‹ Pensées (volume 3)Chapitre 50 sur 54 · XI · texte numérisé non relu

XI

L'esprit croit naturellement , et la volonté aime naturellement; de sorte que, faute de vrais objets^ il faut qu'ils s attachent aux faux«

Ces grands eifforts d'esprit où l'âme touche quelquefois , sont choses où elle ne se tient pas. Elle j saute seulement, mais pour retomber aussitàti»

L'homme n est ni ange , ni bête ; et le malheur veut que qui veut faire lange , fait la béte.

Pourvu qu'on sache la passion dominante de quelqu'un , on est assuré de lui plaire , et néanmoins chacun a s^es fantaisies contraires à son propre bien , dans Tidée même qu'il a du bien : et c'est une bizarrerie qui déconcerte ceux qui veulent gagner leur

PEVSiES DE PASC'AIi,

Un cheval ne cherche point à se faire admirer de son compagnon. On Toit bien entre enx quelqae sorte d émulation à la cour • ; mais c'est sans conséquence : car, étant à letaUe, le plus pesant et le plus mal taillé ne cède pas pour cela son avoine à Tautre. Il n*en est pas de même parmi les hommes : leur vertu ne se satisfait pas d'ellemême ; et ils ne sont point contents s'ils Q*en tîlent avantage contre ksr autre^t

Comme on se gâte Tesprit, on se gâte aussi le sentiment. On se forme Tesprit et le sentiment par les conversations. Ainsi les bonnes ou les mau-valses le forment ou le gAtent. Il importe donc de tout bien savoir choisir pour se le former et ne point le ^âter; et on ne sanrmt faire ce choix, si on ne la déjà formé et point gâté. Ainsi cela fait un cercle 9 d'où bienheureux sont ceux qui sortent.

XVIK

Lorsque darnff les choses de la nature , dont Iv

eonnoissance ne nous est pas nécessaire , il j en s dont on ne sait pas la vérité , il n est peut«4tre pas mauvais qu il y ait une erreur commune qui ûx» Tesprit des^ hommes, comme, par exemple^ la lune , à qui on attribue les changements de temps » le progrès des maladies, etc. Car cest une des principales maladies de Thomme , que d*avoir me

rnEJUxknE partie, aut. 2G9

cutiodité Inquiète pour les choses qu'il ne peut savoir ; et je ne sais si ce ne lui est point un moindre mal d'ctre dans l'erreur pour les choses de cette aatore, que d*étre'dans cette curiosité inutile.

XV m:

Si la foudre tomboit sur les lieux bas, les poètes

et ceux qui ne savent raisonner que sur les choses de cette nature , manqueroient de preuves»

L esprit a son ordre , qui est par principes et

démonstrations; le cœur en a un autre. On ne prouve pas qu'on doit être aimé » en exposant par ordre les causes de Tamour : cela seroit ridicule.

Jésus -CnniST et saint Paul ont bien plus suivi cet ordre du cœur, qui est celui de la charité , que celui de lesprit ; car leur but principal nëtoit pas • d'instruire , mais d'échauûer. Saint Augustin de mâme. Cet ordre consiste principalement à la digression sur chaque point qui a rapport à la fin , pour la montrer toujours.

Il 7 en a qui masquent toute la nature. Il n y a point de roi parmi eux, mais un auguste mo* n arque ; point de Paris , mais une capitale du royaume. Il j a des endroits ou il faut appelée ^

Paris , Parvis ; et d'autres où il faut Tappelcr capitale du royaume*

iyO FBSStzS SB PASCAir,

• Quand dans un cUsoourd on trouTe ues mots

^ répétés, et qu'essayant de les corriger, on les trouve si propres , qu*on gâterait le discours , il faut les laisser j c'en est la marque , et c'est la part de lenvie qui est aveugle , et qui ne sait pas que cette répétition n'est pas faute en cet endroit: car il ny a point de règle générale.

Ceux qui font des antithèses en forçant les mots sont comme ceux qui font de fausses fenêtres pour la symétrie. Leur règle n est pas de parler juste, mais de faire des figures justes.

XXIJl.

tliie langue à 1 égard d une autre est un chiffre où les mots sont changés en mots, et non les lettres en lettres : ainsi une langue inconnue est

déchiûfrable.

Il j a un modèle d*agrément et de beauté , qui consiste en un certain rapport entre notre natui*e foible ou forte, telle qu'elle est, et la chose qui 1 nous plait* Tout ce qui est formé sur ce modèle nous agiée : maison , chansooi , discours , vers , prose , femmes , oiseaux , rivières , arbres , chambres , habita. Tout ce qui n'est point sur ce modèle déplaît à ceux qui ont le goût bon«

rjl£MI£R£ PARTIE, ART. X* 2JX

Comme on dit beauté paéf ique , on devroit dire aussi beauté géométri<jiie , et beauté médicinale. Cependant on ne le dit point; et la raison en est qu'on sait bien quel est lobjet de la géométrie , et quel estlobjet de la médecine; mais on ne sait pas en quoi consiste l'agrément , qui est lobjet de la poésie. On ne sait ce que c est que ce modèle na% turel qu'il faut imiter ; et , faute de cette connoissance , on a inventé de certain» termes bizarres , siècle d'or , mer^feille de nos jours , fatal laurier, bel astre, etc.; et on iqppelie ce jargon beauté poé-^ tique. Mais qui s imaginera une femme vêtue sur ce modèle verra une jolie demoiselle toute con* verte de miroirs et de chaînes de laiton; et au lieu de la trouver agréable , il ne pourra s empêcher d'en rire, parce qu on sait mieux en quoi consiste l'agrément d'une femme que l'agrément des vers. Mais ceux qui ne s y connoissent pas l'admireroient peut-être en cet équipajge ; et il j a bien des villages où on la prendroit pour la reine : et c'est pourquoi il y en a qui appellent des sonnets faits sur ce modèle, des reines de villages.

Quand un discours naturel peint une passion ,

ou un effet, on trouve dans soi-même la vérité de . ce qu'on entend, qui y étoit sans qu*on le sût, et on se sent porté à aimer celui qui nous le fait sentir. Car il ne nous fait pas montre '<de son bien y

* PENaiûES 0£ PASCAL,

mais du nôtre; et ainsi ce bienfait nous le rend aimable : outre que cette communauté dlntelli* gence que nous avons arec lui incline néccssai* rraotent le cœur à Taimer.

Il faut qu il y ait dans l éloquence de Tagréable

et du réel ; mais il faut que cet agréable soit réel.

x:îyviii.

Quand on voit le style naturel « on est tout

étouuc et ravi; car ou s'attendoit de voir un auteur , et on trouve un homme. An lieu que ceux qui ont le goût bon, et qui, en voyant un livre ^ croient trouver un homme , sont tout surpris de trouver un auteur : plus poelice (juam humane toeuUÙ est Ceux-là honorent bien la nature , qui lut apprennent qu elle peut parler de tout, et mcme de théologie»

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