Comme ceux que les cartésiens appellent innés
7. Doctrine des physiciens de l'antiquité, classiûu. au temps de Pascal.
a dit dans l'école qu'il n'y a point de vide, on a corrompu votre sens commun, qui le comprenait si nettement avant cette mauvaise impression, qu'il faut corriger en recourant à votre première nature ^ Qui a donc trompé? les sens ou l'instruction ?
Nous avons un autre principe d'erreur, les maladies. Ellesnous gâtent le jugement et le sens. Et si les grandes l'altèrent sensiblement, je ne doute point que les petites n'y fassent impression à leur proportion ^.
Notre propre intérêt est encore un merveilleux instrument pour nous crever les yeux agréablement 3. Il n'est pas permis au plus équitable homme du monde d'être juge en sa cause : j'en sais qui, pour ne pas tomber dans cet amourpropre, ont été les plus injustes du monde à contre-biais*. Le moyen sûr de perdre une affaire toute juste était de la leur faire recommander par leurs proches parents 4. La justice et la vérité sont deux pointes si subtiles, que nos instruments sont trop mousses* pour y toucher exactement. S'ils y arrivent, ils en écachent* la pointe, et appuient tout autour, plus sur le faux que sur le vrai s.
3 Us. Le chancelier est grave et revêtu d'ornements, car son poste est faux. Et non le roi ; il a la force, il n'a que faire de l'imagination. Les juges, médecins, etc., n'ont que l'ima gination.
1. C'est la théorie de Pascal luimême, et la conclusion de ses expériences sur la pesanteur de l'air. (Cf.
Introd. et Préface d'un traité du Vide.)
2. Montaigne en donnait un exemple : « Si la fiebvre continue peut altérer notre âme, (nul doute) que la tierce n'y apporte quelque altération selon sa nature et proportion. » (Ess., II, 12.)
3. On ne pouvait relever par une expression plus originale cet antique lieu commun de la philosophie païenne que les hommes se complaisent dans leur aveuglement moral.
(Lucr. IV, 1137; Senec. De Ira, II, 10, I.)
4. La remarque était déjà dans 1 Aristippe de Balzac (VI) ; La Bruyère l'a reprise sous cette forme piquante : « Il se trouve des juges auprès de qui
la faveur, l'autorité, les droits de^ l'amitié ou de l'alliance nuisent à une bonne cause, et qu'une trop grande affectation de passer pour incorruptibles expose à être injustes. »
5. Cette image, qu'on trouve comme ébauchée dans Plutarque (Pboc, 5, « le sujet, dit-il, demanderait une parole très fine qui fût comme un instrument délicat de distinction et de précision »), avait étédéjà admirablement développée par Pascal lui-même pour tourner en dérision ce qu'il appelait la vérité selon la Sorbonne : « La vérité est si délicate que, pour peu qu'on s'en retire, on tombe dans l'erreur; mais^ cette erreur est si déliée que, pour peu qu'on s'en éloigne, on se retrouve^ dans la vérité {Prov., III).
4. La chose la plus importante à toute la vie est le choix du métier : le hasard en dispose. La coutume fait les maçons, soldats, couvreurs. C'est un excellent couvreur, dit-on '; et, ■en parlant des soldats : Ils sont bien fous, dit-on. Et les autres, au contraire : Il n'y a rien de grand que la guerre, le reste des hommes sont des coquins ^ A force d'ouïr louer ■en l'enfance ces métiers, et mépriser tous les autres, on choisit; car naturellement on aime la vérité, et on hait la folie. Ces mots 3 nous émeuvent : on ne pèche qu'en l'application. Tant est grande la force de la coutume, que de ceux que la nature n'a faits qu'hommes, on fait toutes les conditions des hommes ; car des pays sont tous de maçons, d'autres tous de •soldats, etc. Sans doute que la nature n'est pas si uniforme. C'est la coutume qui fait donc cela, car elle contraint la ■nature; et quelquefois la nature la surmonte, et retient l'homme dans son instinct*, malgré toute coutume, bonne ou mauvaise4.
5. Nous ne nous tenons* jamais au temps présent. Nous anticipons l'avenir comme trop long à venir, comme pour hâter son cours ; ou nous rappelons le passé, pour l'arrêter •comme trop prompt : si imprudents*, que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient; et si vains* que nous songeons à celui qui n'est plus rien, et échappons* sans réflexion le seul qui •subsiste. C'est que le présent, d'ordinaire, nous blesse. Nous le cachons à notre vue, parce qu'il nous afflige; et s'il nous •est agréable, nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir* par l'avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance, pour un temps ■où nous n'avons aucune assurance d'arriver.
Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes •occupées au passé et à l'avenir. Nous ne pensons presque point au présent; et, si nous y pensons, ce n'est que pour en
1. Suppléez : et il n'en faut pas •plus pour décider tel homme à se •faire couvreur. Ainsi le Corrège s'écria : « Et moi aussi je suis peintre » à la •vue d'un tableau de Raphaël.
2. On a le ton et le geste de ceux ■qui faisaient alors profession d'embaucher des soldats. C'est une petite :scène d'un vif intérêt historique.
3. Sous-ent. : de vertu et de folie (rien de grand que la guerre, ils sont bien fous). V. Gr., 44.
4. L'homme, tout libre qu'il est, est donc le jouet de la coutume et de Finstinct, et il est vrai de dire avec Malebranche qu'il est plus souvent (7^1 qu'il n'agit lui-même.
prendre la lumière pour disposer de l'avenir. Le présent n'est jamais notre fin : le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est nolTe fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ' ; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais^,
6. Notre imagination nous grossit si fort le temps présent, à force d'y faire des réfi-exions continuelles, et amoindrit tellement l'éternité; manque* d'y faire réflexion, que nous faisons de l'éternité un néant, et du néant une éternité 3, et tout cela a ses racines si vives en nous, que toute notre raison ne peut nous en défendre, et que...
7. Cromwell allait ravager toute la chrétienté ; la famille royale était perdue, et la sienne à jamais puissante, sans un petit grain de sabler qui se mit dans son uretère. Rome même allait trembler sous lui; mais ce petit gravier s'étant mis là, il est mort, sa famille abaissée, tout en paix, et le roi rétablie