L’AME DES BÊTES
L'empire de l'homme sur les animaui esl légitime, aucune révolution ne peut le détruire : c'est l’empire de l'esprit sur la ma
lière C'est par supériorité de nature que
r homme régne et commande , il pense , et dès-lors il est maître des êtres qui ne pensent pas.
(Buffon, Mil. uai., I. vu, édit, In-I2 (
Les bétes sont-elles de purs automates dépourvus de toutes sensations, de simples machines montées à l’avance pour tous les mouvements qu’elles doivent exécuter; ou bien ont-elles en elles-mêmes un principe qui anime leurs organes, éprouve des sensations et forme des volontés? ce principe est -il matériel ou immatériel, intelligent ou seulement sensitif, c’est-àdire classé comme intermédiaire entre la matière et l’intelligence?
■ 84 PENSÉES d’un CHOYANT.
On pourrait s’étonner peut-être de l’importance que nous croyons devoir mettre à l’examen de ces questions, si l’on ne savait qu’après avoir été longtemps, dans les écoles, un objet de curiosité propre à exercer les esprits, celte partie de la philosophie ou, si l’on veut, de la physiologie comparée est devenue une arme dangereuse entre les mains des sophistes modernes; ce qui fait un devoirau vrai philosophe de .s’emparer de cette matière, de l’approfondir et par là d’enlever aux ennemis des saines doctrines cette arme fatale avec laquelle ils ne se proposent rien moins que de bouleverser tout le domaine de la morale.
Pourquoi; en effet, nos soi-disant philosophes affectent-ils de comparer la bête à l’homme, sinon pour ôter à celui-ci toute idée de sa ressemblance avec Dieu et des devoirs qu’elle lui impose? « Dès qu’ils ont eu avancé , dit M. de lîonald , que notre faculté de penser était toute entière dans l’organisation, conséquents à eux-mêmes, ils ont supposé une intelligence, sinon égale, du moins semblable à la nôtre, partout où ils ont aperçu une organisation semblable en quelque chose à celle de l’homme ; et tous les êtres animés ont été classés dans une série de termes semblables dont le ver et l’homme sont les extrêmes (i). »
(I) Rechercha philosophiques sur les premiers objets des connaissantes morales, t. 11 , p. 23t.
l’ame des bêtes.
« Ainsi, dit le grand Bossuet, l'homme sc fait un jeu de plaider contre lui-méme la cause des bétes. » Condillac est allé jusqu’à leur prêter la plus haute fonction de l’intelligence, la faculté de se former des idées générales (i).
(1) Voyez Bossuet, Buffon, M. de Bonald et Flotte. C'est dans ces excellentes sources que nous avons puisé- On trouve en effet de trèsbonnes choses dans Bossuet, dans M. de Bonald et dans Flotte. Cependant, je ne trouve pas dans ce dernier le langage assez exact, assez sévère. Je n'aime pas ces expressions : « La raison des brutes agit faiblement... Leur Ame est une substance qui pense... Leur intelligence est bornée... Les animaux réfléchissent peu, raisonnent peu, etc. » Il est vrai, les développements ultérieurs pleins de lumière et de raison prouvent suffisamment que ces affirmations sont plutôt dans le langage que dans la pensée de l'auteur. Je préfère dire nettement avec Bossuet, Buffon et M. de Bonald, que les animaux n’ont ni raison, ni intelligence, ni pensées proprement dites. « L'Ame des bétes, dit M- de Maistre, n'est qu'un asymptote de la raison, qui pourra s'en rapprocher tant que vous voudrez, mais sans jamais la toucher. > ( Soirées de Sl-Pilersbourg , l. i, p. 501 .)
L'intelligence est active et libre : la matière esclave et passive. Où il y a intelligence, il y a liberté morale, ou libre arbitre. Or, U est certain que les animaux sont privés de la liberté morale. Donc ils n’ont pas d'intelligence.
