‹ Pensées (volume 2)Chapitre 61 sur 306 · Voltaire riposte : « Le charmant · texte numérisé non relu

Voltaire riposte : « Le charmant

projet ! )) Mais Pascal n'est sensible qu'à ce qu'il a de contraire à l'humilité et à la sévérité de la morale chrétienne.

5. Fragment inachevé. Cf. VII, 7, où Pascal se montre plus indulgent pour Montaigne. Tout en voulant faire de lui un auxiliaire du christianisme (Cf. Entretien sur Epictcte et Montaigne), l'auteur des Pensées ne pouvait lui pardonner d'être l'allié, même involontaire, de tant de liberlins qu'il aurait sans doute désavoués, mais qui ne s'en recommandaient pas moins de son nom.

6. La Rocheoucauld essaye aussi de ramener la sj'mpathie à l'amourpropre et dit d'un ton de persiflage encore plus amer : « Nous nous consolons aisément des disgrâces de nos amis, lorsqu'elles servent à signaler notre tendresse pour eux. »

Pologne et de la reine de Suède ^, aurait-il cru manquer de retraite et d'asile au monde ?

36. Inconstance. Les choses ont diverses qualités, et l'âme diverses inclinations ; car rien n'est simple de ce qui s'offre à l'âme, et l'âme ne s'offre jamais simple à aucun sujet. De là vient qu'on pleure et qu'on rit d'une même chose*.

37. La tyrannie consiste au désir de domination universel et hors de son ordre.

Diverses chambres*, de forts, de beaux, de bons esprits, de pieux, dont chacun règne chez soi, non ailleurs. Et quelquefois ils se rencontrent ; et le fort et le beau se battent ■sottement à qui sera le maître l'un de l'autre ; car leur maîtrise*'est de divers genre. Ils ne s'entendent pas, et leur faute est de vouloir régner partout. Rien ne le peut, non pas même la force : elle ne fait rien au royaume des savants ; elle n'est maîtresse que des actions extérieures 3.

38. Ferox gens, nulJam esse vitam sine armis rati^. Ils aiment mieux la mort que la paix ; les autres aiment mieux la mort ■que la guerre. Toute opinion peut être préférable à la vie, dont l'amour paraît si fort et si naturel.

39. Qu'il est difficile de proposer une chose au jugement d'un autre, sans corrompre son jugement par la manière de la lui proposer ! Si on dit : Je le trouve beau, je le trouve obscur, ou autre chose semblable, on entraîne l'imagination à ce jugement, ou on l'irrite au contraire. Il vaut mieux ne

1. Charles I", roi d'Angleterre, décapité en 1649, Jean-Casimir, roi de Pologne, dépossédé de ses états par Charles -Gustave pendant une partie de l'année 1656 (date de ce fragment), Christine, reine de Suède, qui avait abdiqué en 1654, autant de témoins de l'inconstince de la fortune au temps de Pascal.

2. Voltaire, pour justifier ses essais de comédie larmoyante, disait avec plus de gaité et moins de profondeur.

■« La vie des hommes est bigarrée et la même personne a quelquefois ri et pleun' de la même chose dans le même quart d'heure, comme cette

dame qui, sur le point de perdre une de ses filles, s'écriait : « Mon Dieu, « rendez-la moi, et prenez toutes les « autres, » et à qui son gendre répondait avec le sang-froid le plus risible : « Madame, les gendres en sont-ils?»

(Enfant prodigue, préface.')

5. Cf. 10, et surtout XVII, i,dont ce fragment semble être une première ébauche.

4. « Ce peuple orgueilleux estima que ce n'était pas vivre que d'être sans armes » (T. Liv. 54, 17) à propos de la campagne de Caton en Espagne, cité par Montaigne, Ess., I, 40.)

rien dire ; et alors il juge selon ce qu'^1 est, c'est-à-dire selon ce qu'il est alors, et selon que les autres circonstances dont on n'est pas auteur y ' auront mis ; mais au moins on n'y aura rien mis ; si ce n'est que ce silence n'y fasse aussi son effet, selon le tour et l'interprétation qu'il sera en humeur de lui donner, ou selon qu'il le conjecturera des mouvements et air du visage, ou du ton de voix, selon qu'il sera physionomiste : tant il est difficile de ne point démonter un jugement de son assiette' naturelle, ou plutôt tant il en a peu de ferme et stable.

40. Montaigne a tort^ : la coutume ne doit être suivie que parce qu'elle est coutume, et non parce qu'elle soit 3 raisonnable ou juste ; mais le peuple la suit par cette seule raison qu'il la croit juste : sinon, il ne la suivrait plus, quoiqu'elle fût coutume ; car on ne veut être assujéti qu'à la raison ou à la justice4. La coutume, sans cela, passerait pour tyrannie; mais l'empire de la raison et de la justice n'est non plus tyrannique que celui de la délectation 5 : ce sont les principes naturels à l'homme.

Il serait donc bon qu'on obéît aux lois et coutumes, parce qu'elles sont lois ; qu'il sût qu'il n'y en a aucune vraie et juste à introduire ; que nous n'y connaissons rien, et qu'ainsi il faut seulement suivre les reçues : par ce moyen on ne les quitterait jamais. Mais le peuple n'est pas susceptible de cette doctrine ; et ainsi, comme il croit que la vérité se peut trouver, et qu'elle est dans les lois et coutumes, il les croit, et prend leur antiquité comme une preuve de leur vérité, et non de leur seule autorité sans vérité. Ainsi, il y obéit ; mais il

1. Port-Royal paraît entendre il et y de celui qui juge et dont les dispositions changent avec les circonstances.

On peut entendre aussi : l'homme juge selon ce que cela est, il et y devenant ainsi des pronoms neutres.

Cf. Gc, lo.

2. Montaigne avait dit : le peuple suit la coutume, parce qu'elle est coutume. — Non, va répondre Pascal, il la suit parce qu'il la croit juste. — Mais tous deux sont d'accord pour affirmer que la coutume ne doit être suivie que parce qu'elle est coutume.

(Cf. 111,8.)

Page 1