‹ Pensée des jardinsChapitre 33 sur 55 · LES CHEMINS DU PARADIS · texte numérisé non relu

LES CHEMINS DU PARADIS

Dieu m'a donné un royaume dont il m'a institué le roi, de ma naissance à ma mort. Dans ce royaume, toutes choses sont pêlemêle, mais je distingue chacune d'elles peu à peu et la traite comme un minerai dont je désire dég-ager un or toujours plus pur.

Je prendrai comme exemple une grappe de raisin. Je l'examine telle qu'elle m'est parvenue dans mon royaume au moment que j'y nais, c'est-à-dire améliorée à travers les âges par les bons jardiniers qui furent fils de Seth. Parmi eux je citerai, pour n'en point

nommer d'autres : Noé, qui embellit cette grappe du prisme céleste; Hafiz, qui lui attribua la teinte des bouches adolescentes; Robinson Crusoë, qui fit passer, à travers les grains d'un bleu nocturne, le soleil ambré d'un morne îlotdu Pacifique. Lag-rappe que j'hérite à mon berceau contient donc toutes ces qualités long-uement acquises et, en puissance, les qualités que je lui donnerai. Donc je taille à mon tour, j'émonde, je sarcle, je bêche, je fume. Et moi, mort, la g-rappeest transmise plus énorme, plus bleue, plus sucrée. Et, ainsi de suite, de jardinier en jardinier, — le dernier venu cultivant la grappe d'autant mieux que le dernier vin a plus de saveur^ — jusqu'à la g-rappe absolue.

Un autre exemple :

Ce petit épag-neul fait la joie de cette vieille fille. Mais combien, la vieille fille morte, ce chien charmant sera-t-il encore plus char-

mant... car son avatar reproduira tous les morceaux de sucre, tous les os de poulet, tous les termes caressants dont, vivante, elle l'aura g-ratifié... Et, de chien en chien, jusqu'au chien sans défaut que Ton pourra poser auprès de la grappe parfaite.

Notre acheminement vers le Ciel se passe donc dans un même paysage, ma/s continuellement renouvelé, qui est la même existence que l'on a déjà vécue, aux amitiés de plus en plus sincères, aux abricots deplusenplus sucrés, aux roses de plus en plus roses, aux jeunes filles de plus en plus aimées.

Ah ! que sera-ce enfin que le domaine de chacun ! Et quelle joie pour l'Elu que de voir sous sa fenêtre, au suprême réveil, lesuprême perdreau jouer un tour suprême au suprême chien de chasse !

Tenterai-je de dépeindre ce bienheureux séjour d'après quelques minutes terrestres ?

Si oui, je trouve un homme de trente-cinq ans. Il fume une pipe de terre sombre et il est fiancé à une jeune fille. Aucune inquiétude n'habite le cœur de cet homme, car il n'a plus le souci de la vie éternelle, donc Tang-oisse du doute. Quant au domaine qu'il habite, il lui suffit : la treille, le puits, le figuier, la chambre où il écrit ces lignes en écoutant fuser la pluie.

A cette description d'une joie céleste, ne croyez point que je plaisante, ou que je m'amuse au capricieux agencement de mes pensées comme à la recherche d'un bouquet. Réfléchissez sur ce que déjà, peut-être, en me lisant, vous êtes sur la voie céleste.

Je dis donc que si, dans mille ans, je renaissais dans mon jardin, je m'écrierais : (( Oh 1 que sont ces roses ? » Car je ne reconnaîtrais point les roses d'il y a mille ans. Elles me sembleraient et seraient de nouvel-

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les roses, plusmag'nlfiques, parce que accrues de toutes les rosées, de toutes les aurores, de toutes les poésies, augmentées à leur tour de toutes les poésies, de toutes les aurores, de toutes les rosées que mon nirvana n'aurait point connues. Mais alors? Les roses imparfaites ne sont si nombreuses que pour s'évertuer, par des essais successifs, vers les roses parfaites. Ainsi de tout. Et c'est pourquoi, sur une route pareille et toujours différente, ma pensée marche vers le Ciel.

Donc ce n'est point en largeur, en hauteur, que s'efTectue ce pèlerinage. C'est en profondeur.

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