PREFACE VU
vérité dans Tinfini, souffre beaucoup plus que le guerrier combattant corps à corps avec Tennemi. Tolstoï a beaucoup souffert. Il a perdu le sens de la vie, et la loi de conservation individuelle lui ordonnait de vivre î Or, de tous les hommes supérieurs qui ont contribué à la naissance des théories nouvelles de la vie, c'est Jésus de Nazareth qui a souffert le plus. Il s'établit une sorte de fluide électrique entre ceux qui souffrent. Celui qui ignore les souffrances morales ne pourra jamais adoucir celles d'autrui. La souffrance nous rapproche et nous fait comprendre les uns les autres. Et c'est pourquoi la douce figure de Jésus, qui a connu la souffrance, attirait Tolstoï, et il a cru trouver dans son enseignement le sens de la vie. Sa joie fut immense. « J'ai cru à la doctrine de Jésus, dit-il, et ma vie changea ^ »
Cette joie fut inconsciente, puisque la conscience, c'est-à-dire la raison de Tolstoï n'apercevait pas que la doctrine de Jésus, comme toutes les doctrines philosophiques et théologiques , enseignait aux hommes de régie?' leur vie, et non pas le sens de la vie. Toutes indiquent comment vivre et non le pourquoi de la vie. Même pour comment vivre les philosophes et les théologiens ne s'entendent guère : chacun loue sa doctrine, chacun exalte son dieu. Le sens de la vie ! Qui jamais le découvrirait? Lorsque la psycho-physiologie aura déterminé (?I) les lois inconscientes qui gouvernent le monde sensible, peut-
* En quoi consiste ma foi, p. 1.
VIII PRKFACE
être connaîtrons-nous le pourquoi de notre existence ! En attendant, c la continuité de la vie doit être pour nous un dogme * ».
Tolstoï a donc trouvé une nouvelle conception de la vie. Cette conception se résume dans un des commandements de Jésus : Ne résiste pas au méchant. « Ne résiste pas au méchant, nous explique Tolstoï, veut dire : ne résiste jamais, c'est-àdire n'oppose jamais la violence', autrement dit : ne commets jamais rien qui soit contraire à l'amour 2. » Si les hommes veulent connaître le bonheur, ils doivent : a) vivre en paix avec tout le monde et b) ne jamais résister au mal par le mal.
* Virchow. Communication faite au xn« Congrès international de médecine, Moscou, août 1897.
* Il existe à la Bibliothèque de Prague un ouvrage inédit du Tchèque Kheltschitsky daté du xv« siècle, intitulé le Filet de la Fai et traitant de la non-résistance au mal par violence. L'impression de cet ouvrage fut commencée en 1888 par l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg et suspendue par la censure.
Un Américain, William Lloyd Harrisson, fonda en 1838 à Boston une société des kuakers basée sur la non-résistance au mal.
On peut encore signaler le livre de Dymon On Ward, Londres, 1824 et celui de Daniel Mussert Non-résistance asserted, Londres, 18b'4.
Tolstoï a appris l'existence de ces ouvrages après Tapparition de son livre sur la religion.
* En quoi consiste ma foi, p. 15.