La méthode géométrique avait
alors une avance considérable sur la logique générale : rien n'était donc plus indispensable pour acquérir l'esprit de netteté que de se mettre à l'école des géomètres, et, de fait, il n'est pas à cette époque un seul philosophe qui n'ait buivi avec avantage la discipline mathématique.
sauraient jamais arriver, car ce qui passe la géométrie nous surpasse ; et néanmoins il est nécessaire d'en dire quelque chose, qux)iqu'il soit impossible de le pratiquer.
Cette véritable méthode, qui formerait les démonstrations dans la plus haute excellence, s'il était possible d'y arriver, consisterait en deux choses principales ; l'une, de n'employer aucun terme dont on n'eût auparavant expliqué nettement le sens; l'autre, de n'avancer jamais aucune proposition qu'on ne démontrât par des vérités déjà connues; c'est-à-dire, en un mot, à définir tous les termes et à prouver toutes les propositions. Mais, pour suivre l'ordre même que j'explique, il faut que je déclare ce que j'entends par définition.
On ne reconnaît en géométrie que les seules définitions que les logiciens appellent définitions de nom, c'est-à-dire que les seules impositions de nom aux choses qu'on a clairement désignées en termes parfaitement connus ; et je ne parle que de celles-là seulement ^ Leur utilité et leur usage est d'éclaircir et d'abréger le discours, en exprimant par le seul nom qu'on impose ce qui ne pourrait se dire qu'en plusieurs termes; en sorte néanmoins que le nom imposé demeure dénué de tout autre sens, s'il en a, pour n'avoir plus que celui auquel on le destine uniquement. En voici un exemple. Si l'on a besoin de distinguer dans les nombres ceux qui sont divisibles en deux également d'avec ceux qui ne le sont pas, pour éviter de répéter souvent cette condition, on lui donne un nom en cette sorte : j'appelle tout nombre divisible en deux également nombre pair. Voilà une définition géométrique; parce qu'après avoir clairement désigné une chose, savoir tout nombre divisible en deux également, on lui donne un nom que l'on destitue de tout autre sens, s'il en a, pour lui donner celui de la chose désignée. D'où il paraît que les définitions sont très libres, et qu'elles ne sont jamais sujettes à être contredites, car il n'y a rien de plus permis que de donner à une chose qu'on a clairement désignée un nom tel qu'on voudra. Il faut seulement prendre garde qu'on n'abuse de la liberté qu'on a d'imposer des noms, en donnant le même à deux choses différentes.
I. Ce qui plaît visiblernent à Pascal dans ces définitions verbales de la géométrie, c'est qu'elles sont universelles : ce sont, en effet, des construc-
tions idéales faites par l'esprit, d'après des lois qui ne souffrent aucune exception dans l'espace ni dans la.
durée.
Ce n'est pas que cela ne soit permis, pourvu qu'on n'en confonde pas les conséquences, et qu'on ne les étende pas de l'une à l'autre.
Mais si l'on tombe dans ce vice, on peut lui opposer un remède très sur et très infaillible : c'est de substituer mentalement la définition à la place du défini', et d'avoir toujours la définition si présente que, toutes les fois qu'on parle, par exemple, de nombre pair, on entende précisément que c est celui qui est divisible en deux parties égales, et que ces deux choses soient tellement jointes et inséparables dans la pensée, qu'aussitôt que le discours en exprime l'une, l'esprit y attache immédiatement l'autre. Car les géomètres, et tous ceux qui agissent méthodiquement, n'imposent des noms aux choses que pour abréger le discours, et non pour diminuer ou changer l'idée des choses dont ils discourent. Et ils prétendent que l'esprit supplée toujours la définition entière aux termes courts, qu'ils n'emploient que pour éviter la confusion que la multitude des paroles apporte. Rien n'éloigne plus promptement et plus puissamment les surprises captieuses des sophistes que cette méthode, qu'il faut avoir toujours présente, et qui suffit seule pour bannir toutes sortes de difficultés et d'équivoques 2.
