‹ Pensées (volume 2)Chapitre 53 sur 306 · Diseur de bons mots, mauvais caractère · texte numérisé non relu

Diseur de bons mots, mauvais caractère

20. Le MOI est haïssable : vous, Miton 4, le couvrez, vous ne l'ôtez pas pour cela; vous êtes donc toujours haïssable?. — Point, car en agissant, comme nous le faisons, obligeamment pour tout le monde, on n'a plus sujet de nous haïr, — Cela est vrai, si on ne haïssait dans le moi que le déplaisir qui nous en revient. Mais si je le hais parce qu'il est injuste, qu'il se fait centre du tout, je le haïrai toujours 6. En un mot, le MOI a deux qualités : il est injuste en soi, en ce qu'il se

riorité que le sage a sur les dieux mêmes, pour ne pas être étranger à l'humilité chrétienne.

1. Ainsi Descartes avec son doute méthodique semble professer le pyrrhonisme : en fait, il a fondé sur le doute le plus affirmatif des dogmatismes.

2. Pascal renvoie à une page des Essais (éd. 1685) où on lit l'anecdote bien connue du jeune Spartiate qui se laisse dévorer le ventre par un renard plutôt que d'avouer son larcin. (I, 10.)

3. Cf. La Bruyère : « Diseur de bons mots, mauvais caractère, je le dirais, s'il n'avait été dit. » (De la Cour.)

4. Miton était l'ami du chevalier de Méré, de Des Barreaux et de Saint-Évremond. Honnête homme selon le monde, grand joueur et cavalier à la mode, il appartenait à cette

société de libertins plus ou moins déclarés que Pascal entreprenait de réfuter et de convaincre dans son Apologie de la Religion.

5. On a ici comme le résumé d'un entretien avec Miton , l'homme du monde accompli : Pascal gourmande l'hv'pocrisie mondaine du même ton dont Alceste réprouve les accommodements de conscience d'un Philinte dans la première scène du Misanthrope.

6. Cf. Nicole : « Feu M. Pascal, qui savait autant de véritable rhétorique que personne en ait jamais su, portait cette règle jusques à prétendre qu'un honnête homme devait éviter de se nommer et même de se servir des mots je et moi, et il avait accoutumé de dire sur ce sujet : « La piété « chrétienne anéantit le moi humain « et la civilité humaine le cache et le « supprime. » {Log. de P. R., 3, 19.)

fait centre du tout ; il est incommode aux autres en ce qu'il les veut asservir : car chaque moi est l'ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres. Vous en ôtez l'incommodité, mais non pas l'injustice; et ainsi vous ne le rendez pas aimable à ceux qui haïssent l'injustice ; et ainsi vous ne le rendez pas aimable à ceux qui haïssent l'injustice : vous ne le rendez aimable qu'aux injustes, qui n'y trouvent plus leur ennemi; et ainsi vous demeurez injuste, et ne pouvez plaire qu'aux injustes.

21. Je n'admire point l'excès d'une vertu', comme de la valeur, si je ne vois en même temps l'excès de la vertu opposée, comme en Epaminondas, qui avait l'extrême valeur et l'extrême bénignité 2; car autrement ce n'est pas monter, c'est tomber. On ne montre pas sa grandeur pour être à une extrémité, mais bien en touchant les deux à la fois, et remplissant tout l'entre-deux 3. Mais peut-être que ce n'est pas qu'un soudain mouvement de l'àme de l'un à l'autre de ces extrêmes, et qu'elle n'est jamais en effet qu'en un point, comme le tison de feu 4. Soit, mais au moins cela marque l'agilité de l'àme, si cela n'en marque l'étendue.

22. Pensces. In oiiiiiibus requiem quasivi^. Si notre condition était véritablement heureuse, il ne nous faudrait pas divertir d'y penser pour nous rendre heureux.

22 bis. Peu de chose nous console, parce que peu de chose nous afflige ^.

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