‹ Pensées (volume 2)Chapitre 2 sur 306 · VIE DE PASCAL IX · texte numérisé non relu

VIE DE PASCAL IX

dus ici OU là, peut-être de quelques lectures faites à la dérobée, qui l'ont ainsi conduit à la trente-deuxième proposition du premier livre d'Euclide : épouvanté de la puissance de ce génie, il court sans mot dire chez un ami, et là, demeurant immobile et comme transporté, il ne raconte le prodige qu'en versant des larmes de joie. Les livres de science abstraite avaient été jusqu'alors interdits à l'enfant, dans la crainte que sa santé extrêmement délicate ne fût compromise par une étude trop" captivante : il lui fut dès lors permis de mener de front la géométrie avec la langue latine et un Traité des sections ioniques, qui, sans renouveler la science, méritait du moins l'admiration de Descartes, vint couronner à seize ans sa première éducation, en le plaçant d'emblée parmi les premiers savants de son temps.

Ses travaux scientifiques. — Les travaux scientifiques de Pascal, si remarquables par le double génie mathématique et expérimental dont ils témoignent, et par les résultats féconds qui les ont suivis, nou^ intéressent encore plus par les qualités intellectuelles et morales qu'il y montrailCe qui caractérise tout d'abord, en effet, l'ensemble de ces recherches, c'est une certaine souplesse infiniment active d'imagination, une fertilité inépuisable de vues, de ressources et d'expédients, qui lui permettent d'inventer tour à tour une machine arithmétique pour abréger les longs calculs de son père alors intendant en Normandie, un instrument à porter les fardeaux nommé haquet, la chaise à deux roues appelée vinaigrette, les carrosses à cinq sols qui sont nos modernes omnibus, et de faire enfin les premiers essais de la presse hydraulique- Ce qui mérite pourtant de frapper encore davantage, c'est la rare justesse d'esprit, le goût instinctif pour la vérité dont firent preuve ses travaux de jeunesse sur le vide. On sait qu'au xviie siècle la vieille physique du moyen âge régnait encore, et que les phénomènes de la nature s'expliquaient couramment par des forces occultes ou de prétendus axiomes, tels que la maxime bien connue : La nature a horreur du vide. Jamais les romans burlesques du temps ne déroulèrent de plus capricieuses aventures que les fantaisies étranges du sec et de l'humide, du froid et du chaud, du plein et du vide, et de mille |autres abstractions bizarrement réalisées. Pascal, s'emparant de quelques vues d'un élève de Galilée, l'Italien Torricelli, fit une série [d'expériences décisives au Puy-de-Dôme, à Rouen, sur la Tour Saint- Jacques, à Paris, et, avec une merveilleuse puissance inductive, îdémonîra la théorie de la pesanteur de l'air : c'était un coup de [mort pour les vieilles entités de la scolastique et l'on pense si leur

défenseur, le Père Noël, réussit dans son plaisant livre, Le Plein du Vide, à les sauver du ridicule contre un pareil adversairéiCe qui achève enfin de caractériser le génie scientifique de Pascal et nous permet de découvrir dans le savant le futur auteur des Pensées, c'est l'ensemble de qualités extraordinaires qu'il témoigna par ses travaux sur le Triangle arithmétique, sur les Paris et le calcul des probabilités, sur la Roulette ou Cycloïde : sagacité pénétrante à démêler les principes dans les combinaisons numériques les plus compliquées, habileté suprême à traiter toute question par ces méthodes élégantes qui fournissent une solution aussi rapide qu'inattendue , vigueur incomparable dans l'emploi de ces procédés analytiques qui peuvent bien déconcerter l'esprit par la nouveauté de leur marche, mais n'en forcent pas moins la conviction par la certitude absolue de leurs conclusions, audace heureuse à passer des quantités finies à leur limite et à transporter dans l'infini, en éliminant les différences, chacun des cas particuliers de la mathématique ordinaire, autant de traits distinctifs de son génie qu'on retrouvera plus tard sous une forme à peine différente dans son oeuvre philosophique et religieuse/'/"» '"T Leibnitz, l'émule de Pascal dans les hautes spéculations scientifiques, déclarait ne faire cas de la science que parce qu'elle lui donnait le droit d'être écouté quand il parlait de philosophie ou de religion. Pascal jugeait de même, et plus profondément encore, lorsque écrivant à son ami, le mathématicien Fermât, il affirmait que la géométrie n'est qu'un rnétier, « bon pour faire l'essai, mais non l'emploi de ses forces ». C'est dire qu'il ne voyait dans les sciences qu'un apprentissage intellectuel et une discipline prépara^ toire à la grande oeuvre qui fut le but suprême, et qui fit l'unité de

sa vie, le livre des Pensées

,iy,.^if ;i Sa vie mondaine. — On se représente volontiers Pascal comme *' un misanthrope sublime, un atrabilaire de génie à qui la vie fait peur^'^''^' et que son horreur du monde voue d'avance à la réclusion et à •-'^l'ascétisme. La vérité est que nul ne mena une vie plus pleine, plus largement active, plus féconde en expériences de toute nature. La mort de son père l'avait rendu maître de sa fortune à vingt-cinq ans ; rien de ce côté ne lui manquait pour mener à Paris la vie d'un homme du monde brillant et même fastueux. Son portrait d'ailleurs est là pour nous dire quel intérêt sa présence pouvait exciter dans les réunions mondaines : sa physionomie ardente et réfléchie, son port de tète superbe et mélancohque, ses yeux profonds qui lançaient des flammes, je ne sais quel mélange de langueur et de force, d'impétuosité et de douceur, tout était fait en lui pour éveiller et

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