‹ Pensées (volume 3)Chapitre 32 sur 54 · IX · texte numérisé non relu

IX

Le larcin , Tinceste , le meurtre des enfants et

des pères , tout a eu sa place entre les actions vertueuses. Se peut -il rien de 'phas plaisant qa*un liommc ait droit de me tuer parce qu il demeure au-delà de lean , et que sou prince a querelle avec le mien , quoique je n en aie aucune avec lui ?

11 y a sans doute des lois naturelles ; mais cette belle raison corrompue a tout corrompu : Nihit mpUus nostri est; (juod nostrum dlclmus, atîls est} €x senatusconsuUis et plebiscitis crimina exercentur} «( oHm vitiU , sic nune legibus laboramus.

De cette confusion arrive que Tun dit que Tessence de la justice est Tautorité du législateur ; 1 autre 9 la commodité du souverain; l'autre, la coutume présente, et c'est le plus sûr : rien, suivant la seule raison, n est juste de soi ; tout branle avec le temps ; la coutume fait toute 1 équité , par cela seul qu elle est reçue; c est le fondement mys« U(j[ue de son autorité. Qui la ramène à son principe, l'anéantit; rien n'est si fautif que ces lois qui redressent les fautes; qui leur obéit, parce quelles sont justes, obéit à la justice qu*il imagine, mais non pas à 1 essence de la loi ; elle est tonte ramassée en soi ; elle est loi , et rien davan* tajge. Qui voudra eu examiner le motif le trouvera

UOii f£KS££S DE PASCAL,

»i foible et si léger, ^[^6, s'il nest accoatumé i contempler les prodiges de l*imagination homaioe, il admireora qu*uu siècle lui ait tant acc[ui:) de pompe et de révérence. L art de boaleyerser lei £tats , est d ébranler les coutumes établies, enso»dant jusque dans leur source pour j remaïqocr leur dé£iut d autorité et de justice. 11 iaut , dit^on, recourir aux lois fondamentales et primitives de l Etat , qu'une coutume injuste a abolies ; et c*eit un jeu sur pour tout perdre : rien ne sera juste î cette balance. Cependant le peuple prête aisénest l oreille à ces discours ; il secoue le joug dès qu il le reconnoit ; et les grands en profitent à sa mine, et à celle de ces curieux ejiaminateurs des coutumes reçues. C est pourquoi le plus sage des législateurs disoit que , pour le bien des hommes, il faut souvent les piper ; et un autre, bon politique. Çàm veritatem tfud Ubereiur ignorei, expedit fallatur» Il ne faut pas qu'il sente la vérité de Tusurpation : elle a été introduite autrefois sans raisos^i il faut la faire regarder comme authentique, étcr*, nelle, et en cacher le commencement ^ si on at Yeut qu elle prenne bientôt fin.

Le plus grand philosophe du monde ^ sur one planche plus large qu il ne £sut pour marcW î sou ordinaire, s il y a au-dessous un précipice i quoique sa raison le conrainque de sa sûreté, sss imagination prévaudra. Plusieurs ne sauroieat ca soutenir la pensée sans pâlir et suer. Je ne fc*

L i^iu^od by Goog[é

fllEMiÈRE PARTIE^ AQT. VI. 2o5

pas eu rapporte^ tous les effets. Qui ne sait qu il ^ «Q a 2i qui la vue dea chats , des rats, I écrasement d'ua charJjon , emportent la raison hors des gonds ?

Ne diriez-TOUs pas que ce magistrat , dont la vieillesse vénérable impose le respect à tout un peuple se gouyerne par une raison pure et sul)lime, et qu'il juge des choses par leur nature, sans s*arrêter aux raines circonstances , qui ne blessent que Timagination des foibles? Yo^e^lc entrer dans la place où il doit rendre la justice. Le voilà prêt à écouter avec une gravité exemplaire. Si l'avocat vient & paroitre, et que la nature lui ait donné une voix enrouée et un tour de visage bizarre, que son barbier Tait mal rasé, et si le hasard la encore barbouillé , je parie la perte de la gravité du magistrat.

L esprit du plus grand homme du monde n est

pas si indépendant, qu'il ne soit sujet à être troublé par le moindre tintamarre qui se fait autour de .lui* Il ne faut pas le bruit d*un canon pour empêcher ses pensées : il ne faut que le bruit d'une girouette ou d'une poulie. r*ie vous étonnez pas s'il ne raisonne pas bien à présent ; une mouche bourdonne À ses oreilles : c'en est assez pour le rendre incapable de bon conseil. Si vous voulez qu'il puisse trouver la vérité , ohassez cet animal qui Ucnt sa raison en échec , et trouble cette puis-

2o6 VEHSiEft DE PASCAL,

tante iatelligence qui gouverne les villes et les

voysLixmtUn

La volonté est un des principaux organes de ia

croyance : non (][u'elie forme la croyance ; mai» parce que les choses paroissent vraies ou £einsses , s^ton la face par où on les regarde. La volonté ^ c|ui se plaît k Tune plus c[u*à Tautre , détourne l'esprit de considérer les qualités de celle qu elle n*aime pas : et ainsi Tesprit , marchant dune pièce avec la volonté , s arréte à regarder la face qa elle aime; et en jugeant par ce qu'il y voit , il règle insensiblement sa erojance suivant rinclinauo^ de la yolonté*.