Il n'y a que l'étre intelligent, pensant, raisonnant, c'est-à-dire l'être raisonnable ou l’homme qui soit fait à l'image de Dieu. • Tout ce qui u’est point intelligent, dit Bossuet, n’est ni l'Image de Dieu, ni capable de Dieu. > Si vous accordiez aux bétes quelque degré d’intelligence ou dé raison , vous seriez forcé par là même de reconnaître qu elles ont aussi quelque degré de ressemblance arec Dieu, ce qui serait souverainement absurde et ridicule.
D allteurs, l'instinct si assuré des animaux cl leurs sensations si vives et si sûres suffisent pour expliquer l'image d'intelligence et de raison que l’on observe chez quelques uns des plus parfaits, romtne le chien el le singe : ce n'est pas leur instinct qui raisonne, il est lui-
i8fi
u 11 n’est pas étonnant que l’homme qui se connaît si peu lui-même, qui confond si souvent ses sensa-
même raisonné et préordonné pour arriver infailliblement à sa lin.
Il suit de ce qui précédé que si l'on accorde à la brute quelque degré d'intelligence ou de raison, on sera naturellement conduit à conclure que l’homme ne doit son extrême supériorité qu’à une organisation infiniment plus parfaite que celle des animaux ; que son intelligence, fruit de celle organisation, quoique infiniment supérieure à celle des bêtes, n'est cependant pas d’une autre nature ; et qu’ enfin, s’il y a entre l’homme et les animaux différence de facultés et d’aptitudes, il y a identité de nature et de destinée, ce qui est absurde.
On objecte que « l’on ne peut refuser aux animaux quelques pensées et une certaine ébauche de raisonnement. Nous voyons, dit-on, un chien poursuivant un lièvre, en quitter la trace et courir droit dessus en ligne diagonale, si le lièvre vient à se détourner. Le chien, en faisant l’application du premier principe de la géométrie, ne montre-t-il pas une sorte de réflexion et un choix délibéré ? * Celle circonstance qui vous parait être le résultat de la réflexion et du raisonnement, entre tout naturellement dans les prévisions instinctives de l’animal et en est un effet manifeste. Qu'y a-t-il d’étonnant de voir te chien changer la direction de sa course pour courir droit sur l’objet qu’il poursuit et qu’il a actuellement sous les yeux ? Il n’a quitté la première ligne que parce qu’il n’y voyait plus le lièvre dévié à droite ou à gauche, et il marche sur une autre ligne droite dans laquelle II l'aperçoit ; il fait en cela ce que font tous les animaux chasseurs, même les moins intelligents , il court instinctivement sur ce qu'il voit , et voilà tout. « Le cerf, dit-on, brouille et confond ses voies pour tromper les chiens qui le poursuivent ; il fait même lever un autre cerf pour leur donner le change. J’avoue que je ne vois dans tous ces mouvements que l’embarras d'un animal craintif qui revient sur ses pas, parce qu’il ne sait où se sauver, et la peur qu'en fuyant il communique à un aujre animal do son espèce. Si le cerf raisonnait même pour le grand motif de sa conservation, il s’éloignerait des lieux habités par l’homme ; il ne bramerait pas au temps de ses amours pour avertir l'homme de sa présence. » (M. de Bonald, ouv. déjà cité, p. 474.)’
El d’ailleurs, quand nous accorderions aux animaux les plus par-
lions et ses idées, qui distingue si peu ic produit de son âme de celui de son cerveau, se compare aux animaux, et n’admette entre eux et lui qu’une nuance dépendante d’un peu plus ou d’un peu moins de perfection dans les organes ; il n’est pas étonnant qu’il les fasse raisonner, s’entendre et se déterminer comme lui, et qu’il leur attribue, non seulement les qualités qu’il a , mais encore celles qui lui manquent. Mais que l’homme s’examine, s’analyse et s’approfondisse, il reconnaîtra bientôt la noblesse de son être, il sentira l’existence de son âme, il cessera de s’avilir, et verra d’un coup d’œil la distance infinie que l’Étre suprême a mise entre les bétes et lui (i). »
Descaries, avec les défenseurs rigides de la spiritualité exclusive de l'âme humaine, fait des animaux de pures machines dans toute la force de l’expression , « machines montées d’avance, dit M. de Bonald, pour tous les mouvements que nécessitent la
faits quelques degrés d’intelligence et' de réOeilon, il n'en resterait pas moins toujours une distance infinie entre l’orang-outang le plus intelligent et l'homme le plus stupide, malgré la grande ressemblance d’organisation. Celul-cl, en elTet, par son intelligence, domine au moins loua les animaui, et, de plus, il sait produire le feu et en faire usage, ce que tous les animaux ensemble ne feront jamais. Ce puissant et terrible agent de destruction n’a été confié qu'à l'Intelligence, qui seule peut en régler l’emploi. Au surplus, si tes animaux, dans quelques cas rares , offrent l’apparence de quelque combinaison intellectuelle , ce n’est toujours que d’une manière relative à leur conservation , à leur lin et à leur destination dans le service de l'homme.
