‹ Pensées (volume 2)Chapitre 84 sur 306 · Beauté d'omission», de jugement. (XXV · texte numérisé non relu

Beauté d'omission», de jugement. (XXV

64. Après ma 8« [Provinciale], je croyais avoir assez répondu. — Qu'on voie les discours de la 2«, 4^, 5^ du Janséniste : cela est haut et sérieux. — Je hais également le bouffon et l'enflé; on ne ferait son ami de l'un ni de l'autre. (Barré y ms. p. 12.)

Les sectes philosophiques.

Pyrrhoniens et dogmaiisies également impuissants à expliquer nos contrariétés (i). Tous les hommes recherchent d'être heureux (2, 40). Le bon' heur hors de nous(^, jj'). Les mouvements fiéweux du stoïcisme (4, ^4, 41, 4^). La concupiscenee et les sectes {j, S, i^, 18). Pyrrhonistne rabattra cette vanité (6, 4^, 46, 4j). S'il se vante, je l'abaisse {14). Le problème de l'immortalité de l'âme (//). Descartes (19, 20. 21, 22, 2^, 24, 2j, 29, jo, ?i). Obscurité de l'athéisme (26). Incrédules les plus crédules (27). Les astrologues (32). Tendre les bras au libérateur (42). Le pyrrhonisme avant J.-C. est le vrai {14,4^). Utilité des moralistes (4S, jo). Ordre à suivre dans la critique des philosophes (ji, ;i, ;i, )4).

1. ...Les principales forces des pyrrhoniens, je laisse les moindres, sont que nous n'avons aucune certitude de la vérité de ces principes >, hors la foi et la révélation, sinon en ce que nous les sentons naturellement en nous: or, ce sentiment naturel n'est pas une preuve convaincante de leur vérité.

1. Oa lit au début du discours de Le Maître Pour un fils mis en religio7t par force : « Dieu qui répand (et non : qui verse) des aveuglements et des ténèbres... »

2. Ce sont aussi des beautés d'omission que signale Schiller quand il dit qu'un maître du style est moins grand

par ce qu'il dit que par ce qu'il omet 3. Ce sont les idées d'espace, de temps, de mouvement, de nombre, d'égalité, et en général toutes les notions nécessaires à l'exercice de la pensée. Pascal n'en fait pas une critique moins rigoureuse que Kant, dans sa Critique de la Raison pure.

puisque n'y ayant point de certitude, hors la foi, si l'homme est créé par un Dieu bon, par un démon méchant', ou à l'aventure, il est en doute si ces principes nous sont donnés ou véritables, ou faux, ou incertains, selon notre origine" de plus^que personne n'a d'assurance, hors de la foi, s'il veille ou s'il dort 2, vu que durant le sommeil on croit veiller aussi fermement que nous faisons ; on croit voir les espaces, les figures, les mouvements; on sent couler le temps, on le mesure, et enfin on agit de même qu'éveillé ; de sorte que, la moitié de la vie se passant en sommeil, par notre propre aveu, où, quoi qu'il nous en paraisse, nous n'avons aucune idée du vrai, tous nos sentiments étant alors des illusions, qui sait si cette autre moitié de la vie où nous pensons veiller n'est pas un autre sommeil un peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons dormir 3?

Voilà les principales forces de part et d'autre 4.

/e laisse les moindres, comme les discours que font les pyrrhoniens contre les impressions de la coutume, de l'éducation, des mœurs, du pays, et les autres choses semblables, qui, quoiqu'elles entraînent la plus grande partie des hommes communs, qui ne dogmatisent que sur ces vains fondements, sont renversés par le moindre souffle des pyrrhoniens. On n'a qu'à voir leurs livres, si l'on n'en est pas assez persuadé ;. on le deviendra bien vite, et peut-être trop s.

1. Pascal emprunte cette supposition à Descartes, mais pour en faire usage contre lui, puisque ce qu'il combat ici n'est rien autre chose que le dogmatisme philosophique.

