‹ Pensées (volume 2)Chapitre 20 sur 306 · Ent. : qui nous serrent de près · texte numérisé non relu

Ent. : qui nous serrent de près

5. « Tant il est vrai, dit Perse, que ton savoir n'est rien si un autre ne sait pas ce que tu sais 1 » {Sat., i, 26.)

8. La nature de l'amour-propre ' et de ce moi humain est de n'aimer que soi et de ne considérer que soi. Mais que fera-t-il ^ ? Il ne saurait empêcher que cet objet qu'il aime ne soit plein de défauts et de misères ; il veut être grand et il se voit petit ; il veut être heureux, et il se voit misérable; il veut être parfait, et il se voit plein d'imperfections ; il veut être l'objet de l'amour et de l'estime des hommes, et il voit que ses défauts ne méritent que leur aversion et leur mépris. Cet embarras où il se trouve produit en lui la plus injuste et la plus criminelle passion qu'il soit possible de s'imaginer ; car il conçoit une haine mortelle contre cette vérité qui le reprend, et qui le convainc de ses défauts. Il désirerait de l'anéantir 3, et ne pouvant la détruire en elle-même, il la détruit, autant qu'il peut, dans sa connaissance et dans celle des autres : c'est-à-dire qu'il met tout son soin à couvrir ses défauts, et aux autres et à soi-même, et qu'il ne peut souffrir qu'on les lui fasse voir, ni qu'on les voie 4.

C'est sans doute un mal que d'être plein de défauts ; mais c'est encore un plus grand mal que d'en être plein et de ne les vouloir pas reconnaître, puisque c'est y ajouter encore celui d'une illusion volontaire. Nous ne voulons pas que les autres nous trompent ; nous ne trouvons pas juste qu'ils veuillent être estimés de nous plus qu'ils ne méritent ; il n'est donc pas juste aussi que nous les trompions, et que nous voulions qu'ils nous estiment plus que nous ne méritons.

1. Cette étude sur l'amour-propre n'a pas été spécialement écrite en vue de Y Apologie de la Religion, mais elle a d'étroits rapports avec plus d'une Pensée de Pascal, surtout dans cet article second, et rien n'empêche de croire qu'elle eût fait partie du livre définitif.

2. Condamné par nature à aimer un objet plein de défauts et de misères, à savoir son propre moi, Pascal laisse éclater sa perplexité par cette interrogation émouvante, puis par les antithèses redoublées qui vont suivre.

3. Plus d'un moraliste après Pascal a noté la férocité de l'égoïsme :

c'est Bossuet par exemple, décrivant la haine qu'inspire la vérité aux

hommes, et des désirs meurtriers, des volontés destructrices dont elle est la source (Haine de la Vérité, 1661), et c'est aussi Malebranche disant de l'amour-propre : « Dans certains moments que le corps parle et que les passions sont émues, on est prêt, si cela se pouvait, à sacrifier l'univers à sa gloire et à ses plaisirs. » {Traité de Mor., Y), a Qui n'a pas eu dans sa vie, ajoute le P. Gratry, quelque heure de féroce passion où il eût accepté la destruction du genre humain pour vivre dans sa concupiscence satisfaite à ce prix ? » {Conn. de l'àine, les Deux Foyers.)

4. Cf. s. Aug : Amant veritatem hiccntem, oderunt redarguentem. (Conf., X, 23.)

Ainsi, lorsqu'ils ne découvrent (|ue des imperfections et des vices que nous avons en effet, il est visible qu'ils ne nous font point de tort, puisque ce ne sont pas eux qui en sont cause ; et qu'ils nous font un bien, puisqu'ils nous aident à nous délivrer d'un mal, qui est l'ignorance de ces imperfections. Nous ne devons pas être fâchés qu'ils les connaissent et qu'ils nous méprisent, étant juste et qu'ils nous connaissent pour ce que nous sommes, et qu'ils nous méprisent si nous sommes méprisables '.

Voilà les sentiments qui naîtraient d'un cœur qui serait plein d'équité et de justice. Q.ue devons-nous dire donc du nôtre, en y voyant une disposition toute contraire ? Car n'est-il pas vrai que nous haïssons la vérité et ceux qui nous la disent, et que nous aimons qu'ils se trompent à notre avantage, et que nous voulons être estimés d'eux autres que nous ne sommes en effet ?

