L'esprit géométrique. Cette théo
rie se trouve également dans les œuvres du chevalier de Méré, qui en a peut-être suggéré la première idée à Pascal. On ne peut nier en effet que Pascal venant à peine de quitter l'Auvergne et livré exclusivement jusque là aux études scientifiques, n'ait subi l'ascendant de ce brillant et spirituel causeur. S'il fallait même en croire Méré, Pascal aurait tiré plus d'une fois ses tablettes en faisant avec lui un voyage à Poitiers et ce serait là l'origine des pensées sur le bon goût, l'air d'honnête homme et le bon langage.
ARTICLE Vil 89
tion que d'avoir bonne vue, mais il faut l'avoir bonne; car les principes sont si déliés et en si grand nombre, qu'il est presque impossible qu'il n'en échappe. Or, l'omission d'un principe mène à l'erreur : ainsi, il faut avoir la vue bien nette pour voir tous les principes, et ensuite l'esprit juste pour ne pas raisonner faussement sur des principes connus ^
Tous les géomètres seraient donc fins s'ils avaient la vue bonne, car ils ne raisonnent pas faux sur les principes qu'ils connaissent; et les esprits fins seraient géomètres s'ils pouvaient plier leur vue vers les principes inaccoutumés de géométrie.
Ce qui fait donc que de certains esprits fins ne sont pas géomètres, c'est qu'ils ne peuvent du tout se tourner vers les principes de géométrie; mais ce qui fait que des géomètres ne sont pas fins, c'est qu'ils ne voient pas ce qui est devant eux; et qu'étant accoutumés aux principes nets et grossiers de géométrie, et à ne raisonner qu'après avoir bien vu et manié leurs principes, ils se perdent dans les choses de finesse, où les principes ne se laissent pas ainsi manier. On les^ voit à peine, on les sent plutôt qu'on ne les voit; on a des peines infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d'eux-mêmes : ce sont choses tellement délicates et si nombreuses, qu'il faut un sens bien délicat et bien net pour les sentir, et juger droit et juste selon ce sentiment, sans pouvoir le plus souvent les démontrer par ordre comme en géométrie, parce qu'on n'en possède pas ainsi les principes, et que ce serait une chose infinie de l'entreprendre. Il faut tout d'un coup voir la chose d'un seul regard 5 et non pas par progrés de raisonnement, au moins jusqu'à un certain degré. Et ainsi il est rare que les géomètres soient fins et que les fins soient géomètres, à cause que les géomètres veulent traiter géométriquement ces choses fines, et se rendent ridicules,
I. Enïésumé,/'«/)ri/ dejustesseÇVlI, 2) pénètre les conséquences d'un petit nombre de principes, comme il arrive surtout dans les sciences physiques.
L' esprit dt finesse raisonne sur un grand nombre de principes très déliés, ce qui est évidemment nécessaire dans les sciences morales. L'esprit géométrique s'exerce sur un grand nombre de principes très gros et très palpables, comme le sont les axiomes, les défini-
tions et les théorèmes en mathématiques.
2. Ces choses de finesse : piquante désignation des vérités morales qui par leur délicatesse et leur ténuité échappent à la vue des géomètres.
3. L'intuition ou la vue immédiate du vrai n'est pas sans jouer quelque rôle en mathématiques ; mais elle a une plus grande importance dans les sciences morales.
PEKSEES DE PASCAL
voulant commencer par les définitions et ensuite par les principes, ce qui n'est pas la manière d'agir en cette sorte de raisonnements. Ce n'est pas que l'esprit ne le fasse ; mais il le fait tacitement, naturellement et sans art, car l'expression en passe tous les hommes', et le sentiment n'en appartient ■qu'à peu d'hommes. Et les esprits fins, au contraire, ayant ainsi accoutumé à juger d'une seule vue, sont si étonnés quand on leur présente des propositions oîi ils ne comprennent rien, et où pour entrer il faut passer par des définitions et des principes si stériles, qu'ils n'ont point accoutumé de voir ainsi en détail, qu'ils s'en rebutent et s'en dégoûtent. Mais les esprits faux ne sont jamais ni fins ni géomètres. Les géomètres qui ne sont que géomètres ont 3onc l'esprit droit, mais pourvu qu'on leur explique bien toutes choses par définition et principes; autrement, ils sont faux et insupportables, car ils ne sont droits que sur les principes bien éclaircis. Et les fins qui ne sont que fins ne peuvent avoir la patience de descendre jusque dans les premiers principes des choses spéculatives et d'imagination^, qu'ils n'ont jamais vues dans le monde, et tout à fait hors d'usage'.
