V. Gr
4. C'est dans cet art d'opposer, puis d'accorder ensemlsle toutes les r.ntino-
mies de la nature et de la pensée qu'excelle la dialectique de Pascal.
S'il n'est pas vrai de dire que son Apologie soit toute entière dans cet Entretien, sa méthode logique s'y dessine avec une absolue netteté.
5. Ce dramatique entretien ne pouvait se terminer par une péripétie moralç plus saisissante. Le nom seul
« Je vous demande pardon, monsieur, dit M. Pascal à M. de Saci, de m'emporter ainsi devant vous dans la théologie, au lieu de demeurer dans la philosophie, qui était seule mon sujet; mais il m'y a conduit insensiblement, et il est difficile de n'y pas rentrer, quelque vérité qu'on traite, parce qu'elle est le centre de toutes les vérités; ce qui parait ici parfaitement, puisqu'elle enferme si visiblement toutes celles qui se trouvent dans ces opinions. Aussi je ne vois pas comment aucun d'eux pourrait refuser de la suivre. Car s'ils sont pleins de la pensée de la grandeur de l'homme, qu'en ont-ils imaginé qui ne cède aux promesses de l'Evangile, qui ne sont autre chose que le digne prix de la mort d'un Dieu ? Et, s'ils se plaisent à voir l'infirmité de la nature, leur idée n'égale plus celle de la véritable faiblesse du péché, dont la même mort a été le remède. Ainsi tous y trouvent plus qu'ils n'ont désiré, et, ce qui est admirable, ils s'y trouvent unis, eux qui ne pouvaient s'allier dans un degré infiniment inférieur! »
M. de Saci ne put s'empêcher de témoigner à M. Pascal qu'il était surpris de voir comment il savait tourner les choses; mais il avoua en même temps que tout le monde n'avait pas le secret comme lui de faire sur ces lectures des réflexions si sages et si élevées. Il lui dit qu'il ressemblait à ces médecins habiles qui, par la manière adroite de préparer les plus grands poisons, en savent tirer les plus grands remèdes. Il ajouta que quoiqu'il voyait bien, par ce qu'il venait de lui dire, que ces lectures lui étaient utiles, il ne pouvait pas croire néanmoins qu'elles fussent avantageuses à beaucoup de ge.is dont l'esprit se traînerait un peu et n'aurait pas assez d'élévation pour lire ces auteurs et en juger, et savoir tirer les perles du milieu du fumier, aurum ex siercore Tertulliani, disait un Père. Ce qu'on pouvait bien plus dire de ces philosophes, dont le fumier, par sa noire fumée, pouvait obscurcir la foi chancelante de ceux qui les lisent. C'est pourquoi il conseillerait toujours à ces personnes de ne pas s'exposer légèrement à ces lectures, de peur de se perdre avec ces philosophes et de devenir l'objet des démons et la pâture des vers selon le langage de l'Écriture, comme ces philosophes l'ont été.
a Pour l'utilité de ces lectures, dit M. Pascal, je vous dirai fort simplement ma pensée. Je trouve dans Épictéte un art incomparable pour troubler le repos de ceux qui le cherchent dans les choses extérieures, et pour les forcer à connaître qu'ils sont de véritables esclaves et de misérables aveugles; q l'il est impossible qu'ils trouvent autre chose que
de rHomwg-Di'm forme ici comme un I ner la conclusion de cet émouvant véritable coup de théâtre qui va ame- | drame d'idées.
l'erreur et la douleur qu'ils fuient, s'ils ne se donnent sans réserve à Dieu seul. Montaigne est incomparable pour confondre l'orgueil de ceux qui, hors de la foi, se piquent d'une véritable justice ; pour désabuser ceux qui s'attachent à leurs opinions, et qui croient trouver dans les sciences des vérités inébranlables ; et pour convaincre si bien la raison de son peu de lumière ' et de ses égarements, qu'il est difficile, quand on fait un bon usage de ces principes, d'être tenté de trouver des répugnances dans les mystères ; car l'esprit en est si battu, qu'il est bien éloigné de vouloir juger si l'Incarnation ou le mystère de l'Eucharistie sont possibles, ce que les hommes du commun n'agitent que trop souvent.
« Mais si Epictéte combat la paresse, il mètie à l'orgueil, de sorte qu'il peut être très nuisible à ceux qui ne sont pas persuadés de la corruption de la plus parfaite justice qui n est pas de la foi. Et Montaigne est absolument pernicieux à ceux qui ont quelque pente à l'impiété et aux vices. C'est pourquoi ils doivent être réglés avec beaucoup de soin, de discrétion, et d'égard à la condition et aux mœurs de ceux à qui on les conseille. Il me semble seulement qu'en les joignant ensemble elles ne pourraient réussir fort mal, parce que l'une s'oppose au mal de l'autre, : non qu'elles puissent donner la vertu, mais seulement troubler dans les vices : l'àme se trouvant combattue par ces contraires, dont l'un chasse l'orgueil et l'autre la paresse, et ne pouvant reposer dans aucun de ces vices par ses raisonnements ni aussi les fuir Uius^. »
Ce fut ainsi que ces deux personnes d'un si bel esprit s'accordèrent enfin au sajet de la lecture de ces philosophes^ et se rencontrèrent au même terme, où ils arrivèrent néanmoins d'une manière un peu différente : M. de Saci t'tant venu tout d'un coup par la claire vue du christianisme, et M. Pascal n'y étant arrivé qu'après beaucoup de détours, en s'attachant aux principes de ces philosophes.
1. Pascal ne dit pas : de son aveuglement complet et de sa déraison. Il n'ignore pas que, si rien n'est certain, il devient impossible d'établir les vérités premières et le lait même de la Révélation.
2. C'est la même conclusion qu'a tirée Bosquet avec une dialectique non moins impérieuse de l'examen de la philosophie -ancienne : « Je sais
qu'elle a conservé de belles règles et qu'elle a sauvé de beaux restes du débris des connaissances humaines.
Mais je perdrais un temps infini, si je voulais raconter toutes ses erreurs.
Allons donc rendre nos hommages à Cette équité infaillible qui nous règle dans l'Evangile! » {Divinité de J.-C, 1665.)