En voici une preuve qui me fait horreur. La religion catholique n'oblige pas à découvrir ses péchés indifféremment à tout le monde : elle souffre qu'on demeure caché à tous les autres hommes ; mais elle en excepte un seul, à qui elle commande de découvrir le fond de son cœur, et de se faire voir tel qu'on est. Il n'y a que ce seul homme au monde qu'elle nous ordonne de désabuser, et elle l'oblige à un secret inviolable, qui fait que cette connaissance est dans lui comme si elle n'y était pas. Peut-on s'imaginer rien de plus charitable et de plus doux ^ ? Et néanmoins la corruption de l'homme est telle, qu'il trouve encore de la dureté dans cette loi ; et c'est une des principales raisons qui a fait révolter contre l'Église une grande partie de l'Europe.

Que le cœur de l'homme est injuste et déraisonnable, pour trouver mauvais qu'on l'oblige de faire à l'égard d'un

I. « Méprise les mépris », disait la sagesse antique, non sans caresser cet orgueil même qu'elle paraissait combattre. « Aime le mépris, » dit l'auteur de Vhnitation à l'àme éprise de l'amour divin, sach.tnt bien qu'il n'est rien qui ne soit doux à celui qui aime. « Trouve juste qu'on te méprise », dit Pascal s'adressant à la froide raison, et ce langage n'est pas le moins austère ni le moins déconc«rtant pour la nature.

2. La douceur d'ouvrir son âme et de la délivrer par l'aveu de ses fautes, c'est précisément le thème qu'a traité un poète contemporain, disciple de Pascal :

Heureux le meurtrier qn'«bsoutla main d'un

[prêtre !...

J'ai dit un moindre crime à l'oreille divine :

Où je l'ai dit, la terre a fait croitienne

Et je n'ai jamais su si j'éta:s pardonné. (SuUy-Prudhomme, Lei Epreuves.)

22 PEKSÉES DE PASCAL

homme ce qu'il serait juste, en quelque sorte, qu'il fît à l'égard de tous les hommes! Car est-il juste que nous les trompions ?

I! y a différents degrés dans cette aversion pour la vérité : mais on peut dire qu'elle est dans tous en quelque degré, parce qu'elle est inséparable de l'amour-propre. C'est cette mauvaise délicatesse qui oblige ceux qui sont dans la nécessité de reprendre les autres, de choisir tant de détours et de tempéraments pour éviter de les choquer. Il faut qu'ils diminuent nos défauts, qu'ils fassent semblant de les excuser, qu'ils y mêlent des louanges, et des témoignages d'aff^ection et d'estime. Avec tout cela, cette médecine ne laisse pas d'être amère à l'amour-propre. Il en prend le moins qu'il peut, et toujours avec dégoût, et souvent même avec un secret dépit contre ceux qui la lui présentent '.

Il arrive de là que, si on a quelque intérêt d'être aimé de nous, on s'éloigne de nous rendre un office qu'on sait nous être désagréable ; on nous traite comme nous voulons être traités : nous haïssons la vérité, on nous la cache, nous voulons être flattés, on nous flatte ; nous aimons à être trompés, on nous trompe 2.

C'est ce qui fait que chaque degré de bonne fortune qui nous élève dans le monde nous éloigne davantage de la vérité, parce qu on appréhende plus de blesser ceux dont l'affection est plus utile et l'aversion plus dangereuse. Un prince sera la fable de toute l'Europe, et lui seul n'en saura rien. Je ne m'en étonne pas : dire la vérité est utile à celui à qui on la dit, mais désavantageux à ceux qui la disent, parce qu'ils se fontha'ir. Or, ceux qui vivent avec les princes aiment mieux leurs intérêts que celui du prince qu'ils servent ; et ainsi ils n'ont garde de lui procurer un avantage en se nuisant à eux-mêmes.

Ce malheur est sans doute plus grand et plus ordinaire dans les plus grandes fortunes ; mais les moindres n'en sont pas exemptes, parce qu'il y a toujours quelque intérêt à se

1. Il semble que P.iscal, en personnifiant ainsi l'amour-propre, pense à ce roi de l'Ëcrifire qui ne peut se résignera entenJ/e parler da mauvais état de ses affaires. (Cf. 3. Reg., 22, 8.)

Page 1