‹ Pensées (volume 3)Chapitre 54 sur 54 · ARTICLE XII · texte numérisé non relu

ARTICLE XII

SUE LA COEDITIOir DES MAEPS.

IPoun entrer dans la véritable connoissance de Votre condition , considérez-la dans cette image.

Un homme fut jeté par ia tempête dans uneisle inconnue , dont les habitants étoient en peine de trouver leur roi , qui s etoit perdu : et comme il avoit , par hasard , beaucoup de ressemblance de corps et de visage avec ce roi , il fut pris pour lui , et reconnu en cette qualité par tout ce peuple. D*abord il ne Aavoit quel parti prendre ; mais ii se résolut euiiu de se prêter u bonne iortune. 11 re*

< Pascal adresse la parole k no jeune honmie d*nne il» lustre nuibsancej Aiihus de GouIIier, duc de lloaoncz.

PBEMlkaE PAATIE, ART. XII.

eut donc tou$ les respeçts qu ou voulut lui rendre , et il se laissa traiter de roi.

Mais 9 comme il ne ponvoit oublier sa condition naturelle , il pensoit , en menii: temps qu'il recevoit ces respects , qu'il n etoit pas le roi que ce peuple cherchoit, et que ce royaume ne lui appartenoit pas. Ainsi il avmt nne double pensée , lunepar laquelle il agissoit en roi , Tautre par laquelle il re* connoissoit son état véritable , et que ce n etoit que le hasard qui Tavoit mis en la placeoùilétxiit.. U cacboit cette dernière pensée, et il découvroif rautre. G etoit par la première qu'il traitait avec ' le peuple , et par la dei^uière qu'il traijtoit avec soimême.

Ke vous imaginez pas que ce soit par un moin* dre hasard que vous possédée les richesses dont vous vous trouvei; -maitre que celui par lequel cet homme se trouvoit roi. Vous n*y avez aucun droit de vous-même et par votre nature , non plus que lui : et non- seulement vous ne vous trouvez lils d un duc ^ mais vous ne vous trouves au monde que par une infinité de hasards. Votre naissance dé* pend d un mariage , ou plutAt de tQUS les mariages de ^eux dont vous descendez. Mais d'où dépendoient ces mariages ? d*une visite faite par rencon* ^ Ire ^ d un discouM en Tair , de mille occasions imprévues.

Vous tenez , dites-vous , vos richesses de vos

ai)cétres ^ mais n est-ce pas par i^ille hasards que vos ancêtres les ont acquises 9 et qulls vous les ont conservées ? Mille autres ^ aussi habiles qu'eux ^ pu

%gi% P£llftÉE5 DE PASCAL,

n*oiit pu en acquérir , ou les out perdues après Jei avoir acquises. Vous imagmez^vous aussi que ce soit par quelque voie naturelle que ws biens oa passé de vos ancêtres à vous ? Cela u est pas yériiable. Cet ordre n est fondé que sur la seuie yoloalf ; des législateurs , qui ont pu avoir de bonnes raisons poiir rétablir y niais dcmtaucunecertainemeiit n'est prise d un droit naturel que vous ajez sur | ces choses. S'il leur avioit plu d'ordonner que ces biens , après avoir été possédés par les pères dai:ant leur vie , retourneroient à la réipublic^ue après lent mort , vous n'auriez aucun sujet de vew en plaindre.

Ainsi tout le titre par lequel vous posséder yotit bien n*est pas un titre fondé sur la nature , mais Éur un établisscnent humain. Un antre tour d*imsgination dans ceux qui ont fait lels lois , vous aurait rendu pauvre; et ce n'est que cette rencontre du hasard qui vous a iaît naître avec la fantaisie dei lois , qui s est trouvée favorable à votre égard ^qui

VOUS met en possession de tous ces biens.

Je ne veux pas dire qu'ils ne vous appartien* nent pas légitimement, et qu*il soit permis 1 «a autre de vous les ravir; car Dieu , qui en est k maître , a permis aimaoelétés deftive des lois pour les partager vtt quand ces lois sont une fois étsblies, il est injuste de les violer. C'est ce qui vous distingue un peu de cet homme dont nous avoiM parlé , qui ne posséderoit son royaume que par ir du peuple; pme que Dieu n^amtoviseroit fie possession , et Tobligeroit à j renoncer.

â« Uea ^ il «ntarifte la vôtre. Mais ce qui tous ést

entièrement commun avec lui , c est que ce droit que yeiis y aTes u est point fondé ^ non -plus'^que le sien , sur quelque qualité et sur quelque mérite qui soit en tous , «t qui tous en rende digne* Votre âme et votre corps sont d eux^^mémes indifférents h i*ét»t de bateUer ou à eelut de duc ; et: il n'j a nUl Men naturel qw*les attache à une condi* tion plutôt qu*à une autre.

