‹ Pensées choisies de Montesquieu tirées du "Commonplace book" de Thomas Jefferson; avec une introductionChapitre 3 sur 10 · DÜ « COMMON-PLACE BOOK · texte numérisé non relu

DÜ « COMMON-PLACE BOOK

Les enquêtes sur les « sources » des idées d’un écriain ou d’un homme politique, toujours fort délicates, eviennent particulièrement compliquées quand on tudie le dix-huitième siècle où les idées, s’entrecroi- “sant dans un Jacis inextricable, passent d’un pays à - l’autre et se modifient tellement en route que souvent elles reviennent dans leur pays d’origine sans être …. reconnues. Quand à cette difficulté inhérente au sujet … vient s'ajouter celle qui résulte de l'absence de docu- = ments précis et de textes sur lesquels on puisse baser - des comparaisons serrées, on ne peut guère espérer atteindre que des résultats hypothétiques et l’on ne peut formuler que des conclusions provisoires que la découverte d'un nouveau document risquera de renverser et de modifier du tout au tout. Malgré les travaux sur Montesquieu. publiés dans ces vingt derniè- “res années, on est loin d’être arrivé à des résultats

Per

définitifs sur la genèse de l'Esprit des Lois. Il n'est

donc point étonnant que l’on constate les plus grandes divergences d'opinion parmi les historiens qui. ont discuté l'influence de Montesquieu sur le dévelop=. pement des institutions politiques des États-Unis.

D'abord admis comme un fait qui n'avait même pas besoin d’être démontré, le rôle joué par les théo= ries exposées dans l’Esprit des Lois a été de plus en plus mis en doute. À mesure que les travaux sur l'origine de la Constitution américaine se sont multipliés, que les différents rouages de l'administration coloniale ont été étudiés plus en détail, il est apparu à de nombreux historiens que c'était dans la vie même … des colonies qu’il convenait de rechercher les antécédents et les principes directeurs qui présidèrent à la. codification des institutions américaines. Montesquieu, qui pendant longtemps avait été reconnu comme le grand vulgarisateur de la séparation des pouvoirs, s'est. vu retirer l’auréole dont on s'était plu à le parer et dans les récents travaux son nom n’est guère cité qu’en pas-. sant ou en note et quelquefois même on lui refuse catégoriquement toute espèce d'influence. Nous n’entreprendrons pas de rouvrir dans son ensemble une discussion qui a été tant de fois reprise par les historiens des institutions américaines et encore moins de prononcer un jugement définitif. Nous nous contenterons d'apporter au dossier du procès un texte nouveau, un document jusqu'ici ignoré qui nous paraît éclairer un côté de la question d’un jour assez inattendu.

Il semble bien tout d’abord que si l'influence de Montesquieu doive se rencontrer quelque part en Amérique, c'est chez Jefferson, celui de tous les hommes d'État américains qui passe pour ayoir été marqué le plus profondément de l'empreinte des idées

approfondie démontre que l’auteur de la Déclaration — d'Indépendance n'a point connu l’Espril des Lois, ou … du moins qu'il n’attribuait que peu de valeur à l’ou- … vrage, la cause peut être considérée comme jugée d’a- - vance, et il paraît inutile de pousser beaucoup plus loin des recherches qui ne peuvent aboutir qu'à un …. résultat négatif. Mais même sur ce point de détail, les - historiens américains sont loin d'arriver à s’entendre. - Pour certains, comme M. James Breck Perkins. « les colons américains n’eurent point de contact avec la littérature française... les théories politiques de Montesquieu et de Rousseau, l'esprit de Voltaire, l'irréligion des Encyclopédistes, n’eurent point d’in- » fluence sur des hommes qui. pour la plupart, ne connaissaient même pas ces auteurs de nom (1) ».

Dans un livre plus récent, M. Carl Becker déclare que « comme ces sentiments étaient répandus en France, et que c’est là qu'ils avaient été exprimés le plus complètement et peut-être le plus logiquement, on à quelquefois pensé que Jefferson et ses contemporains américains doivent avoir emprunté leurs idées des écrivains français, doivent avoir été influencés par

eux, par exemple par Rousseau. Mais il ne semble pas - = que Jefferson ou aucun Américain ait lu beaucoup … de livres francais. Si les « Pères » de la Constitution ont été directement influencés par certains écrivains .avant 1776, ces écrivains étaient anglais — Locke surtout (2) ».

(1) «By French literature the colonists were unaffected.…., the political theories of Montesquieu and Rousseau, the wit of Voltaire, the infidelity of the encyclopedists had no influence upon men, the most of whom did not know these writers even by name. » France and the American Revolution. Boston, New-York, 1911, p. 410.

