‹ Pensées (volume 3)Chapitre 31 sur 54 · ARTICLE VI · texte numérisé non relu

ARTICLE VI

FOIBLESSE D£ L HOMME ) ISGE&XITUOE 0£ SES COHVOiaSAVGBS HATU&SLLES.,

Ce qui m étonne le plus, est de voir que tout le monde nest pas étonné de sa foiblesse. «On agit sérieusement , et chacun suit sa condition ^ noa pas parce qu'il est bon en effet de la suivre , puisque la mode en est ; mais comme si chacun daTOit certainement où est la raison et la justice. Ou se trouve déçu à toute heure ; et , par une plaisante humilité , on croit que c'est sa faute , et nou pas celle de Tart qu'on se vante toujours d*aToir. II e;st bon qu'il j ait beaucoup de <^s geus-là au monde, aiin de montrer que Thomme est bien capable des plus extravagantes opinions , puisqu'il est capable de croire cju'il n est pas dans cette foiblesse naturelle et inévitable , et qu*il est ^ au eon« traire , dans la sagesse naturelle,

La fiôibiesse de Ift raison de Thomme paroit bien davantage en ceux qui ne la connoisseut pas qu'en ceux qui la connoissent. Si on est trop jeune , on ne juge pas bien. Si on est trop vieux » de même* Si on ny songe pas assez, si on y songe trop j on s*entéte, et l'on ne peut trouver la vérité. Si l'on considère son ouvrage incontinent après

ravoir £EÛt, ou en est encore tout prévenu. Si trop long-temps après, on n'y entre plus. Il ny a quw point indivisible qui soit véritable lieu de voir les tableaux ; les autres sont trop près, trop loin 9 trop baut, trop bas. La perspective Tas* signe dans Tart de la peinture. Mai?» dans la vérité et dans la morale, qui Tassignera?

Cette maîtresse d erreur^que Ton appelle fantaisie et opinion, est d*avtant plus fourbe, qu elle ae lest pas ton jours v ^fl^v elle seroit règle infsilli- .Me de la vérité, si elle Tëtoit infaillible du mensonge.. Mais , étant le plus louvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité, marquant de même caractère le vrai et le faux.

Cette superbe puissance , ennemie de la raison, qui se plait à la contrôler et k la dominer, pour montrer combien elle peut en toutes cboses, a éta« bli dans Thomme une seconde nature. Elle à ses heureux et ses malheureux; ses sains, ses malades; ses riches, ses pauvres; ses fous et seb sages : et rien ne nous dépite davantage que de voir quVlle remplit ses hôtes d'une satislaction beaucoup plus pleine et entière que la raiâon : les habiles, par imagination se plaisant tout autrement ea eux* mêmes que les prudents ne peuvent raisonnable* ment se plaire. Ils regardent les gens avec empire^ ils disputent avec hardiesse et confiance ;. les autres avec crainte et défiance ; et cette gaieté de vi* sage leur donne souvent 1 avantage dans Topinion

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des écoutants 9 tant les sages imaginaires ont de faveur aupfès de leurs juges de même nattire! EHe ne peut rendre sages les fous ; mais elle les rend contents , à Tenvi de la raison, (^xii ne peut rendre ses amis que misérables. L une les comble de gloire^ Tautre les couvre de honte.

Qui dispense la réputation ? Qui donne le respect et la vénération aux personnes , aux ouvra* ges, aux grands, sinon Topinion? Combien tontes les richesses de la terre sont -elles insuffisantes san^ son consentement?

L'opinion dispose de tout. Elle fait la beauté , la justice et le bonheur, qui est te tout du monde. Je voudrois de bon cœur voir le livre italien , dont je ne comiois que le titre , qui vaut Ini seul bien des livres , Délia opiniont résina del mundo^ Sy souscris sans le connoltre , sauf le mal , i*il y en a.

La chose la plus importante a la vie , c'est le choix d*un métier. Le hasard en dispose. La cou* tume fait les maçons, les soldats , le« couvreurs. C est un excellent couvreur, dit-on ; et en parlant des soldats : Ils sont bien fous , dit-on; et les autres, au contraire : 11 n'y a rien de grand que la guerre ; le reste des hommes sont des coquins. A force d'ouïr louer en l'enfance ces métiers , et mépriser tous les autres, on choisit; car naturellement on aime la vertu,' et Ton hait l'impradence. Ces mots nous émeuvent ; on ne pèche ^ue

dans l'application ; et la feroe de la cootiime est si grande, que des pa^s entiers sont tous de maçons, d'autres tous de soldata. Sans doute qfne la nature n*est pas si unifonne. G*est donc la coutume qui (ait cela , et qui entvahie la nature. Mais quelquefois aussi la nature la surmonte, et rc^tient l'homme dans son instinct, malgré toute la coutume , bouac ou n&auyaise.

Nous ne nous tenons jamais an présent. Nous anticipons laTsnir comme trop lent, et comme pour le hâter; ou nous rappelons le passé, pour rarréter comme trop prompt : si imprudents, que nous errons dans les temps qui ne sont pas ii nous y et ne pensons point an seul qui nous ap* partient; et si vains, que nous songeons à ceux qni ne sont point , et laissons échapper sans ré« flexion le seul qui subsiste. C est que le présent d'ordinaire ncus blesse. IVons le eaelMms à notre Tue', parce qu i! nous aiflige^ et $ il nous est agréable , nous regrettons de le TSif échapper» Ifous tâchons de le soutenir par Tavenir, et nous pensons ii disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance, pour un temps où nous n avons aucune assurance d arnver.

Que chacun examine sa pensée, il la trouvera toujours occupée au passé et à Taycnir. Nous ne pensons presque point an présent; et si nons y pensons, ce n'est que pour en prendre des luaûires pour dispoeet Tavenir. Le présent n'est

aO% PBSii&ft DE PASOikL,

jamais* notre but : le passé et le présent sent nos

mo^eus ^ le seul avenir est notre objet. Ainsi nous ne vivons jamais ; mais nous espérons de ▼ivre; et nous disposant toujours à être heureux, il est indubitable que nous ne le serons jamais , si nous u aspirons à une autre béatitude qu a celle dont on pei^ jouir en cette Tie.

Motre imagination nous grossit si fort le temps présent, à force dy ùire des réflexiona coati' auelles, et amoindrit tellement Tétcrni té, manque d*y faire réflexion , que nous fiiisons de l'éteniitc un néant) et du néant une éternité ; et tout cela a ses racinés si vives en nous , que toute notre raison ne peut nous en défendre.

Cromwell alloit ravager toute la chrétienté : la lamille royale étoit perdue , et la sienne h jamaii puissante, sans un petit grain de sable qui se mit dans son nrètre. Rome même alloit trembler sovf lui j mais ce petitgravier , qui n etoit rien ailleurs, mis en cet endroit , le voilà mort) sa ftmille abaiisée , et le roi rétabli.

On ne voit presque rien de juste on d'înjnstSf |

qui ne change de qualité en changeant de climat Trois degrés d'élévation du pôle renversent tontf U jurisprudence. Un méridien décide de la vérit%

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Pll£Mlàa£ PÀATIE, ART. V.X. tàOi

OU peu d^années de possession. Les lois fondamen* taies cbangent. Le droit a ses époques. Plaisante justice 9 qil une rivière ou une montagne borne! Vérité aii«deçà des Pyrénées y erreur au-delà.

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