Pensées
Pascal fut moins un écrivain ou un pliilosophe de profession ;,,/„',/ qu'un homme. Loin de ressembler à ces penseurs abstraits qui jettent un regard indifférent sur les choses de ce monde, l'auteur 'j^"* des Pensées n'a jamais écrit qu'avec son âme tout entière, vibrant '' ' //*? encore, pour ainsi parler, de l'émotion de quelque découverte nou- '" "' ' velle ou de quelque récente douleur. Aussi chacun des événements de sa vie a-t-il été comme une préparation au chef-d'œuvre qui devait la terminer, et les Pensées peuvent être considérées non seulement comme la substance de son être moral, mais comme le terme de son évolution intérieure, en même temps que, par un contre- coup naturel de l'ouvrage sur l'écrivain, elles contribuaient à le détacher, à le mûrir, à le sanctifier toujours davantage. C'est dire quel est, pour l'intelligence de son œuvre, l'intérêt de sa bij)graphie. Le profit littéraire au surplus en fùt-il moindre, telle a été la vie de cette grande âme que nul récit, au seul regard de' la conscience, ne pourrait par lui-même être d'un plus grand prix.^ 'ff,'J^,^r,^.Y. ,
/ / Education de Pascal. — Biaise Pascal naquit à Clermont-"^" ""
Ferrand, le 19 juin 1623, trois ans après sa sœur Gilberte, qui, devenue plus tard M^e Périer, nous a laissé un admirable récit de sa vie, et deux ans avant Jacqueline Pascal, depuis religieuse à Port- Royal et digne émule de son frère par l'esprit à la fois et par le caractère. Sa famille était riche et de bonne noblesse de robe."Son père^'^Etienne Pascal, président à la Cour des aides de Clermont^ était un homme instruit et particulièrement curieux de mathématiques. Devenu veuf en 1628, il vendit sa charge et vint s'étabhr à Paris pour cultiver les sciences et vaquer à l'éducation de ses enfants.
„l '.rr,-':. .. - /. <.,„•...,/.. y. //,. .,-/X,„
Il se mit bientôt en rapport avec des mathématiciens et des physiciens de profession, comme le P. Mersenne, de l'ordre des Minimes, Carcavi, Le Pailleur et Roberval, et l'on sait même que cette société de savants devint le premier noyau de l'Académie des sciences, comme les réunions tenues vers le même temps chez Conrart furent le premier germe de l'Académie française. C'est parmi cette élite d'esprits sérieux et cultivés que s'écoula l'enfance de PascaV.-'-/-
tj^,.i:.^ Non content de l'entourer des hommes les plus savants en même temps que les plus recommandables, Etienne Pascal apporta à l'éducation de son fils un esprit de réflexion et de méthode qui ne dut pas médiocrement contribuer à sa formation intellectuelle. C'étaient des conversations continuelles sur les objets qui frappent la vue d'un enfant, et, comme nous disons, de perpétuelles leçons de choses ; c'était aussi la maxime toujours observée de « tenir l'enfant au-dessus de son ouvrage », c'es'c-à-dire de ne lui faire rien faire dont il ne pût entendre la raison; c'était enfin, jusque dans l'étude d'ordinaire si mécanique des langues anciennes, un appel constant à l'examen personnel, une culture assidue de la faculté d'observer et de réfléchir, en un mot une véritable éducation du jugement. Seul peut-être Montaigne eut une enfance aussi paternel-i lement entourée; mais tandis qu'éveillé chaque matin au son des instruments et n'apprenant rien qu'en se jouant, Montaigne semblait élevé pour être surtout un artiste, Pascal, formé à la disciphne ininterrompue des études les plus fortes et les plus graves, paraissait destiné dès l'enfance à devenir le plus puissant des raisonneurs.!
/y;.//.;.»,' Il était du reste à peine besoin de ces circonstances heureuses et '■•de ces soins attentifs pour donner l'éveil à son génie. Dès ses plus jeunes années, il laissait paraître sa vocation de chercheur et d'inventeur par ses questions infinies sur la raison des choses, par son refus de se contenter de ces explications communes qui ne sont le plus souvent que des défaites, et, comme le remarque sa sœur, « par une admirable netteté d'esprit pour distinguer le faux ». Un jour, il observe à table le son que produit un plat de faïence frappé avec un couteau ; il veut en savoir la cause et, d'expériences en expériences, il est amené à composer à l'âge de douze ans un Traité de la Communication des sons. Une autre fois on le trouve perdu dans l'étude de lignes et de figures qu'il a dessinées sur les carreaux avec du charbon et qu'il appelle des ronds et des barres : c'est la géométrie qu'il invente ou du moins qu'il retrouve, avec l'enchaînement de ses définitions, de ses axiomes et de ses théorèmes, tel que l'a développé Euclide. Son père s'assure avec une sorte de stupeur que ce sont bien les propres raisonnements de son fils, aidés de quelques mots enten-