(2) « Since these sentiments of the day were common

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Sans aller aussi loin que M. Perkins ou M. Becker, M. E. B. Merriam, au moins à deux reprises, déclare. que « l'importance de l'infiuence française sur Jefferson était cependant beaucoup moindre qu’on ne le suppose généralement. Montesquieu et Rousseau, qui à ce que l’on pourrait croire, auraient pu contribuer à déterminer ses vues, semblent n'avoir eu que peu d'influence sur lui. Il faisait peu de cas de Montes

quieu (1)... - Pour M. Are Friedenwald, si Montesquieu était connu et lu dans les colonies anglaises, ses théories montrent de façon si évidente leur origine anglaise et en particulier portent l'empreinte si nette de la philo=. sophie de Locke, que l’on ne peut attibuer beaucoup. d'importance à l’action qu'il aurait exercée en Améri- ;

rique (2).

D'autres historiens, comme le vieux George Ban-

in France, and were most copiously and perhaps most logically expressed there, it has sometimes been thought — that Jefferson and his American contemporaries must have … borrowed their ideas from French vwriters, must have been « influenced » by them, for example by Rousseau... But … it does not appear that Jefferson, or any American, read many French books. So far as the « Fathers » were, before 1776, directly influenced by particular writers, the writers were English, and notably Locke. » The Declaration of Independance — A Study in the History of Political Ideas. Harcourt, Brace & G°, New-York, 1922, p. 27.

(1) « The extent of the French influence upon Jefferson … was, however, far less than is generally supposed. Montesquieu and Rousseau, who might be presumed to have had a large share in determining his views, seem to have affected them very little. Montesquieu he held in no high esteem. » The Political Theory of Jefferson. Political Science Quarterly, vol. 17, p. 24, 1902. Voir aussi À History of American Polilical Theorices. New-York 1903, p.91, 169, 337.

(2) Herbert Friedenwald, The Declaralion of Independence. New-York, 1904, p. 198, 204.

pouvoirs que les rédacteurs de la OH trOoE auraient acceptée de Montesquieu (1) ». Un historien anglais, M. G. Ellis Stevens, tout en affirmant que Blackstone plutôt que Montesquieu a été le théoricien suivi par les Fathers, attribue cependant une importance assez -considérable à Fauteur de l'Esprit des Lois. M. William H. Hastings, allant plus loin, affirme que la théorie . de la division des pouvoirs est venue en Amérique par l'intermédiaire de Blackstone (2).

- Parmi les plus jeunes historiens, la même incertiiude peut se retrouver. Je n’en citerai que deux exem- .ples. M. Randolph G. Adams s'attache avant tout à - mettre en lumière l'apport fourni aux rédacteurs de la Constitution par les lois anglaises et les Institutions … coloniales, et s’il mentionne Locke et Rousseau, il ne — parle guère de Montesquieu (3). Au contraire, M. Char- - les C. Thach, tout en reconnaissant que Montesquieu “est souvent cité ainsi que Blackstone, arrive à cette conclusion que ni Montesquieu ni même Blackstone

— (1) George Bancroft, History of the Uniled Slales of Amer- “ica. Ed. revue 6 vol. New-York, 1885. — Mc Master, His-

…—… iory of the people of the United States. 5 vol., New-York, 1883. — Woodrow Wilson, À History of the American People,

5 vol., New-York, 1902, vol. V, p. 232.

0) C. Ellis Stevens, Sources of the Conslitulion of the Uni-

—ied Slates, New-York et London, 1894. — William H. Has-

tings, Montesquieu and the American Conslilution, Illinois Law Review, 1919, vol. XII, p.4r9.

(3) Polilical Ideas of the American Revolution, Trinity

- College Press, Durham North Carolina, 1922.

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l'avocat le plus enthousiaste semble bien être M. Thorpe, qui continue à voir en Montesquieu le maître et l’inspirateur de Jefferson et de ses contemporains. Dépeignant l’état d'esprit qui existait dans les colonies anglaises d’Amérique aux environs de 1764," M. Thorpe déclare : « Jefferson avait alors vingt-deux ans. Il lisait Locke, Sydney et Priestley sur les théories de gouvernement. L'Esprit des Lois de Montesquieu, écrit quand Jefferson avait cinq ans, était sa Bible. politique. C'est le livre qui, plus que tout autre, a. influencé la pensée politique en Amérique au dix-hui-" tième siècle. Ce fut le manuel de gouvernement de Washington, de Madison et de Hamilton. C’est le livre qui a aidé Jefferson à formuler les idées grandioses de” la Déclaration d'indépendance, comme, onze plus tard, ce devait être le livre qui aida Madison, Morris, Ellsworth, Franklin, Wilson et leurs collaborateurs à rédiger la Constitution des États-Unis (2). » Thorpe,

