‹ Pensées...d'après les textes russesChapitre 10 sur 62 · XIV PREFACE · texte numérisé non relu

XIV PREFACE

savait pas lorsqu'il y puisait la vie, il le faisait inconsciemment. Car il y a dans la vie de l'homme comme dans celle de l'humanité plus d'inconscient que de conscient. C'est aussi l'évolution inconsciente qui a amené Tolstoï à sa nouvelle théorie de la vie, mais y étant parvenu, il en a pris conscience. Et son grand mérite, c'est d'avoir dit tout haut que la minorité affranchie pense depuis longtemps et commence même à murmurer tout bas : que les bases de notre société sont fausses et' qu'il est temps de trouver des ressources nouvelles, des conditions morales dont dépend l'avenir de l'humanité. En somme, ce n'est pas la société que Tolstoï nie, c'est seulement ses bases mensongères.

Tolstoï n'est pas nihiliste. 11 ne nie rien. S'il est contre l'humanité, c'est pour défendre les droits sacrés de l'individu. Le bonheur de tous ne signifîet-il pas le bonheur individuel de chacun ? Si Tolstoï proclame l'horreur de la guerre et l'absurdité de l'Église et du Pouvoir, c'est parce qu'il est convaincu que les hommes ont mieux à faire que de se massacrer mutuellement, et qu'ils ne doivent être gouvernés que par leur conscience. Tolstoï ne nie pas le mariage : il trouve seulement qu'il doit être basé sur l'amour mutuel de l'homme et de la femme, et que son but unique doit être la fondation de la famille. Il ne nie pas l'instruction : il constate qu'elle est devenue c la dispensatrice des brevets d'oisiveté* » ;

* (Euvres complètes, t. XIII (Edition russe, Moscou, 1894), p. 166.

PRKFACE XV

qu'elle « déshabitue les jeunes gens de la vie, c'esl-à-dire du travail; qu'elle les rend parasites, incapables d'un effort quelconque* ». Tolstoï ne nie ni l'art ni la science : il veut que t le penseur, le peintre ne planent point dans la sérénité des hauteurs olympiques, mais qu'ils souffrent avec les hommes, pour les sauver et les consoler^ ».

Tolstoï ne prêche pas la révolte. A quoi bon se révolter? Ce sont les faibles qui se révoltent; la révolte pour eux est une consolation. Les hommes forts n'ont pas besoin d'être consolés. Ils considèrent les injustices que l'on veut leur imposer et... ils sourient. Ce n'est pas aux hommes qu'ils demandent justice, c'est à leur conscience. Quant au non-agir de Tolstoï, il ne signifie pas Yindifférence ; il enseigne qu'au lieu de rechercher — vainement — à atteindre un but mesquin et stérile, il est plus préférable d*agir sur nous-mêmes, sur notre âme, sur notre morale pour devenir plus dignes de porter le nom d'homme,

Tolstoï n'est pas pessimiste. Il ne nie pas la vie en général, il ne s'élève que contre la vie telle qu'elle est, c'est-à-dire basée sur le mensonge. Il affirme la bonté native de l'homme, il croit à la vie, il croit au bonheur, il croit à l'amour universel. « L'homme ne vit pas de ses besoins à lui, dit-il, mais il vit par

* CEuvres cemplétes, p. 468. Voir la pensée 270.

* Idem, p. 195.

XVI PRKFACE

Tamour* ». « Dieu, c'est TAmour*. » c Le seul temple vraiment sacré est le monde des hommes unis dans Tamour^. »

Et c*est la pureté morale et Tamour qui se dégagent des écrits et de la vie même de Tolstoï. Gomme la religion de Dostoïevsky est celle de la souffrance humaine, la religion de Tolstoï est celle de Tamour.

A la vue de cet écrivain de génie qui parle à la foule, mieux que le vulgaire, une langue que le vulgaire comprend*; à la vue de ce grand seigneur qui renonce aux fictions conventionnelles du monde pour revenir à la beauté paisible de la nature, on comprend que la vérité n'a pas besoin de perspicacités subtiles pour dégager la lumière, que Tidée n'est belle que si elle s*accorde avec l'action et que celui seul peut propager l'amour qui ne porte pas dans son âme l'éternel mensonge. Et on devient

' Quelle est ma vie ? p. 112. (Edition russe, Genève, 1886.)

