‹ Pensées (volume 2)Chapitre 19 sur 306 · Cf. même art · texte numérisé non relu

Cf. même art

ARTICLE II V amour-propre.

V amour-propre (i, S, 9). Vanité de la gloire (2, ?, 6, 7, 12). Injustice du moi humain, déguisement et illusion (8, 10, 11).

1. Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous et en notre propre être : nous voulons vivre dans l'idée des autres d'une vie imaginaire, et nous nous efforçons pour cela de paraître '. Nous travaillons incessammen: a embellir et à conserver cet être imaginaire, et nous négligeons le véritable. Et si nous avons ou la tranquillité, ou la générosité, ou la iîdélité, nous nous empresserons de le faire savoir, afin d'attacher ces vertus à cet être d'imagination : nous les détacherions plutôt de nous pour les v joindre; et nous serions volontiers poltrons pour acquérir la réputation d'être vaillants. Grande marque du néant de notre propre être, de n'être pas satisfait de l'un sans l'autre, et de renoncer souvent à l'un pour l'autre ! Car qui ne mourrait pour conserver son honneur, celui-là serait infâme ^.

1 bis. Métiers. La douceur de la gloire est si grande, qu'à quelque chose qu'on l'attache, même à la mort, on l'aime.

2. Contradiction. Orgueil, contre-pesant* toutes les misères. Ou il cache ses misères ; ou, s'il les découvre, il se glorifie de les connaître.

2 bis. Du désir d'être estimé de ceox avec qui on est. L'orgueil noUS tient d'une possession si naturelle au miUeu de nos misères, erreurs, etc. Nous perdons encore la vie avec joie, pourvu qu'on en parle.

I. Le satirique d'Aubigné se contentait d'opposer l'être au paraître :

Pascal montre que ce que nous voulons paraître n'est qu'un être fictif et imaginaire, sans rapport réel avec nous-mêmes, et que par exemple rien ne nous coûterait moins que d'être

poltrons à la condition de passer pour

vaillants.

2. On croit entendre comme un écho des nobles maximes qui retentissaient alors sur la scène, dans toutes les pièces de Corneille.

3. La vanité est si ancrée* dans le cœur de l'homme qu'un soldat, un goujat', un cuisinier, un crocheteur se vante et veut avoir ses admirateurs : et les philosophes mêmes en veulent. Et ceux qui écrivent contre veulent avoir la gloire d'avoir bien écrit ^, et ceux qui le lisent veulent avoir la j^loire de l'avoir lu; et moi qui écris ceci, ai peut-être cette envie 3 ; et peut-être que ceux qui le liront...

4. Malgré la vue de toutes nos misères, qui nous touchent* 4, qui nous tiennent à la gorge, nous avons un instinct* que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève.

5. Nous sommes si présomptueux, que nous voudrions être connus de toute la terre, et même des gens qui viendront quand nous ne serons plus ; et nous sommes si vains*, que 1 estime de cinq ou six personnes qui nous environnent nous amuse* et nous contente.

6. Orgueil. Curiosité n'est que vanité. Le plus souvent on ne veut savoir que pour en parler 5. Autrement on ne voyagerait pas sur la mer, pour ne jamais rien en dire, et pour le seul plaisir de voir, sans espérance d'en jamais communiquer.

7. Les villes par où on passe, on ne se soucie pas d'y être estimé ; mais quand on y doit demeurer un peu de temps, on s'en soucie. Combien de temps faut-il ? Un temps proportionné à notre durée vaine et chétive.

1. Le soldat et le goujat ou valet d'armée étaient alors sur le même rang : « Qu'est-ce qu'une armée ?

demande Fléchier, dans l'Oraison funèbre de Turenne ; une multitude d'âmes pour la plupart viles et mercenaires ; un assemblage confus de libertins qu'il faut assujettir à l'obéissance, de lâches qu'il faut mener au combat, de téméraires qu'il faut letenir, d'impatients qu'il faut accoutumer à la constance... » '^

2. Cicéron disait à l'honneur de la gloire humaine « que les philosophes mêmes qui font état de la mépriser ne laissent pas d'écrire leur nom en tête des ouvrages mêmes où

ils la combattent. » (Pro Archia, XI.) Pascal en tire au contraire un argument contre la vanité si ancrée au cœur de l'homme. (Cf. VI, 17.) Les discours d'humilité sont matière d'orgueil aux gens glorieux.

3. Il semble que Pascal se reproche comme un mouvement de vanité d'avoir écrit cette juste défense de son livre : « Q.u'on ne dise pas que je n'ai rien dit de nouveau... (VII, 9).

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