(1) The Crealion of the Presidency. Johns Hopkins University Studies in Historical and Political Science, series XL, n° 4. The Johns Hopkins Press, 1922, p. 77 et 169. :

(2) « Jefferson was then twenty-two years of age and was reading Locke, Sydney and Priestley, on government ; and the greatest political treatise of the century, Montesquieu’s « Spirit of Laws » written when Jefferson was five years of age, was his political Bible. That book more than . any other influenced American political thought in the eighteenth century. It was the primer of government to Washington, Madison and Hamilton. It aided Jefferson to give form to the grand ideas of the Declaration of Independance, as eleven years later it aided Madison, Morris, Ellsworth, Franklin and Wilson and their associates in

ant des textes à l'appui de son assertion, reproduit même une adresse envoyée aux habitants de Québec

citations de Montesquieu abondent.

- M: Albert Bushnell Hart, qui a tant fait pour répan-

« Le livre de Montesquieu était beaucoup lu dans les olonies, et il a eu plus d'influence que celui d'aucun autre auteur sur le développement en Amérique de la balance des pouvoirs (1). »

À ma connaissance, M. James Truslow Adams est … Je seul des historiens américains qui ait songé à distinguer des étapes et à marquer des périodes dans l'histoire de l'influence de Montesquieu en Amérique. … Dans un livre récent, il remarque que dès 1763 on pouvait se procurer les ouvrages de Montesquieu à Boston et qu'on les citait quelquefois, mais que l’in- . fluence dominante était évidemment celle des écri- - vains anglais. Dix ans plus tard cependant la mode pour les idées françaises s'était répandue, « notamment pour les idées de Montesquieu, dont les vues … fausses sur la Constitution anglaise devaient grande- ment contribuer à donner une forme à l'opinion … publique américaine. Nous le trouvons maintenant cité de façon vraiment fréquente, et l’on voit même . une annonce remplissant une page entière de journal : . proposant de publier en Amérique une édition anglaise de ses ouvrages « qui devraient se trouver dans toutes

les mains (2) ».

dif

making the Constitution of the United States. » — The Constilulional History of the United Stales. 3 vol. Chicago, 1901, VOL. I, p. 155.

(1) American History told by Contemporaries, 4 vol. New- York, 1900-1917, vol. IL, p.144.

(2) « … Montesquieu whose false views of the English

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toutes les modifications, Loutes les variations et tou les nuances imaginables. On pourrait ainsi continuer

cains sans arriver à d’autre résultat que d’entasser le affirmations les plus contradictoires. Qu'en conclu sinon que la question est une de celles sur lesquel il est presque impossible, ou tout au moins fort difficile, d'arriver à une certitude même relative. 14

D'autre part, il importe de remarquer que les affirmations de M. Becker et de M. Perkins ne peuvent. guère se soutenir en présence de textes aussi précis que ceux cités par M. Thorpe et M. J. T. Adams. Que. Montesquieu ait eu peu d'influence, la chose est fort possible; que son influence ait été renforcée par ce de Blackstone, c'est ce qui est encore fort probable; que l’on trouve dans les institutions coloniales le germe des institutions républicaines, personne n’y contredira; mais on n’admettra moins aisément que les colonistes américains n’aient connu Montesquieu. que de nom, ou même ne l’aient point du tout connu é 11 suffit de jeter un coup d'œil sur le Federalist, sur les œuvres politiques de John Adams, telles que sa

Constitution were largely to mould American public opinion. We now find him quoted with considerable fre quency, and even a full-page advertisement proposing to. publish an American edition of his work « which ought (0. be in every man’s hands. » 4

James Truslow Adams, Revolutionary New England,… 1691-1776. Boston, 1923, p.288, 388etn. ;

Defence of the Consltutions of Government of the United States of America (1787-1788) ou sur ses Dissourses on Davila (1590), pour trouver Montesquieu cité à maintes reprises.

- D'autre part, la conclusion à laquelle est arrivée M: Merriam se comprend fort bien et peut se justifier par de nombreux textes tirés des écrits même de Jef- «ferson. En voici quelques-uns choisis parmi les plus

d -Écrivant, à son retour de France, à Thomas Mann -Randolph qui lui avait demandé quels livres il devait se procurer pour poursuivre ses études, Jefferson se nçait dans une charge à fond contre Montesquieu.