(I) Buffon, llist. ual., I. m, p. 85.
l88 PENSÉES u’üN CROYANT.
conservation des individus et la propagation des espèces, et que nous pouvons ensuite à quelques égards, en nous servant de leur instinct, monter nous-mêmes pour nos besoins et plier à certains mouvements et à certaines habitudes. Une fois la toute-puissance du créateur admise, il ne paraît pasà ces philosophes plus contraire à la raison de supposer des machines naturelles organisées pour une suite de mouvements tendants à une fin déterminée, que d’expliquer, la puissance de l’homme étant donnée, le mécanisme des machines artificielles organisées par l’homme pour une suite de mouvements tendants à un résultat quelconque. »
Entre l'opinion qui fait des bêtes de pures machines et celle qui leur attribue une intelligence, il est une opinion mitoyenne qui nous semble la seule vraisemblable, la seule qui rende à la fois raison de tous les phénomènes en levant toutes les difficultés. Dans cette hypothèse, l’âme des bêtes pourrait se définir une substance intermédiaire entre la matière et l’intelligence ; celte substance est capable de recevoir des sensations et des images qui ne sont, comme dit Bossuet, que des scnsationscontinuécs, et voilà ce qui la sépare de la matière ; mais elle est incapable d’idée, de pensée, de raisonnement cl de réflexion, cl voilà ce qui la distingue essentiellement de l’intelligence humaine. (Voyez l’Ordre hiérarchique de l’universalité des êtres terrestres, p. 33.)
l'ame des bêtes. 189
Peut-être que dans cette question, ainsi que dans beaucoup d’autres, les philosophes spiritualistes ne disputent que faute de s’entendre. Le ternie d’àme révolte les uns, celui de machine choque les autres; mais qu’on ne conteste pas sur des mots. II ne s’agit pas de savoir précisément si les bêtes sont des machines, ni si elles ont une àme quelconque. Et d’abord tout être animé et l’homme lui-même est en un sens, et dans une partie de son être, une machine, c’est-à-dire une portion de matière organisée pour une fin déterminée ; ce qui convient aussi aux machines artificielles qui sont l’ouvrage de l’homme. E11 second lieu « toutes les mécaniques, dit M. de Bonald, sont mues par un moteur général et matériel qui donne l’impulsion première à tous les mouvements secondaires; c’est l’air, l’eau, le feu, un ressort qui se détend, un poids qui descend, l’oscillation d’une pendule Ce moteur est l’àmc de là ma-
chine, et même, dans quelques-unes, il en porte le
nom La question est donc de savoir, dit ailleurs
M. de Bonald, si cette mécanique des brutes a en elle ou hors d’elle le principe de son mouvement, et de quelle nature est ce principe. »
Voyons en quoi l’animal ressemble à l’homme. Il nous sera facile ensuite de prouver qu’il y a encore, malgré cette conformité, l’infini de l’un à l’autre.