- Idem y p. 117.

^ Les Evangiles, p. 139.

* A force de recherciier, par un noble orgueil, le suffrage des maîtres, des délicats, on arrive à dédaigner la foule. Et il est bon, parfois, de jeter un regard sur la foule, surtout quand nous n'avons rien de commun avec elle, quand nous ne voulons pas lui plaire, même lorsque nous nous enfermons dans une sorte de sanctuaire et nous disons à tous : procul esta, les profanes n'y entrent pas. Il est bon de savoir, parfois, les sentiments de la foule, surtout dans un temps ou les foules s'agitent.

PRKFAGE XVII

inquiet, on devient rêveur, on fait son examen de conscience, on sent passer sur sa tête un souffle d'apôtre, et Ton éprouve le désir irrésistible de devenir meilleur.

Certes, Tolstoï n'est pas le premier à nous révéler la puissance et la divinité de l'Amour, — mais on n'en parle jamais trop à ceux qui haïssent. Si l'amour ne nous explique pas le pourquoi de la vie, il nous enseigne comment adoucir ses souffrances ; il nous enseigne la pitié, la grâce, le pardon. Toutes nos croyances, toutes nos idées ne sont que des hypothèses relatives, et, tout compte fait, il n'y a qu'une seule chose réelle, absolue, positive, palpitante, c'est la souffrance individuelle. Nous ne savons pas ce qu'il faut pendant la durée de notre existence — rire ou pleurer, mais nous savons parfaitement que nous souffrons; nous ne pouvons pas démêler l'énigme de la douleur, mais nous la sentons, cette douleur. Pourquoi s'entretuer pour des hypothèses religieuses, quand nous portons en nous une religion naturelle, indéniable, qu'aucune découverte scientifique, aucun progrès, aucune révolution n'a jamais pu abolir, et qui est celle de la souffrance humaine? Mais les hommes ne veulent pas le comprendre. Et dire que pour pénétrer cette grande vérité il ne faut qu'un peu moins d'hypocrisie envers soi-même et plus de sincérité envers les autres ! « Qui définira la liberté, le despotisme, la civilisation, la barbarie* Quelles en sont les limites? Qui possède cette juste mesure du bien et du mal qui permet de se recon-

XVIII PRKFACE

naître dans la multitude des faits passagers? Qui donc a l'esprit assez vaste pour pouvoir, dans le passé immobile, embrasser les faits et les peser? Qui donc a vu un état où le bien et le mal ne soient pas mélangés? Comment peut-on dire que Ton aperçoit Tuii plutôt que l'autre, sinon à cause de l'endroit où l'on se trouve placé? Qui peut se détacher par l'esprit assez complètement de la vie pour la regarder de haut avec indépendance * ? > Et pourtant, un guide, un seul guide infaillible existe : c est l'esprit universel qui nous anime tous, chacun isolément, en mettant en nous la tendance au but que nous devons poursuivre. Et ce but, c'est la solidarité, c'est l'amour. L'individu seul ne peut pas créer le grand tout de la vie; mais, tout en gardant son individualité, son moi, il peut contribuer à sa construction, à son développement, à sa floraison.

Puisque nous ne savons d'où nous venons, où nous allons, ni quel est le but de notre existence ; puisque nous ignorons encore le V7'ai sens de la vie, et puisque, malgré tout, nous subissons les lois inconscientes qui nous gouvernent et nous condamnent à la vie, nous devons avoir pitié les uns des autres; nous devons avoir de la compassion pour les foules, pour les petits, pour les faibles d'esprit, qu'aucun doute n'étreint, qu'aucune angoisse ne hante, qui ne sont pas encore parvenus à comprendre la vraie beauté de la vie et qui croient en trouver le sens dans leurs désirs mesquins et éphémères. Nous

' Journal du prince Xekhlioudov, p. 13^-140.

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