2. Pascal expose ici, sans les partager, les doctrines des pyrrhoniens :

qui ne sait en effet que le rêve diffère absolument de la veille, par l'absurdité, l'absence de contrôle et de réflexion qui le caractérisent ? Et d'autre part qui ne voit qu'un homme ignorant complètement s'il vetUe ou s'il dort ne saurait avoir la foi î

J. Pascal avait ajouté les lignes suivantes qu'il a barrées : « Et qui doute que, si on rêvait en compagnie, et que par hasard les songes s'accordassent, ce qui est assez ordinaire, et qu'on veillât en solitude, on ne crût lies choses renversées ? Enfin, comme

on rêve souvent qu on rêve, entassant un songe sur l'autre, il se peut aussi bien faire que cette vie n'est ellemême qu'un songe sur lequel les-

autres sont entés, dont nous nous éveillons à la mort. » On reconnaît, comme plus haut, le souvenir de Descartes (Cf. Médit., VI), et surtout celui de Montaigne : « Nous veillons dormant et veillant dormons. » {Ess., II, 12.) V. III, 15.

4. La grande force des dogmatiques est l'argument qu'on trouvera plus loin : « Nous avons une idée de la vérité invincible à tout le pyrrhonisme. » (Cf. 9.)

5. Pascal craint pour les hommes communs (c'est-à-dire du commun) les ravages du doute, et redoute pour eux l'influence quelque peu dissolvante de la philosophie de Montaigne.

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Je m'arrête à l'unique fort* des dogmatistes, qui est qu'en parlant de bonne foi et sincèrement, on ne peut douter des principes naturels.

Contre quoi les pyrrhoniens opposent en un mot l'incertitude de notre origine ', qui enferme celle de notre nature ; à quoi les dogmatistes sont encore à répondre depuis que le monde dure^.

Voilà la guerre ouverte entre les hommes, où il faut que chacun prenne parti, et se range nécessairement ou au dogmatisme, ou au pyrrho-nisme ; car qui pensera demeurer neutre sera pyrrhonien par excellence. Cette neutralité est l'essence de la cabale* 3 : qui n'est pas contre eux est excellemment pour eux, en quoi paraît leur avantage. Ils ne sont pas pour eux-mêmes ; ils sont neutres, indifférents, suspendus à tout, sans s'excepter 4.

Que fera donc l'homme en cet état.'' Doutera-t-il de tout? doutera-t-il s'il veille, si on le pince, si on le brûle? 5 doutera-t-il s'il doute ? doutera-t-il s'il est ^ ? On n'en peut venir là; et je mets en fait qu'il n'y a jamais eu de pyrrhonien effectif parfait 7. La nature soutient la raison "impuissante et l'empêche d'extravaguer jusqu'à ce point.

1. A savoir si nous sommes créés par un Dieu hon, par un démon méchant, ou à Taventure.

2. On ne peut rien répondre en effet à qui met en doute la légitimité de nos facultés. Seulement, Pascal le dira plus loin : « La nature soutient la raison impuissante et l'empêche d'extravaguer jusque-là. »

3. Cf. III, 15, où le mot cabale n'est pas pris davantage en mauvaise part, et desigue simplement la secte pyrrhonienne.

4. C'est le portrait, on ne saurait plus reconnaissable , de Montaigne (Cf. Ess., II, 12), et l'on voit du même coup éclater la différence entre Pascal et l'auteur des Essais. Tandis que Montaigne s'arrête délibérément â l'incertitude et ne reconnaît d'autre mérite à la foi que d'ôter l'envie de réfléchir et de suspendre en quelque sorte tout mouvement de la pensée, le • pyrrhonisme apparent de Pascal n'est qu'une tactique contre les dog-

matiques incrédules, et si le donte a quelque avantage à ses yeux, c'est de nous mener forcément à la croyance.

5. C'est comme l'esquisse de la scène célèbre de Marphurius et de Sganarelle : « Quelle insolence I M'outrager de la sorte I Avoir eu l'audace de battre un philosophe comme moi ! — Corrigez, s'il vous plaît, cette manière de parler. Il faut douter de toutes choses ; et vous ne devez pas dire que je vous ai battu, mais qu'il vous semble que je vous ai battu. » (^Mariage forcé, se. VIII.

vÇf. Lucien, Vente à Fencan des sûtes t philosophiques.)