Ainsi que l’homme, la bête a des organes et souvent bien supérieurs en énergie aux mêmes orga-
igo PENSÉES d’un croyant,
iics de l’homme ; comme lui, elle voit, entend, touche, odore, sent : en un mot, par le moyen de ses organes, elle perçoit des sensations à sa manière et reçoit des images. On doit donc admettre dans l^animal un principe intérieur, ou une certaine faculté capable de sentir et d’imaginer ou, si l’on veut, d'iniager ; c’est par conséquent se refuser à toutes les preuves d’analogie et d’expérience que de supposer avec Descartes les animaux de pures machines dépourvues de sensations quelconques. A quoi bon, en eftet, cet appareil organique si uniforme? Pourquoi des organes si semblables n’auraient-ils aucun rapport dans leur destination? Pourquoi des yeux, des oreilles, etc., dans la bête comme dans l’homme? Le simple bon sens ne crie-t-il pas que, chez l’un comme chez l’autre, les yeux sont faits egalement pour voir et les oreilles pour entendre. Non, non, on ne persuadera jamais que ces divers organes des brutes ne soient pas destinés par l’auteur de la nature aux usages qu’indiquent l’expérience et l’analogie. Et d’ailleurs l’homme et l’animal donnent au dehors les mêmes signes d’images et de sensations internes, les mêmes marques, par exemple, de faim et de soif, de douleur et de plaisir, etc. Aussi sommes-nous tous ' portés, par un penchant naturel et irrésistible, à leur attribuer ces sensations et ces images ; or, ce jugement que nous portons universellement et antérieurement à toute réflexion ne semble-t-il pas apparte-
l’ame des bêtes.
nir au sens commun, n’est-il pasla voix de la nature, et le supposer erroné ne serait-ce pas en faire retomber l’erreur sur l’auteur même de la nature? Chez les peuples les plus civilisés comme chez les plus sauvages , un défenseur de l’opinion cartésienne ne pourrait qu’exciter le rire en voulant prouver à force de subtilités qu’un chien, par exemple, blessé d’un coup de feu ou rassasié dans sa faim, n’éprouve point en réalité d’autres sensations qu’un arbre, lorsqu’on en coupe le tronc ou qu’on en arrose les racines.
Les cartésiens ne mettent aucune différence entre un animal et une horloge, en ce sens qu’ils refusent la sensibilité et les sensations à l’un comme à l’autre. Cependant tous les peuples de la terre taxeront de cruauté l’homme qui se fera un plaisir barbare de tourmenter les animaux, sans raison et sans utilité, tandis que nul homme au monde n’aura la pensée de regarder comme cruel celui qui brise son horloge, ou en soumet toutes les pièces à l’action du feu. Par un sentiment universel et invincible tous les hommes jugent donc qu’un animal est sensible et qu’une horloge est insensible. C’est une loi de la nature, antérieure à toute réflexion et à tout raisonnement.
« Dieu nous tromperait, dit Flotte, si les bêtes n’étaient que de pures machines, puisqu'il mettrait sous nos yeux une multitude de phénomènes d’où résulte et d’ou doit résulter dans l’esprit de tout homme l’idée d’une cause qui cependant n 'existerait point.»
iga PENSÉES l>’uN CROYANT.
Y pensez-vous, ^dira un cartésien ? Si vous avouez des sensations proprement dites chez l’animal * il faudra, pour être conséquent, lui attribuer un principe immatériel (i), seul capable de percevoir la sensation, et n’est-ce pas là prêter le flanG au matérialisme, et mériter le reproche d’asàimilcr en quelque sorte l’homme à la brute ?
Nul doute qu’en admettant des sensations dans l’animal, on ne lui suppose une faculté immatérielle, puisque, comme nous l’avons prouvé ailleurs jusqu’à l’évidence, la matière, soit organisée, soit inorganique, n’est pas moins incapable de sensation que d’intelligence. Mais que les spiritualistes se rassurent sur les conséquences qu’ils redoutent de cet aveu ; de la sensation à l’intelligence, qui fait le caractère propre de l’àme humaine, il y a aussi loin que de la matière à la sensation. Ainsi en bornant, comme on doit le faire, l’instinct de la bête à la sensation, ou à la perception, comme disent les physiologistes, et à • la réminiscence des images, nous aurons encore l’infini de l’instirict animal à l’intelligence de l’homme.