^ <^ s'ensui^il de là ? que vous deves^ avoir., comme cet homme dont nous avons p^rlé, une double pensée; et que , si voua agissexi extérieurement avec les hommes selon votre rang , vous devex leeonnoiire par une» pensée plus cechée, mais plus véritable ^ que vous a ave&riennatureUemejit au^essus d*eux. Si la pensée publique vous élièVe au-dessus du commun des hommes « que 1 autre vous abaisse et vous tienne dans une parfaite éga* lité aveo tous les hommes.; oar c est votre état na^ turel.

Le peuple 'qui vous adteire ne connoit pas

peut^tre ce secrets li croit que la noblesse est une grandeur réeUe , et il. eonsidére presque- les grands * comme étant d une autce nature que les autres. leur découvres. pas cette erreur, si vous voulez; maia n*abuse2& pas de cette élévation» aveo insolence : et surtout ne vous méconnoissez pas vous- »énm^ en erojrant que voUe être a quelque •chose de plus élevé que celui des autres»

Que dirie»-vous de oet homme qui aurott été fait roi par Terreur du peuple , s'il venoit à oublier

tellemeat sa condition naturelle, qu'il s imaginât que ce royaume lui étoit du , qu'il le méritoit , et qu'il lui appartenoit de droit? Vous admireriez sa sottise et sa folie^ Mais j en a*t-4l moins dans les ^rsonues de qualité , qui vivent dans un si étrange oubli de leur état naturel?

Que cet avis est important ! Car tous les emportements , toute la violenceet toute lafierté des grands, ne viennent que de ce qu'ils ne connoissent point oe qu'ils sont ; étant difficile que ceux qui se regarde^ roient intérieurement comme égaux à tous las 'hommes, ot qui seroicnt bien persuadés qu'ils ' n*ont rîen en eux qui mérite œs petits avantages que Dieu leur a donnés au«-dessus des autres, les' traitassent avao inscdenee. Il faut s^onblûer soi» même pour cela, et croire qu on a quelque excellence réelle an^-^essus d'eux : en quoi consiste cette illusion que je tâche de vous découvrirv

Il est bon que 'vous sacktes oe que Ton vous

doit y adn que vous ne prétendiez pas exiger des hommes oe qui ne vous seroit pas dû ; car c'est une iu justice visible : et cependant elle est iort commune ii ceux de votre condition , parce qo*ils en .ignorent la nature.

Il y a dans le monde deux sortes de grandeurs ; car il y a des grandeurs d'établissement et des grandeurs naturelles. Les grandeurs d'établissement dépendent de la volonté des hommes, ^ui ont cru, avec raison , devoir honorer certains

états 9 et j attacher certains respects. Les dignités et la noblesse sont de ce genre. En un pajs on honore les nobles » et en lautre les roturiers : en ce^i- Ini-ci les aines , en cet autre les cadets. Pourquoi cela ? parroe qu*il a plu aux hommes. Lachose étoit indifférente avant rétablissement : après rétablissement , elle devient juste , parée qtt*il est iujusté de le troubler.

Les grandeurs naturelles sont celles qui sont indépendantes de la iiaintaisie des hommes , parce qu^elles consistent clans des qualités rétlles et ef* teoîives de Tàme et du corps , qui rendeati*itee ou Tautro plus câtimable, conune les sciences, la lu* mière , 1 esprit , la ve^u , la santé , la foree«

Nous devons quelque chose à Tune et à Tautre de ces grandeurs; mais comme elles sont d'une nature différente, nous leur devons aussi différents , respects. lÀux grandeurs d*établis8ement , nous leur devons des respects d établissement^ c'est-àdire, certaines cérémonies extérieures, qui doivent être néanmoins aècompagnies , comme nous l'avons montré, dune reconnoissance intérieure de la îustice de cet ordre, mais qui ne nous font pas concevoir quelque qualité réelle en ceux que nous honorons de cette* sorte. Il faut parier .aux rois à genoux : il faut se tenir debout dans la chambre des princes. C est une sottise et une bassesse d'esprit que de leur refuser ces devoirs* • /

Jtfais pour les respects naturels , qui consisjteat dauê lestime « nous ne les devons qu*a[ux grandeurs naturelle» ^ et nous devons , ou ton traire, If

agfâ F£aift££s de pascal,

mépris et lavermon aux qualités coutraires à ces grandears aatawlles. Il a'eot (lat nécessaire , parce que vous ête^.duc , que je vous estijue ; mais il est ttéeeftsaire que }e vous ialue. Si vous âces duc et honnête hommes je rendrai ce que je dois à Tune et à Taatiie de ces qualités. Je ae vous refasevai point les cérémonies que mérite votre qualité de duc , ni lestime que mérite celle d'hoaoéte homme. Mais si vous étiez duc sans être hounâte homme , je vous ferois encore justice ; car en vous rendant les devoirs extérieurs que Tordre des hommes a attachés à votre qualité, je ne manquerois pas d'avoir pour voué le mépris iatérieurque mérite* roit la bassesse de voti^ esprit.

