierre Guttierez et Rodrigue Salcedo et leur avoir fait
apercevoir cette lumière qui se serait mue dans les ténèbres. Ceux-ci certifièrent son' dire.
Oui, pourquoi n'avoir fait cette déclaration qu'après que le matelot de la Pinta eut poussé le cri? La Pm /a, qui précédait /a Sainte-Marie où se trouvait Colomb, était montée par Alphonse Pinçon. Cet Alphonse Pinçon, contrarié par la tempête, vint aborder à Rayonne. C'était perdre du temps sur Colomb qui, déjà revenu en Espag^ne, avait à jamais déconsidéré Pinçon dans l'esprit des Souverains. Nul doute que Pinçon, s'il avait devancé Colomb, n'eût ag"i de même sorte vis-à-vis de lui et n'eût été écouté de Ferdinand et d'Isabelle.
Le succès de telles entreprises est indivisible à cause de la nature humaine. Et le pre- , mier revenu a raison presque toujours.
Il m'a plu d'évoquer, me promenant dans
les sombres ruelles de Bajonne, ce débarquement d'Alphonse Pinçon. Combien devait-il souhaiter que les deux autres caravelles dont il s'était séparé n'arrivassent qu'après lui ! Quelle étrange aventure, dans ce modeste port, que ce petit bateau mystérieux qui rapportait des oiseaux et des herbes du bout du monde ! Q uels dangers parcourus I . . . Car je doute que la plupart des matelots crussent à la rondeur de la terre, mais plutôt que l'océan est un fleuve démesuré qui se" jette, d'un irrésistible mouvement, et par quelque effroyable cataracte, dans les gouffres^de l'infini.
Donc, tandis que somnolaient dans leurs cages sales les perroquets. Pinçon parcourait ces mêmes rues que j'ai foulées, et préparait ;ette rêverie qui sort, en cet instant, de lia plume... Mais c'était moins pour lui que )our moi des visions de palmes et d'oiseaux
enchantés et de cavaliers si habiles que les matelots les avaient pris pour des centaures. Ce n'était point ces violences tranchées dont un Gauguin, ou un Claudel, ou moi-même, faisons notre joie. Ce n'était pas la perception d'un nouveau monde plus accusateur de la beauté. Non. C'était la hantise de l'or, de l'or en quoi se résumait chaque soleil qui avait éclairé de sa g-loire la conquête des Indes Occidentales.