Là dessus nous sommes d'accord avec Buffon qui dit:
« Les animaux ont des sensations et non pas des idées. » Et avec Bossuet : « Il semble que tout le
(1) Ce principe immatériel oti ce qu’on appelle l'Ame des bétes n'est selon noos autre chose que la force vitale sensitive. Vojei le développement de ce principe à la page 53.
l‘ame des BÊTES. ig3
mieux qu’on puisse faire pour les animaux est de leur accorder des sensations ( i). »
Quoi qu’il en soit , il nous parait absurde , encore
(1) Les animaux n'ont pas la mémoire proprement dite , là mémoire humaine, qui, comme dit BulTon, est la trace de nos idées. Elle émane de la puissance de réfléchir ou de l'Urne ; elle est le souvenir de toutes les idées intellectuelles, morales et sensibles. Les animaux ne peuvent avoir une mémoire de cette nature, parce qu'ils n'oot pas d'idées intellectuelles et morales, ils n'ont que des Idées sensibles, ouplutôt, des images des objets sensibles, parce qu'ils ne sont proprement capables que de sensations et point d'idées proprement dites. L'espèce de mémoire que montrent donc les animaux n'est que le renouvellement de leurs sensations, ou plutôt des ébranlements du sens intérieur : c'est la réminiscence. « C'est la seule qu’on puisse, continue BulTon, accorder il l'animal ou à l’homme imbécille, qui sont des (ires dont les résultats et les opérations sont les mêmes & tous égards, parce que l'un n'a point d'Ame (spirituelle) et que l'autre ne s'en sert point ; tous deux manquent de la puissance de réfléchir, et n'ont par conséquent ni entendement, ni esprit, ni mémoire, mais tous deux ont des sensations, du sentiment et
du mouvement
Leurs sensations antérieures sont renouvelées par
les sensations actuelles; elles se réveillent avec toutes les circonstances qui les accompagnaient; l'image principale et présente appelle les images anciennes et accessoires ; ils sentent eomme ils ont senti, ils agissent donc comme Ils ont agi ; ils voient ensemble le présent et le passé, mais sans les distinguer, sans les comparer, et par conséquent sans les
connaître
. . . Ils n’ont donc aucune connaissance du passé, aucune idée du
temps, et par conséquent ils n’ont pas la mémoire. • ( BulTon , Bit!, nnt., t. ut, in-8°, p. 40 et 41.)
Une autre preuve que les bêles n’ont ni entendement, ni esprit, etc., c’est qu’elles ne sontpascomme l'homme sujetlesii l'aliénation mentale, ou plutôt à l'idiotisme, par la raisonque l’on ne perd pas ce que l'on n'a point. Cependant nos animaux domestiques, comme on sait, ne sont pas exempts des maladies corporelles et physiques. Il n'y aquel'hommoqui
iq/j PENSÉES d’un choyant.
uii coup, d’attribuer la sensation des brutes à un mécanisme dont on ne voit la liaison avec aucun des effets et qui par lui-même ne rend raison d’aucune des apparences ; tandis que nous trouvons une cause qui naturellement réunit , et qui explique parfaitement toutes ces apparences et tous ces effets.
En bonne philosophie, la liaison d’un grand nombre d’apparences et d’une suite d’effets réunis , avec une cause qui les explique, prouve indubitablement l’existence île cette cause , lorsque la cause supposée peut seule rendre raison de tous les phénomènes. Je ne connais pas d’autre manière de philosopher. Or, dans la machine des animaux, nous découvrons un but très-sage , un but vérifié par l’expérience dans des cas semblables , c’est d’être unie h un principe immatériel et de devenir , au moyen de celui-ci , un instrument de sensation et d’action. Otez cette destination h laquelle se rapporte cette combinaison prodigieuse de ressorts organiques qui composent le corps de l’animal; niez le principe immatériel sentant et agissant par le moyen de la machine, pour la conservation du tout, on ne voit plus aucun but à tout cet admirable ouvrage. Il y a donc dans les bêtes un principe immatériel uni à leur
puisse devenir imbéclllc cl idiot. L'idiotisme, comme nous l'avons dit ailleurs, le rend en apparence semblable à la bêle. U n'a plus ni intelligence, ni raison, ni pensée ; et la preuve qu'il ne pense plus, c'est qu'il perd le signe de la pensée, la parole ; il devient muet comme les aninuui.
l’ame DES BÊTES. Ip5
machine , fait pour elle , comme elle est laite pour lui, et qui , par son moyen ou son ministère , reçoit des sensations et des images.