3. Les exemples qu'on prend pour prouver d'autres choses, si on voulait prouver les exemples, on prendrait les autres choses pour en être les exemples 4; car, comme on croit toujours que la difficulté est à ce qu'on veut prouver, on trouve les exemples plus clairs et aidant à le montrer. Ainsi, quand on veut montrer une chose générale, il faut en donner la règle particulière d'un cas? : mais si on veut montrer un cas
1. Condillac et les idéologues ont •depuis cherché cette langue philosophique, véritable algèbre des vérités morales : Pascal avait démontré d'avance l'inutilité de leur tentative.
2. Ent. : i'abstraction. Pour abstraire, comme pour imaginer, il faut concevoir autre chose que la réalité, et l'imagination n'est pas moins nécessaire au grand géomètre qu'au grand •orateur.
3. On oppose parfois en termes presque analogues les esprits abstraits, rompus à toutes les subtilités du raisonnement et de l'analyse, et les esprits concrets, ou impropres à la spéculation pure et n'ayant de goût que
pour les faits d'observation. Le penseur qui a réuni au plus haut degré l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse, le développement logique des principes et le sens délicat des vérités morales, c'est évidemment Pascal.
4. Remarquer la familiarité dti tour : cette pensée est une plaisanterie, et Pascal y prend le ton négligé de la conversation, pour jouer en quelque sorte avec l'esprit de son lecteur.
5 . Ent. : il faut donner la règle, la formule particulière d'un cas de cette chose générale, c'est-à-dire montrer un cas particulier de cette chose géné'^ raie.
particulier, il faudra commencer par la règle générale. Car on trouve toujours obscure la chose qu'on veut prouver, et I claire celle qu'on emploie à la preuve : car, quand on propose une chose à prouver, d'abord on se remplit de cette •imagination qu'elle est donc obscure, et, au contraire, que celle qui la doit prouver est claire, et ainsi on l'entend aisément'.
A. Tout notre raisonnement se réduit à céder au sentiment**. Mais la fantaisie* est semblable et contraire au sentiment5, de sorte qu'on ne peut distinguer entre ces contraires. L'un dit que mon sentiment est fantaisie, l'autre que sa fantaisie est sentiment. Il faudrait avoir une règle. La raison 4 s'offre, mais elle est ployable à tous sens ; et ainsi il n'y en a points.
5. Ceux qui jugent d'un ouvrage par règle sont, à l'égard des autres, comme ceux qui ont une montre à l'égard des autres^. L'un dit : Il y a deux heures; l'autre dit : Il n'y a que trois quarts d'heure. Je regarde ma montre, et je dis à l'un : Vous vous ennuyez; et à l'autre : Le temps ne vous dure guère ; car il y a une heure et demie, et je me moque de ceux qui disent que le temps me dure à moi, et que j en juge par fantaisie* : ils ne savent pas que je juge par ma montrev.
1. Cette critique si pénétrante de Ia preuve se rattache ainsi à la théorie des puissances trompeuses, et en particulier de l'imagination. (Cf. III, 5.)
2. Dans la langue de Pascal, le sentiment désigne non la sensibilité, mais l'intuition immédiate de la vérité, sans expérience ni démonstration, ou en d'autres termes la raison pure; \i. fantaisie (aavTaaia) est proprement la faculté du rêve et correspond à Yimagination. V. Vocabulaire.
3. Semhlahh, parce que la fantaisie ne raisonne pas plus que le sentiment ; contraire, parce que la fantaisie est fausse, tandis que le sentiment est vrai.
4. La raison, dans la terminologie de Pascal, se confond avec le raisonnemenv. Toutes les facultés viennent s'offrir : Pascal tour à tour leur arrache le même aveu d'impuissance.