‹ Pensées (volume 2)Chapitre 46 sur 306 · a. III · texte numérisé non relu

a. III

qu'il ne faille exposer sa vie pour défendre le bien public, et plusieurs le font ; mais pour la religion, point '.

Il est nécessaire qu'il y ait de l'inégalité parmi les hommes, cela est vrai ; mais cela étant accordé, voilà la porte ouverte non seulement à la plus haute domination, mais à la plus naute tyrannie. Il est nécessaire de relâcher un peu l'esprit; mais cela ouvre la porte aux plus grands débordements. Qu'on en marque les limites. Il n'y a point de bornes dans .'es choses 2 : les lois y en veulent mettre, et l'esprit ne peut iC souffrir.

2. La raison nous commande bien plus impérieusement qu'un maître : car en désobéissant à l'un on est malheureux, et en désobéissant à l'autre on est un sot 3.

3. Pourquoi me tuez-vous ? — Eh quoi ! ne demeurez-vous pas de l'autre côté de l'eau? Mon ami, si vous demeuriez de , ce côté, je serais un assassin, et cela serait injuste de vous tuer ( de la sorte; mais, puisque vous demeurez de l'autre côté, je \ suis un brave, et cela est juste 4. I

4. Ceux qui sont dans le dérèglement disent à ceux qui sont dans l'ordre que ce sont eux qui s'éloignent de la nature, . et ils la croient suivre : comme ceux qui sont dans un vaisseau croient que ceux qui sont au bord fuient. Le langage est pareil de tous côtés. Il faut avoir un point fixe pour en juger. Le port juge ceux qui sont dans un vaisseau ; mais où prendrons-nous un port dans la morale 5 ?

5. Justice. Comme la mode fait l'agrément*, aussi fait-elle la justice 6.

ARTICLE VI éy

6. La justice est ce qui est établi ; et ainsi toutes nos lois établies seront nécessairement tenues pour justes sans être examinées, puisqu'elles sont établies.

7. Les seules règles universelles sont les lois du pays aux choses ordinaires, et la pluralité aux autres i. D'où vient cela ? de la force qui y est.

Et de là vient que les rois, qui ont la force d'ailleurs, ne suivent pas la'pluralité de leurs ministres.

Sans doute l'égalité des biens est juste ^ ; mais ne pouvant faire qu'il soit force d'obéir à la justice, on a fait qu'il soit juste d'obéir à la force; ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force, afin que le juste et le fort fussent ensemble, et que la paix fût, qui est le souverain bien 5.

7 bis. Summum jus, summa injuria'^.

La pluralité est la meilleure voie parce qu'elle est visible, et qu'elle a la force pour se faire obéir ; cependant c'est l'avis des moins habiles >.

Si l'on avait pu, l'on aurait mis la force entre les mains de la justice : mais comme la force ne se laisse pas manier comme on veut, parce que c'est une qualité palpable, au lieu que la justice est une qualité spirituelle dont on dispose comme on veut, on l'a mise entre les mains de la force ; et ainsi on appelle juste ce qu'il est force d'observer.

De là vient le droit de l'épée, car l'épée donne un véritable droit (autrement on verrait la violence d'un côté et la justice de l'autre. Fin de la douzième Provinciale^^. De là vient l'in-

1. Ent. : dans les cas extraordinaires, la mîjorité des voix sert de règle. (Cf. V, 4.)

2. A parler d'une manière abstraite, et sans tenir compte des droits acquis par l'activité humaine.

3. Ce serait bien mal comprendre ces idées sur la force et la justice, que d'y voir le moindre esprit révolutionnaire. Pascal s'était, pendant les troubles de la Fronde, fait remarquer par son loyalisme et sa fidélité pour le pouvoir royal : « Dans un État comme Venise, disait-il, ce serait un très grand mal de contribuer à y mettre un roi . Mais dans un État où la puissance royale est établie, on

ne pourrait violer le respect qu'on lui doit sans une espèce de sacrilège. » Ce sont exactement les principes de Bossuet dans la Politique tirée de l'Écriture Sainte.

4. a Droit extrême, extrême injustice, » (Cic, de Off., I, 10), d'où Pascal va conclure que ce que les hommes appellent justice est loin d'être toujours juste.

Page 1