« On recommande généralement, disait-il, l'Esprit

. Jecteur doit être constamment sur ses gardes. On a publié récemment une lettre d'Helvétius, qui était l'intime de Montesquieu et qu'il avait souvent consulté … avant la publication de son livre. Helvétius lui recom- -manda de ne point le publier, et dans cette lettre à - un ami il nous donne l'explication du mélange de …. vérité et d'erreur contenu dans l’ouvrage. Il dit que Montesquieu était un homme qui lisait énormément ; : qu'il avait fait des extraits de tout ce qu’il lisait, et … que/son objet était de présenter dans un ordre systé- __ matique tout le contenu de son livre d’extraits, et de prouver ainsi son ingéniosité en réconciliant les faits contradictoires qui s’y trouvaient (1). »

- (1) « In the science of government, Montesquieu’s Spirit of Laws is generally recommended. It contains, indeed, a great number of political truths; but also an equal num- …ber of heresies : so that the reader must be constantlÿ on

… his guard. There has been lately published a letter of Hel-

Dix ans plus tard, au lendemain de son inauguration comme Président des États-Unis, il s’en prend” encore à Montesquieu, dans une lettre à Nathaniel. Niles de Baltimore : « Le chapitre de notre histoire, qui vient de se clore fournit à l'humanité un ensei-. gnement nouveau. Il fournit une preuve de plus de la fausseté de la doctrine de Montesquieu qui prétend. qu’une république ne peut se maintenir que dans un état au territoire peu étendu. C'est le contraire qui est vrai (1). » ;

La publication en Amérique et par les soins de. Jefferson du Commentaire de Destutt de Tracy sur l'Esprit des Lois devait fournir à l'homme d'État américain une occasion de plus de manifester la défiance qu’il n’avait cessé d'éprouver à l'égard des. théories de Montesquieu (2). Quelques cilations empruntées aux lettres qu’il écrivit à celle occasion permettent de montrer que l'expérience de la vie publi=,

vetius, who was the intimate friend of Montesquieu, and … whom he consulted before the publication of his book: … Helvetius advised him not to publish it ; and in this letter. to a friend he gives us a solution for the mixture of truth and error found in his book. He says Montesquieu was a. man of immense reading ; that he had commonplaced all his readings, and that his object was to throw the whole … contents of his commonplace book into systematical order, and to show his ingenuity by reconciling the contradictory facts it presents. » To Thomas Mann Randolph, May 30, 1790. Memorial edition, VII, 31. :

(x) « The last chapter of our history furnishes a lesson 3 to man perfectly new... It furnishes a new proof of the … falsehood of Montesquieu’s doctrine, that a republic can be preserved only in a small territory. The reverse is the … truth. » March 22, 1801. M.E., X, 232. .

(2) On trouvera toute l’histoire de cette publication dans … le livre que je viens de publier sur Jefferson el les Idéologues, … Paris et Baltimore, 1925. à.

< ue n’avait fait que confirmer Jefferson dans ses vues. …— Voici d’abord ce qu'il écrivait à William Duane, : l'éditeur de Philadelphie, en lui envoyant le manuscrit

l'avoir fait traduire : « Tout homme qui réfléchit en lisant a estimé que ce livre était un livre de paradoxes. Il contient, à la vérité, beaucoup de vérités et de : rincipes solides, mais il est rempli de contradictions,

: “Un mois plus tard, répondant à Duane, il est encore plus net et va jusqu’à rendre Montesquieu responsable des difficultés qu'éprouvèrent les théories répu- - blicaines à s'établir en Amérique : « Je suis toujours . heureux d'apprendre tout ce qui peut réduire cet - auteur à sa juste valeur, car sa prédilection pour la . monarchie et en particulier pour la monarchie an- - glaise a fait du mal partout et même chez nous à un . certain point de vue (2). »

Répondant à Destutt de Tracy lui-même au début - dé l'Année suivante, il le remercie d’avoir corrigé les “erreurs de Montesquieu et montré la fausseté de certaines doctrines contenues dans l'Esprit des Lois : -« Avec le monde entier, j'avais cru que l’ouvrage de . Montesquieu avait beaucoup de mérite; mais j'y ai trouvé, en même temps que tout homme qui pense, tant de paradoxes, de principes faux et de faits mal

(1) «Every man who reflects as he reads, has considered “it as à book of paradoxes; having indeed much of truth and sound principe, but abounding also with inconsisten- - cies, apocryphal facts and false inferences. » Aug. 12, 1810. M. E., XII, 4o7.