Ces choses étant bien entendues, je reviens à l'explication du véritable ordre, qui consiste, comme je disais, à tout définir et atout prouver 3. Certainement cette méthode serait belle, mais elle est absolument impossible ; car il est évident que les premiers termes qu'on voudrait définir en supposeraient de précédents pour servir à leur explication, et que de même les premières propositions qu'on voudrait prouver en apposeraient d'autres qui les précédassent; et ainsi il est
I. La plus heureuse illustration de cette règle se trouve dans les Provinciales, dont on peut dire que la tactique tout entière se réduit à l'application des méthodes géométriques de définition à la théologie. Cf. en particulier Prov. IV : « Mon père, ce mot de grâce actuelle me brouille; je n'y suis pas accoutumé ; si vous aviez la bonté de me dire la même chose, sans vous servir de ce terme, vous m'obligeriez infiniment. — Oui, dit le Père, c'est-à-dire que vous voudriez que je substitue la définition à la place du
défini ; cela ne change jamais le sens du discours; je le veux bien. »
2. On a plaisamment comparé ce genre d'erreur au mécompte d'un voiturier qui, monté sur l'attelage, ne s'aperçoit pas que le véhicule a depuis longtemps cessé de le suivre.
3. Leibnitz estime, comme Pascal, qu'en mathématiques tout a besoin de démonstrations, et que l'appel à l'évidence intuitive n'est jamais qu'un pis -aller. On a vu d'un autre côté le principe d'Aristote, qu'il faut bien s'arrêter quelque part.
clair qu'on n'arriverait jamais aux premières. Ainsi, en poussant les recherches de plus en plus, on arrive nécessairement à des mots-primitifs qu'on ne peut plus définir, et à des principes si clairs qu'on n'en trouve plus qui le soient davantage pour servira leur preuve. D'où il paraît que les hommes sont dans une impuissance naturelle et immuable de traiter quelque science que ce soit dans un ordre absolument accompli ^
Mais il ne s'ensuit pas de là qu'on doive abandonner toute sorte d'ordre. Car il y en a un, et c'est celui de la géométrie, qui est à la vérité inférieur en ce qu'il est moins convaincant, mais non pas en ce qu'il est moins certain. Il ne définit pas tout et ne prouve pas tout, et c'est en cela qu'il lui cède ; mais il ne suppose que des choses claires et constantes par la lumière naturelle, et c'est pourquoi il est parfaitement véritable, la nature le soutenant au défaut du discours*^. Cet ordre, le plus parfait entre les hommes, consiste non pas à tout définir ou à tout démontrer, ni aussi à ne rien définir ou à ne rien démontrer, mais à se tenir dans ce milieu, de ne point définir les choses claires et entendues de tous les hommes, et de définir toutes les autres, et de ne point prouver toutes les choses connues des hommes, et de prouver toutes les autres. Contre cet ordre pèchent également ceux qui entreprennent de tout définir et de tout prouver, et ceux qui négligent de le faire dans les choses qui ne sont pas évidentes d'elles-mêmes.
C'est ce que la géométrie enseigne parfaitement. Elle ne définit aucune de ces choses 3, espace, temps, mouvement, nombre, égalité, ni les semblables qui sont en grand nombre, parce que ces termes-là désignent si naturellement les choses qu'ils signifient, à ceux qui entendent la langue, que l'éclaircissement qu'on en voudrait faire apporterait plus d'obscurité que d'instruction. Car il n'y a rien de plus faible que le discours de ceux qui veulent définir ces mots primitifs. Quelle nécessité y a-t-il, par exemple, d'expliquer ce qu'on
I. De cette împuissavce natureJle, Pascal ne tirera pas cette conclusion sceptique qu'on lui attribue d'ordinaire : toute espèce de vérité est inaccessible à la pure raison, mais cette conséquence^»! conforme à la théologie chrétienne comme à la sagesse philosophique : La , science humaine ne
saurait se constituer ici-bas dans des conditions d'ordre accompli et de perfection absolue.
2. Dans les Pensées, Pascal opposera exactement de même le cœur (la nature) au raisonnement (fe discours).
(vin, I.)