6. C'est visiblement à Dcscartcs que Pascal pense dans teut ce morceau. (Cf. Discours de la Mèth., IV.)

7. Pyrrbon lui-même avait beau, dans les rues, paraître ignorer l'existence des voitures, dont ses^disciples étaient obligés de le garer : on peut douter qu'il fût dans rintimitê-.un parfait et Ç9flsé(juçgt ^^rrbçnien.

Dira-t-il donc, au contraire, qu'il possède certainement la vérité, lui qui, si peu qu'on le pousse, ne peut en montrer aucun titre, et est forcé de lâcher prise ?

Quelle chimère ^ est-ce donc que l'homme ! quelle nouveauté*, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige^ ! J^&s '^^ toutes choses, imbécile* ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur,, gloire et febut de l'univers.

Qui démêlera cet embrouillement* ? La nature confond les pyrrhoniens et la raison confond les dogmatiques. Que deviendrez-vous donc, ô homme ! qui cherchez quelle est votre véritable condition par votre raison naturelle ? Vous ne pouvez fuir une de ces sectes, ni subsister dans aucune ?.

Connaissez donc 4, superbe, quel paradoxe* vous êtes à vous-même. Humiliez-vous, raison impuissante; taisez-vous, nature imbécile* : apprenez que l'homme passe infiniment l'homme s, et entendez de votre maître votre condition véritable, que vous ignorez. Écoutez Dieu.

Car enfin, si l'homme n'avait jamais été corrompu, il jouirait dans son innocence et de la vérité et de la félicité avec assurance. Et si l'homme n'avait jamais été que corrompu, il n'aurait aucune idée ni de la vérité ni de la béatitude. Mais, malheureux que nous sommes, et plus que s'il n'y avait point de grandeur dans notre condition, nous avons une idée du bonheur, et ne pouvons y arriver ; nous sentons une image de la vérité, et ne possédons que le mensonge : incapables d'ignorer absolument et de savoir certainement, tant il est manifeste que nous avons été dans un degré de perfection dont nous sommes malheureusement déchus ^.

1. Monstre à tête de lion, à corps de chèvre et à tête de serpent imaginé par les Grecs. Saint Augustin avait dit dans le même sens : Homo, magnum miraciilum 1

2. Cf.Bossuet: « O Dieu, qu'estce donc que l'homme ? est-ce un prodige ? est-ce un composé monstrueux de choses incompatibles ? est-ce une énigme inexplicable ? » (Prof, de La Vall., 1675 ; Cf. Sermon sur la Mort, 1662.) Bossuet et Pascal avaient le même maître, saint Augustin.

3. Il faut en effet être dogmatique ou pyrrhoaien, c'est ce qui jette

l'homme dans un embarras inextricable et fait triompher Pascal.

4. Autrement vif que la première rédaction : Apprerwns donc...

5. Ce n'est pas dans Montaigne,, c'est dans Pascal lui-même qu'on peut voir la superbe raison invinciblement froissée par ses propres armes.

(V. VEntretien av. M. de Saci.)

6. Pour saint Augustin l'humanité frappée de mort depuis la faute d'Adam est comme Lazare, enfermée dans un tombeau qui porte pour épitaphe ces mots : & Sans Dieu, sans espérance », et d'où elle ne peut sor-

IIO

Chose étonnante cependant, que le mystère le plus éloigné de notre connaissance, qui est celui de la transmission du péché, soit une chose sans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connaissance de nous-mêmes ! Car il est sans doute qu'il n'y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant si éloignés de cette source, semblent incapables d'y participer. Cet écoulement ne nous paraît pas seulement impossible, il nous semble même très injuste ; car qu'y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté, pour un péché où il paraît avoir si peu de part, qu'il est commis six mille ans avant qu'il fût en être ? Certainement, rien ne nous heurte* plus rudement que cette doctrine ; et cependant, sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme ; de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n'est inconcevable à l'homme '.

