Autrefois on accusait les tyrans des
crimes commis, tandis qu'aujourd'hui des forfaits, impossibles sous les Nérons, se commettent sans qu'on puisse en accuser personne. Les uns ont demandé, les autres ont proposé, les troisièmes ont rapporté, les quatrièmes ont décidé, les cinquièmes ont confirmé, les sixièmes ont ordonné et les septièmes ont exécuté. On pend, on fustige jusqu'à la mort des femmes, des vieillards, des innocents, comme en Russie, comme cela se fait partout en Europe et en Amérique, dans la lutte contre les anarchistes et autres révolutionnaires, on fusille, on tue dés centaines, des milliers d'hommes; ou, comme cela se fait à la guerre, on massacre des millions d'hommes ; ou, comme cela se fait toujours, on perd des hommes par l'emprisonnement cellulaire, par la débauche de3 casernes, — et personne n'est responsable.
170. — L'ivresse que ressentent les hommes sous rinfluence de ces excitants : revues, promenades militaires, solennités religieuses, couronnements, est un état aigu et provisoire, mais il y a d'autres états d'enivrement chroniques : celui des hommes qui détiennent une parcelle quelconque
du pouvoir, depuis le souverain jusqu'au plus humble policier, et celui des hommes qui se soumettent au pouvoir et qui sont abrutis de servilité et qui, pour justifier cet état, attribuent toujours, comme tous les esclaves, la plus grande importance et la plus haute dignité à ceux auxquels ils obéissent.
171. — Ceux qui possèdent le pouvoir sont convaincus que, seule, la violence guide les hommes ; c'est pourquoi ils l'emploient pour maintenir l'ordre de choses existant. Or, cet ordre se maintient non pas par la violence, mais par l'opinion publique dont Faction est compromise par la violence. C'est pourquoi l'action de la violence affaiblit ce qu'elle veut précisément maintenir.
172. — Les hommes qui oppriment, c'est-àdire ceux qui participent à l'administration, et les hommes qui profitent de l'oppression, c'est-àdire les rich^,, ae constitijient plus aujourd'hui,
comme autrefois, Télite de la société et ne présentent plus ridéal de bonheur et de grandeur vers lequel tendaient jadis tous les opprimés.
173. — La peur de supprimer la défense visible du gendarme est une peur particulière aux gens des villes, c'est-à-dire aux gens qui vivent d^ns des conditions anormales et artificielles. Ceux qui vivent dans des conditions normales, non dans les villes, mais au milieu de la nature et luttant avec elle, n'ont pas besoin de cette protection et savent combien la violence nous protège peu contre les dangers réels qui les entourent. Dans cette terreur il a quelque chose de maladif qui provient surtout de ces conditions artificielles, dans lesquelles la plupart de nous vivent et grandissent.
174. — On croit généralement que les gouvernements augmentent les armées uniquement pour la défense extérieure du pays, alors que les armées leur sont surtout nécessaires pour leur
Ossip-LouRiÉ. Pensées de Tolstoï. 5
propre défense contre les sujets opprimés et réduits à Tesclavage.
175. — Pour acquérir le pouvoir et le conserver, il faut aimer le pouvoir. Et Tambition ne s'accorde pas avec la bonté, mais, au contraire, avec Torgueil, la ruse, la cruauté.
176. — Ce ne sont pas les meilleurs, mais les pires qui ont toujours été au pouvoir et qui y sont encore.
m. — Le pouvoir choisit et attire les éléments les plus mauvais de la société, les transforme, les améliore, les adoucit, parfois après une génération, parfois après plusieurs, et les rend à la société.