— (2) «I am glad to hear of everything which reduces that - author to his just level, as his predilection for monarchy, and English monarchy in particular, has done mischief everywhere, and here also, to a certain degree. » Sept. 16, 1810. M.E., XII, 414.

interprétés que la valeur de l’ouvrage entier devie at fort douteuse (1). » , Dans la préface de la traduction du Commentaire

lisées, mais il ne l’en accuse pas moins d’avoir rempli son livre de paradoxes, de contradictions et de rapprochements fantaisistes (2). :

À partir du moment où le Commentaire de Trac fut publié, Jefferson ne cessa de signaler l'ouvrage à ses amis. «Il y a longtemps que nous altendions une. telle réduction de Montesquieu à sa juste valeur »,… écrit-il à Thomas Cooper et, dans la même lettre, il le presse de faire étudier le livre à ses élèves (3). En 18:16, dans une lettre à Gallatin, il déclare une fois de plus qu’il n’a jamais vu une exposition si profonde et. si correcte des principes de gouvernement, et il recom-" mande la lecture à son correspondant (4). Un an plus. tard, il fait connaître le Commentaire à John Adams, qui ne tarde pas à partager l’admiration de Jefferson … pour le critique de Montesquieu (5). F

En présence de ces textes que l’on pourrait aisé.

(x) « I had, with the world, deemed Montesquieu’s Work … of much merit ; but saw in it, with every thinking man, so much of false principle and misapplied fact, as to render its value equivocal on the whole. » January 26, 1811. ME, XIII, 13.

(2) Voir Jefferson et les Idéologues, p.64 et suiv.

(3) « Have you read the Review of Montesquieu, printed by Duane? I hope it will become the elementary book of the youth at all your colleges. Such a reduction of Mon-… tesquieu to his true value had long been wanting in political study. » July 10, 1812. M. E., XI, 177.

(4) May, 18, 1816. Jefferson el les Idéologues, p. 154.

(5) January 11, 18:17. Jefferson et les Idéologues, p. 237.

ent multiplier, la conclusion à laquelle est arrivée M. Merriam avec beaucoup d’autres historiens améri-

aucune mention de Montesquieu qui soit antérieure à

… 1790. Il semble donc qu’en bonne méthode, il soit …— nécessaire de faire certaines réserves et de nous borner … à déclarer qu’à partir de 1790 Jefferson a fait peu de cas de Montesquieu. Le problème de l'influence pos- . sible de Montesquieu sur Jefferson pendant toute la - période antérieure, et par suite son influence plus ou moins directe par l'intermédiaire de Jefferson sur la 44 Déclaration d’Indépendance, la Constitution de Vir- Le ginie, et la Constitution des États-Unis, reste donc | entière.

ï D'autre part, dans sa lettre à Destutt de Tracy du . … 26 janvier 1811, Jefferson reconnaît lui-même « qu'avec le monde entier » il avait commencé par attribuer beaucoup de valeur aux ouvrages de Montesquieu. D'après ce texte nous avons le droit de supposer que l'opinion de Jefferson sur l’auteur de l'Esprit des Lois a subi des variations. Faudrait-il donc voir dans l’acharnement qu'il mit plus tard à signaler les erreurs et les paradoxes de Montesquieu le parti-pris d’un homme qui, après avoir longtemps accepté certaines théories, a décidé de brüler ce qu’il avait adoré ?

Par malheur, nous étions jusqu'ici sans renseignements vraiment nets sur la période de formation de l'auteur de la Déclaration d'Indépendance. La plupart des papiers et des livres qu'il possédait dans sa jeunesse ont été détruits par le feu; les registres de

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William and Mary, où il fit ses études, ont subi même sort. Nous en sommes réduit pour la période antérieure à 177 à nous contenter de son Autobiogra= phy, de quelques lettres à Peter Carr et des renseigne-

que soient les documents qui subsistent, il ne semble” pas qu’on en ait tiré tout le parti désirable.

Randall, après avoir examiné un certain nombre de documents de cette période qui ont par miracle échappé au feu, déclare : « Sans cet incendie, nous aurions sans doute devant nous, parmi les manuscrits. de Jefferson, des abrégés, des syllabus sans nombre sur les autorités légales, depuis le début de sa vie d'étudiant jusqu’au moment où il abandonna la profession d'avocat (1). » Bientôt après, cependant, le biographe de Jefferson ajoute : « Il tenait un livre d'extraits Common-place book et nous en a conservé un re marquable passage, écrit quand il était étudiant, dans … une lettre au docteur Cooper, datée du 11 février. 1811.» |

Si nous nous reportons à la lettre mentionnée par … Randall, nous y voyons que Jefferson y fait les décla-… rations suivantes : « Dans ma lettre du 16 janvier, je vous avais promis un échantillon de mon Common-. place book... Quand j'étais étudiant en droit, il y a. maintenant un demi-siècle, j'avais l'habitude après … avoir fini Coke Littleton qui ne saurait s’abréger, de résumer les livres que je lisais et d'en faire des extraits auxquels je méêlais parfois mes propres réflexions sur le sujet. Je vous envoie maintenant les … extraits. des passages dont je vous ai d parlé. Ils ont été écrits à un âge où rien ne me faisait peur pour acqué-

(x) The Life of Thomas Jefferson, by Henry S. Randall, à New-York, 3 vol., 1858. Vol. I, p. 52.