Voilà «a quoi coaaisie la fastice de ces devoiTSv Et Tin justice consiste à attacher les respects naturels gtanidoma d «tahlissemeat «oa à exiger les respects d établissement pour les grandeurs natuwlles. Moasiear est an pins grand géomètre .

que moi ; en cette qualité, il veut passer devant moi : je lai dirai qa*il m*j eatead rien. géamétrie est uue grandeur naturelle ; elle demande une pré<éfeaee d*estinie ; mais les hommes ny oat atta* ché aucune préférence extérieure. Je passerai donc dcnrant lui , et 1 estimerai plus que moi j en qualité de géomètre* De mêma^ si étant dluc et paif , voius ne vous contentiez pas que je me tinsse découvert devant vous , et que vaus vonlnssies encore que je vous estimasse , je vous prierois de me montres les qualités qai méritent mon estime. Si vosm le faisiez, elle vous est acquise, et je ne pourrois

VAEMlkAfi PARTIE, ABT. Xll.

▼0U9 la refbfter avec jngtice ; mais si tous ne le ftA^

siex pas , vous seriez injuste de me la demander ; et assurément vous nj reuiCiiriez pas , «fiissiez^yoïia le plus gcand prince du monde.

Je veux donc tous faire connoitre vMre e<m<li<» tion véritable ; car c est la chose du monde que les personnes de yotte sorte ignorent le plus. Qu-est*ce f à votre avis , que d*étre grand seigneur ? G est dtre maître de plusieurs objets de la eonenj^stenee des hommes , et pouvoir ainsi satisfaire 'aux be- S'îins et aux désirs de plusieurs. Ce Sont ces bé* soins et ces désirs qui ies attirent auprès de vous'i et qui vous les assujettissent : sans cola ils ne voua regarderoient pas seulement; mais ib espèrent- , . par ces services et ces déférences quUls vous vendent, obtenir de vous quelque part de, ces biens qu*ils désirent, et dont ils voient que vous disposez.

Dieu est environne de gens pleins de charité , qui lui demandent 1^ biens de la charité qui sont en sa puissance : ainsi il est proprement le roi de la charité.

Vous êtes de même environné d ixn petit nom- 'bre de personnes , sur qui vous régnes en votre manière. Ces gens sont pleins de concupiscence. Ils TOUS demandent les biens de la coneupiscenèè. ^ € est la concupiscence qui les attache à vous* Vous êtes donc proprement un roi de concupîscetiee. . Votre royaume est de peu détendue; mais vous

PENSÉES DE PASdAliy

ctes ^gal, dans le genre de royauté, aux plu5 grands rois de la terre. Ils soot comme tous des rois de concupiscence. C est la coacupiscence qui fait leur force ; c'est-à-dire, la possession des choses f|ue la cupidité des* hommes désire.

Mais en connoissant votre condition naturelle , usez des moyens ^ui lui sont propres, et ne prétendes pas régner par une autre voie que par celle qui vous fait roi« Cie n'est point votre force et votre : puissance naturelle qui vous assujettit toutes ces ^ personnes. Ne prétendez donc pas les dominer par la force , ni les traiter avec dureté* Contentez leurs justes désirs; soulagez ^ leurs nécessités; mettez votre plaisir à être bienfaisant ; avancezr-Ies autant que vQus le pourrez , et vous agirez eu vrai roi de concupiscence.'

Ce q\ie je vous dis ne va pas bien loin; e^si vous en demeurez là, vous ne laisserez pas de vous perdre ; mais au moins vous vous perdrez en bon» néte liomme. Il y a des gens qui se damnent si sottement , par 1 avarice , par la brutalité , par la débauche, par la violence > par les emportements , par les blasphèmes ! Le mo jen que je vous ouvre est sans doute plus honnête; mais cest toujours une grande folie que de se damner : et c*est pourquoi il ne faut pas en demeurer là. Il faut méprises la concupiscence et son royaume , et aspirer à ce royaume de charité où tous les sujets ne respirent que la charité , et ne désirent que les biens de la charité. D'autres que moi vous en diront le cbe-

PilEMiànE PARTiCy AUX. xii. 299

min ^ iLme }m&t de vous avoir détourné de ces voies brutales où je vois que plusieurs personnes qualité se laissent emporter , faute de bien eu connoUre la véritable nature»

Page 1