2. Seconde partie. Que l'homnie sans la foi ne pent connaître le vrai bien ni la justice. Tous les hommes recherchent d'être heureux 2, cela est sans exception. Quelque différents moyens qu'ils y emploient, ils tendent tous à ce but. Ce qui fait que les uns vont à la guerre et que les autres n'y vont pas, est ce même désir qui est dans tous les deux, accompagné de différentes vues. La volonté ne fait jamais la moindre démarche que vers cet

tir que par cette résurrection miraculeuse qui s'appelle la grâce (De fide, 13). PourBossuet, elle ressemble à uu édifice ruiné qui dans ses masures renversées conserv-e encore ■quelque chose de la beauté et de la grandeur de son premier plan. (Prof, de la FalL, I ; cf. Serm. sur la Mort, II.)

I. Saint Augustin, à toutes les objections de Pelage contre le péché originel et la prédestination, se contentait de répondre : « O homo, tu quis es ? Le limon dit-il à celui qui l'a formé : Pourquoi m'avez-vous fait ainsi ? L'apôtre lui-même ne s'écrie-t-il pas : O profondeur des trésors de la sagesse et de la science

de Dieu 1 Q.ui peut connaître ce que pense le Seigneur et qui est entré dans ses conseils 1 » {Lett. à Sexte, t. XI, II, 715.) Pascal voit dans ce mot : O homme, qui étes-voiis ? la solution la plus exacte du problème religieux, et, démontrant le péché originel par les contrariétés de notre nature, il fonde du même coup l'apologétique chrétienne sur la connaissance de l'homme.

2. Après avoir démontré que l'homme est conduit à la foi par son ignorance, Pascal va prouver qu'il est acheminé sans le savoir au même terme par son désir inassouvi du bonheur.

objet. C'est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu'à ceux qui vont se pendre ' .

Et cependant, depuis un si grand nombre d'années, jamais personne, sans la foi, n'est arrivé à ce point où tous visent continuellement. Tous se plaignent: princes, sujets; nobles, roturiers ; vieux, jeunes; forts, faibles; savants, ignorants; sains, malades; de tous pays, de tous les temps, de tous âges et de toutes conditions.

Une épreuve si longue, si continuelle et si uniforme, devrait bien nous convaincre de notre impuissance d'arriver au bien par nos efforts; mais l'exemple nous instruit peu. Il n'est jamais si parfaitement semblable, qu'il n'y ail quelque délicate différence ; et c'est de là que nous attendons que notre attente ne sera pas déçue en cette occasion comme en l'autre^. Et amsi le présent ne nous satisfaisant jamais, l'expérience 5 nous pipe, et, de malheur en malheur, nous mène jusqu'à la mort, qui en est un comble éternel ■!.

Qu'est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance ? sinon qu'il y a eu autrefois dans l'homme un véritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide, et qu'il essaie 5 inutilement de remplir de tout ce qui l'environne, recherchant des choses absentes le secours qu'il n'obtient pas des présentes, mais qui en sont toutes incapables^, parce que le goufire infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable, c'est-à-dire que par Dieu même.

Lui seul est son véritable bien ; et depuis qu'il l'a quitté, c'est une chose étrange, qu'il n'v a rien dans la nature qui n'ait été capable de lui en tenir la place : astres, ciel, terre, élément, plantes, choux, poireaux, animaux, insectes, veaux,

I. Saint Augustin montre les hommes embarqués sur le vaste Océan du monde et croyant tous voguer vers la région du bonheur.

Trompés par de fausses lumières qui les mènent sur des écueils, ils s'égarent tous plus ou moins du port où une voix leur crie pourtant de venfr chercher la seule félicité. (De Vila Beata, 1/ 17.) Les brillantes images de saint Augustin ont fait place ici à une argumentation serrée, mais l'idée €St la même, et l'on entendra bientôt

aussi le cri de notre avidité et de notre impuissance.

2. Ent. : en telle occasion, comme elle l'a été en telle autre.

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