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r la science, et où je ne craignais jamais de suivre la ature et la raison, quelles que fussent les conclusions auxquelles elles pouvaient me conduire, n’hésitant pas à tirer la barbe à toutes les autorilés qui leur étaient ntraires (1). »

Ge n’est d’ailleurs pas le seul endroit où Jefferson mentionne son livre d'extraits. Il le cite de nouveau dans une lettre à John Cartwright, datée de Monticello le 5 juin 1824, deux ans avant sa mort. Il est bien Ë ‘évident que si nous pouvions retrouver un nombre … considérable des passages de Montesquieu « extraits » … par Jefferson et commentés par lui, dans un document __ dece genre, nous nous trouverions de nouveau placé sur un terrain solide. Nous serions enfin en mesure de discuter plus exactement que par le passé l'influence … possible de Montesquieu sur l’auteur de la Déclaration d’Indépendance.

Or le Common-place book de Jefferson existe et peut être consulté. On le trouvera au nombre des manuscrits de Jefferson conservés à la Bibliothèque du Con- … grès et nous nous proposons de le publier bientôt intégralement. Nous nous contenterons d’en détacher pour le présent les passages qui ont plus particulièrement trait à notre sujet.

Le Common-place book forme aujourd'hui un volume relié de 158 feuilles, couvertes des deux côtés d’une écriture serrée d’une netteté admirable. Il contient 908 articles, tous écrits, sauf probablement les cinq derniers, antérieurement à 1776.

On y trouve de nombreux extraits de recueils de législation, des extraits de Voltaire, de Hume, de lord

(1) La lettre de Jefferson à Cooper se trouve dans toutes j les éditions des écrits de Jefferson. On la trouvera dans la | Memorial edition, XVI, 85-97.

Kames, d'Helvétius, de Voltaire, on y trouve aussi extraits de Montesquieu allant du numéro 775 au n méro 802 inclus, |

que nous réservons pour l'édition complète du Go mon-place book. Nous ne demanderons cependant pas à être cru sur parole en ce qui concerne la partie qu traite de Montesquieu.

Si nous nous reportons à la lettre de Jefferson à Thomas Cooper que nous citions plus haut, nous pou vons arriver au moins à une date approximative. «IL y a un demi-siècle », écrivait Jefferson en 1814, ce qui. nous reporlerait à 1764, date évidemment trop éloi-. gnée, car le bn plats book: fait mention de lo : adoptées en 1774. Le « demi-siècle » de Jefferson ne. doit donc pas être pris à la lettre, à moins, ce qui est. fort possible, qu'il n'indique par là que c'est aux” environs de 1764 qu’il a commencé à tenir son registre d'extraits. EU Une note mise par Jefferson au numéro 793 va nous. | permettre de préciser plus exactement. Il cite tout d’abord un passage du livre XXII de l'Esprit des Lois dans lequel Montesquieu déclare : « Il peut se trouver un pays si malheureux qu'il sera privé des effets des. autres pays, et même encore de presque tous les siens : les propriétaires des terres n'y seront que les colons des étrangers, etc. » En marge de ce passage que l’on trouvera plus loin en entier, Jefferson a ajouté celte phrase des plus caractéristiques : « This melan- Sholy truth applies to the American colonies whose trade is so regulated by a foreign commercial power as to center all its benefits te herself. » Cette triste vérité s'applique aux colonies américaines dont les échanges sont réglés de telle façon par une puissance

tous les bénéfices pour elle.

IL est bien évident, tout d’abord, que Jefferson n'a - pu employer une expression telle que « the American

tableau frappant de la situation dont les colons américains se plaignaient depuis de longues années, et ce n'est pas trop s’avancer que de trouver là le germe de La protestation que Jefferson devait faire entendre au mois d'août 1774, dans sa déclaration intitulée À Summary View of the Rights of British America. Ge n’est donc pas exactement en 1764, mais entre 1764 et 1774, qu'il faudrait placer l'étude approfondie de Montesquieu par Jefferson, en tout cas, avant la revision des statuts de la Virginie, avant la Déclaration d’Indépendance, avant la période vraiment active et féconde de sa vie politique. Si l’on ne saurait affirmer que Montesquieu a été le maître unique de Jefferson, on doit au moins reconnaître qu'il a été avec beaucoup d’autres, au nombre desquels il faut compter Voltaire, un de ses maîtres et que, dans sa jeunesse au moins, l’auteur de la Déclaration d'indépendance a attribué quelque importance à l'Esprit des Lois.

