V. Vocabulaire
3. Jacqueline Pascal écrivait de son frère à la date du 25 janvier 1655 : « Il r-.c vint voir [vers la fin de septembre 1654], et à cette visite, il s'ouvrit à
moi d'une manière qui me fit pitié, en m'avouant qu'au milieu de ses occupations, qui étaient grandes, et parmi toutes les choses qui pouvaient contribuer à lui faire aimer le monde, et auxquelles on avait raison de le croire fort attaché, il était de telle sorte sollicité de quitter tout cela, et par une aversion extrême qu'il avait des folies et des amusements du monde, et par le reproche continuel que lui faisait sa conscience, qu'il se trouvait détache de toutes choses d'une telle manière qu'il ne l'avait jamais été de la sorte, ni rien d'approchant : mais que d'ailleurs il était dans un si grand ahandonnetnent du côté de Dieu, quil ne sentait aucun attrait de ce côté-là. »
Elle considère les choses périssables comme périssantes et même déjà péries ; et, dans la vue certaine de l'anéantissement de tout ce que l'on aime, elle s'effraie dans cette considération, en voyant que chaque instant lui arrache la jouissance de son bien, et que ce qui lui est le plus cher s'écoule à tout moment', et qu'enfin un jour certain viendra, auquel elle se trouvera dénuée de toutes les choses auxquelles elle avait mis son espérance. De sorte qu'elle comprend parfaitement que, son cœur ne s'étant attaché qu'à des choses fragiles et vaines, son âme doit se trouver seule et abandonnée au sortir de cette vie, puisqu'elle n'a pas eu soin de se joindre à un bien véritable et subsistant par lui-même, qui pût la soutenir et durant et après cette vie.
De là vient qu'elle commence à considérer comme un néant tout ce qui doit retourner dans le néant : le ciel, la terre; son esprit, son corps; ses parents, ses amis, ses ennemis; les biens, la pauvreté, la disgrâce, la prospérité; l'honneur, l'ignominie; l'estime, le mépris; l'autorité, l'indigence; la santé, la maladie et la vie même. Enfin tout ce qui doit moins durer que son âme est capable de satisfaire le désir de cette âme, qui recherche sérieusement à s'établir dans une félicité aussi durable qu'elle-même.
Elle commence à s'étonner de l'aveuglement où elle a vécu ; et, quand elle considère d'une part le long temps qu'elle a vécu sans faire ces réflexions et le grand nombre de personnes qui vivent de la sorte, et de l'autre combien il est constant que l'âme, étant immortelle comme elle est, ne peut trouver sa félicité parmi des choses périssables et qui lui seront ôtées au moins à la mort, elle entre dans une sainte confusion, et dans un étonnement qui lui porte un trouble bien salutaire. Car elle considère que, quelque grand que soit le nombre de ceux qui vieillissent dans les maximes du monde, et quelque autorité que puisse avoir cette multitude d'exemples de ceux qui posent leur félicité au monde^, il est constant néanmoins que, quand les choses du monde auraient quelque plaisir solide, ce qui est reconnu pour faux par un nombre infini d'expériences si funestes et si continuelles, il
I. Cf. XXIV, 16, où « l'horreur de sentir s'écouler tout ce qu'on possède » est opposée au bonheur stable « de la céleste Hiérusalem ».
2. V. Gr., 37. — De ces expê~ rknces personnelles, Pascal fera l'un des arguments les plus émouvants de son apologétique. Cf. VIII, i.