Nous avons un autre principe d^erreur , savoir i

les maladies. £iies nous gâtent le jugement el le sens. £t si les grandes laltèrent sensiblement, je ne doute point que les petites n y fassent impression à proportion.

Notre propre intérêt est encore un merveilleux instrument pour nous crever agréablement les yaixx. L'affection ou la haine cliangent la justice. EneffetyCombie^n un avocat, bien payé par avance, trouve-t-iil plus juste la cause qu'il plaide 1 Mais, par une autre bizarrerie de Tesprit humain , )*en I sais qui, pour ne pas tomber dans cet amoui^ propre , ont été les plus injustes du moude a ! contre -biais» Le mo^en sûr de perdre une affaire i

PBCMlkRE PAATIE, AAT. YI. ^OJ

toute fiiste étoit de la leur faire recommaiider pa?

leurs proches parents.

L'imagination grossit souvent les plus petits objets par une estimation fantastique , jusqu'à en remplir notre Ame ; et , par une insolenee téméraire , elle amoindrit les plus grands jusqu'à notre

mesure,

La justice et la vérité sont deux pointes si subtiles , que nos instruments sont trop émoussés pour j toucher exactement. S ils y arrivent ^ ils en écachent la pointe, et appuient tout autour, plus sur le faux que sur le vrai.

I^es impressions anciennes ne sont pas seules capables de nous amuser : les charmes de la nouveauté ont le même pouvoir. De là viennent. toutes les* disputes des hommes, qui se reprochent, ou de suivre les fausse^ impressions de leur enfance , ou de courir témérairement après les nouvelles.

Qui tient le juste milieu ? Qu'il paroisse , et qu'il le prouve. 11 n y a principe , quelque naturel qu'il puisse être, même depuis l'enfance, qu'on ne fasse passer pour une fausse impression , soit de riustruction , soit des sens. Parce que , dit-on , vous avez cru dès Tenfancc qu'un coffre étoit vuide lorsque vous n'y voyiez rien , vous avez cru

ao8 PCX8££S B£ PASCAL,

le Tuide possible ; c*est une illusion de vos sens , fortifiée par la coutume, ^u'il faut que la science corrige. Et les autres disent au contraire : Parce qu'on vous a dit dans 1 école qu'il n j a point de vuide , on a corrompu votre sens commun ^ qui le eomprenoit si nettement avant cette mauvaise impressipn qu'il faut corriger en recourant à votre première nature. Qui a donc trompé, les sens, ou riustruction ?

^ Toutes les occupations des hommes sont à avoir du bien; et le titre par lequel ils le possèdent n'est, dans son origine , que la fantaisie de ceux qui ont fait les lois» Ils n'ont aussi aucune force pour lo posséder sûrement t mille accidents le leur ravissent. Il en est de même de la science : la maladie nous Tôte*.

Qu'est-ce que nos principes naturels , sinon nos principes accoutumés ? Dans les enfants , ceux qu'ils ont reçus de la coutume de leurs pères , conune la chasse dans les animaux.

Une différente coutume donnera d'autres principes naturels. Cela se voit par expérience. Et s'il ^ en a d'ineffaçables à la coutume , il j en a aussi de la coutume ineffaçables à la nature. Cela dépend de la disposition.

Les pères craignent que l'amour naturel 3es enfants ne s'efface. Quelle est donc cette naturs

pnEHtiinE PAATiE, AUX. VI, 2og

sujette à être efiacée ? La coutume est une seconde nature qui détruit la première. Pourquoi la coutume n est-elle pas naturelle? J ai bien peur que cette nature ne soit elle* même qu*nne première coutume f comme la coutume est une seconde nature*

Si nous réTions toutes les nuits la même chose ,

elle nous affecteroit peut-être autant que les objets que nous voyons tous les jours. Et si un artisan étoit sûr de rêver toutes les nuits, douze heures durant , qu'il est roi , je crois qu'il seroit presque aussi heureux qu'un roi qui rêveroit toutes les nuits, douze heures durant , qu'il seroit artisan. Si nous rêvions toutes les nuits que nous sommes poursuivis par des ennemis , et agités par des fautâmes pénibles , et qu'on passât tous les jours en diverses occupations , comme quand on fait un voyage , on souffriroit presque autant que si cela étoit véritable y et on appréhenderoit de dormir, comme on appréhende le réveil quand on craint d'entrer réellement dans de tels malheurs. En effet ces rêves feroient à peu près les mêmes maux que la réalité. Mais parce que les songes sont tous diffcrents et se diversifient, ce qu'on y voit affecte bien moins que ce qu'on voit en veillant , à cause de la continuité , qui n est pas pourtant si continue et égale , qu'elle ne change aussi , mais moins brusquement, si ce n est rarement, comme quand on voyage ; et alors on dit : Il me semble que

làlO P£NS££S D£ PASCAL^

je lève; car la vie est , un songe un peu moins inconstant.

xxr.

'Nous supposons que tous les hommes conçoivent et sentent de la même sorte les objets qui se présentent à eux : mais nous le supposons Ihoi gratuitement j car nous n'en avons aucune preuve. Je vois bien qn*on applique les mêmes mots dans les mêmes occasions , et que toutes les fois que deux hommes voient, par exemple, de la neige, ils expriment tous deux la vue de ce même objet par les irêmes mots, en disant lun et l'autre qu'elle est blanche ; et de cette conformité d application on tire une puissante conjecture d'une conformité didées : mais cela n*est pas absolument convaincant , quoiqu'il y ait bien à parier pour 1 affirmative.

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