Si cette influence de Montesquieu est indubitable, il convient cependant de ne pas l'exagérer. Plutôt que d’en présenter le tableau de façon systématique, nous avons préféré reproduire presque sans commentaires les passages mêmes du Common-place book qui ont trait à Jefferson. En dehors de l'intérêt que présente cette publication pour l’histoire des idées de Jefferson, on y trouvera un petit recueil de pensées choisies de Montesquieu qui ne manque pas de piquant.

La première constatation qui s'impose est que Jef-

of ÉTUDES FRANÇAISES

a1, 27, 28, 30 et 31, qui n’ont qu'un intérêt purem historique. Même dans les chapitres qu’il a analysé il a laissé de côté certains développements qui auraie dû, semble-t-il, le frapper. La plus curieuse de« omissions est celle du fameux principe sur la sépar. tion des pouvoirs qui se trouve au chapitre vr du livre IX, où se trouve tracé le tableau de la constitutio anglaise. Cette omission semble bien donner raiso ceux des écrivains américains qui maintiennent qi les auteurs de la Constitution américaine ont tiré leurs principes directeurs des institutions mêmes qui existaient dans les colonies et qui s'étaient lentement précisées au cours d’une administration s'étendant su près d’un siècle et demi. Jefferson n'avait d’ailleurs, avant 1776, aucune raison spéciale de s’attarder | étudier d’après Montesquieu un gouvernement qu connaissait fort bien lui-même et par d’autres autorités. Aussi, bien qu’il ait admis et posé la théorie de la séparation des pouvoirs dans son plan de la Consti tution de Virginie, il est loin d’être prouvé que Montesquieu ait contribué en quoi que ce soit à lui en. révéler l'importance. Par contre, il a fait dans l'Esprit des Lois une riche moisson d'idées et de principes généraux dont il devait par la suite faire l'application, à maintes reprises dans sa longue carrière politique Entre quelques-unes des idées fondamentales de - Jefferson et les pensées qu'il a extraites de l'Esprit des. Lois, les rapprochements s'imposent. Il a trouvé chez Montesquieu une claire exposition de la souveraineté. du peuple. Il a vu comment fonctionne la démocratie et comment elle se corrompt (N° 576-778); quels dangers offrent pour une république les armées de métier. Il a pu comparer sa théorie des « peines » avec celle

chez Jui une condamnation formelle de la léplanenta- ion commerciale i imposée par l’Angleterre à ses coloies, et a sans doute souscrit à cette maxime qu’en Angleterre c’est le commerce qui dirige toute la poli- . tique. Surtout, il a trouvé chez Montesquieu, formel … Jement énoncé, le principe de la séparation de l’Église }, et de l’État qu'il devait faire proclamer en 1786 par . l'Assemblée de Virginie. Il a sans doute aimé voir ce président au parlement réclamer des lois claires, précises et peu nombreuses, et c’est dans ce sens qu'avec … ses amis il devait essayer de formuler un nouveau - code pour la Virginie en 1776. Partout il a retrouvé - cette idée, qu'il devait défendre toute sa vie, que les lois humaines sont variables et changeantes, qu'elles varient avec la nature des choses et les mœurs, et, allant plus loin que Montesquieu, il ira jusqu'à proclamer qu’une génération d'hommes n’a pas le droit de légiférer pour les générations qui suivront. __ Dans les notes qui accompagnent le texte on trouvera plusieurs autres rapprochements indiqués brièvement. Il aurait été facile de les multiplier et d’accompagner le texte de Montesquieu d’un commentaire continu tiré des écrits de Jefferson. Un tel procédé … aurait cependant présenté des inconvénients sérieux. … Ge serait mal connaître à la fois Jefferson et Montesquieu pour croire que c’est dans l’Espril des Lois, et dans l'Esprit des Lois seul, que l'homme d'État américain a pris une doctrine ou une théorie détermi-

cation de l'Esprit des lois, et beaucoup d’autres appar tiennent au patrimoine commun de tous les penseurs politiques. Notre texte ne doit donc pas conduire à. des conclusions définitives et trop précises sur les « sources » des idées de Jefferson. C’est bien plutôt. comme un document psychologique qu'il convient de le considérer. Il marque, dans l'histoire de la pensée de Jefferson, un moment où l’auteur de la Déclaration d'indépendance s’est trouvé en accord avec l’auteur de” l'Esprit des Lois. On pourra voir, en le lisant, comment. l'esprit de Jefferson a réagi à la lecture de Montesquieu. comment il a été frappé par certaines formules, soit que ces formules aient fait germer en lui des idées. nouvelles, soit qu’elles aient simplement éveillé un. écho. de.

Il reste cependant à indiquer comment, après avoir pratiqué et utilisé Montesquieu comme il l’a fait, Jefferson a été conduit à l'attaquer violemment et de u façon persistante après 1790. à

Les raisons de cette animosité sont variées et assez. nombreuses, mais peuvent se trouver sans grande difficulté. La première est fort probablement qu’à son arrivée en France, Jefferson se trouva en contact avec ceux que le Gouverneur Morris appelait des « républicains de la plus belle eau », c’est-à-dire avec les habitués du salon de Madame Helvétius, avec les amis de Madame de Tessé, les physiocrates et les Turgotistes. De plus, à cette date de 1785, l'enthousiasme pour les idées anglaises avait baissé, et Montesquieu, convaincu d'anglomanie, était déjà fortement attaqué. Jefferson ne tarda pas à s’apercevoir que Montesquieu était devenu l’auteur préféré de ceux qui s’attaquaient à ses

- jours consulté et cité sur ce a est le célèbre Mon- - tesquieu. S'il n'est pas l'auteur de cet inappréciable

… La constitution anglaise était pour Montesquieu ce qu Homère a été pour les auteurs didactiques qui ont écrit sur le poème épique. De même que ces derniers - ont considéré le poème de l'immortel barde comme le modèle parfait d’où l’on devait tirer les principes et Les règles de l'art épique, et d’après lesquels on devait … composer tous les ouvrages analogues, de même ce - grand critique politique paraît avoir jugé la constitu- . tion anglaise comme la mesure type el suivant son expression, comme le miroir de la liberté (2). » C'est précisément là ce qui effrayait Jefferson quand, … en 1790, il mettait en garde le jeune Randolph contre - les «chérésies » de Montesquieu. Quelle que fût la part … de vérité contenue dans l'Esprit des Lois, Montesquieu avait été contaminé par l'influence anglaise. Il était devenu l’auteur favori de ceux qui voulaient établir une monarchie ou tout au moins un gouvernement aristocratique aux États-Unis, il était par conséquent dès cette date l'ennemi de cette démocratie que Jeffer-

(x) « The opponents of the plan proposed here, have, with great assiduity, cited and circulated the observation of Montesquieu on the necessity of a contracted territory for republican government. » Hamilton, Federalist, n° IX. (2) Madison, Federalist, n° XLVII.

tout cela que Jefferson proclamera toute sa vie que les”

États-Unis n’ont suivi aucun précédent dans l’établis=

sement de leurs institutions, qu'ils ont été les pre miers à donner « la première impulsion à la balle des la liberté », « to set the ball of Liberty rolling ». Affir=

mation que la république ne peut se maintenir que dans un pays au territoire limité, alors que Jefferson a

plus que doublé le territoire de l’Union par l’acquisi=" tion de la Louisiane et l’exploration de l'Ouest; admi-…

ration aveugle pour la monarchie constitutionnelle que les ennemis de Jefferson rêvaient d'établir en Améri- …

que, en fallait-il davantage pour que Montesquieu füt

-considéré comme un écrivain dangereux, presque …

comme un adversaire? On s’expliquera que Jefferson, tout en rendant hommage à l'originalité et à la vive imagination politique de l’auteur de l'Esprit des Lois, n'a jamais pu lui pardonner d’avoir, par son admiration aveugle pour l’Angleterre, retardé les progrès de la démocratie en Europe et failli faire échouer la grande expérience démocratique dans laquelle l'Amérique était engagée.

Il faudrait un gros volume pour étudier « la fortune

de Montesquieu » en Amérique. Nous n’avons fait qu'indiquer ici un des nombreux aspects de la question et ajouter un nouveau document à ceux que l’on possédait déjà. Avant tout nous avons voulu publier un texte. Dans ce texte, l'orthographe de Jefferson a été respectée. On remarquera, en plusieurs endroits, des fautes de genres, et les formes verbales singulières que l’on doit s'attendre à rencontrer chez un étranger. L'accentuation n’a pas été modernisée; les accents

l'introduction d’alinéas dans l’intérieur d’un artipour épargner au lecteur la fatigue que détermine xte trop compact et le rétablissement des majus- = au début des phrases. | Je tiens à remercier une fois de plus le personnel de

nplaisance qu'ils ont mise à faciliter mes recher- rh s. À plusieurs de mes collègues de Johns Hopkins, à que je ne nommerai point pour ne pas engager même = indirectement leur responsabilité, je dois de précieuses ications dont je leur suis vivement reconnaissant. =

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