Notre opinion , loin de prêter des armes aux matérialistes , est au contraire la plus capable de les désarmer entièrement. Appuyée sur le sens commun de tous les peuples , cette doctrine triomphe avec facilité de toutes les arguties des sophistes en établissant invinciblement la différence essentielle et immense qui est entre l’homme cL la bêle, entre la destinée de l’un et de l’autre. Il n’en est pas de même , à notre avis , de l’opinion cartésienne , qui ne nous parait qu’une débauche de raisonnement, et que les matérialistes pourraient avec plus de succès invoquer en faveur de leurs odieux systèmes. Si en effet la philosophie posait en principe qu’on doit refuser aux bêtes toute cause intérieure de sensation, malgré toutes les marques évidentes qu’on les voit donner d’un moteur interne et sensitif, et contre le sens commun , qui partout et en tout temps leur attribue les sensations les plus réelles, ne serait-ce pas autoriser les matérialistes à franchir le pas, et à conclure par les mêmes raisons, l’absence de toute intelligence dans l’homme, et à n’y reconnaître qu’une organisation plus parfaite pour seule cause de sa supériorité sur la brute.
« Mais si l’àme des bêtes est immatérielle , elle est donc immortelle?
« Je nie la conséquence. La certitude que nous avons de l’immortalité de nos âmes se fonde uniquement sur l’idée que nous avons de Dieu.
« Trop souvent, avons-nous dit , l’homme de bien souffre, est malheureux sur la terre. S’il n’est point dédommagé dans un monde meilleur, où est la justice de Dieu ?
» L’homme de bien , souffrant et malheureux sur la terre, n’est soutenu que par l’espoir d’une récompense future. SMI espère en vain , où est la providence de Dieu ?
«L’homme, par sa nature soupire après la lumière et le bonheur , et il ne saurait sur la terre contenter son désir. Si même après la mort il ne peut le satisfaire , où est la sagesse de Dieu?
* Or, si quelques animaux souffrent, sont malheureux sur la terre, ce n’est point à la vertu qu’ils doivent leurs souffrances ; puisque, n'avant aucune connaissance de la loi, ils ne peuvent y conformer leur conduite. — N’ayant aucune idée d’une récompense future, ils ne peuvent la désirer, ni l’attendre. Bornés par leur nature aux seuls besoins du corps , la terre leur offre de quoi les contenter.
« Par conséquent, la justice , la providence et la sagesse de Dieu n’exigent pas qu’ils soient dédommagés, comme l’homme de bien, dans un monde meilleur (1). »
(t) Philosophie de Flotte, t. 1 , p. 311.
l’ame des bêtes.
Mais , nous dira-t-on encore, si vous déliuissc/. la brute un être doué de sensibilité , le moyen de distinguer la plante de l’animal ? La sensitive viendra donc se classer dans l’espèce animale.
En prétendant que les bêtes sentent, nous prenons la sensibilité pour la perception de la sensation et des images, mais le mot perception n’emporte ici aucune idée d'intelligence. Je le prends dans le sens que les phvsiologislesl’emploient, c’est-à-dire dans un sens purement sensitif. 11 est de fait que cette faculté ne peut être raisonnablement disputée à l’animal , ou à l’être qui présente les caractères essentiels de l’animalité. Ces caractères sont la cavité digestive et le système nerveux, ou du moins quelques traces rudimentaires du système nerveux, au lieu qu’aucune expérience n’a prouvé que des plantes quelconques jouissent de cette faculté , ou offrent quelques traces de ces deux caractères de l’animalité. Certes, des mouvements opérés dans une plante à l’occasion d’un contact, d’un choc, ou d’une résistance de la part d’un corps étranger ne sont point du tout des marques de sensibilité, et jamais il ne sera permis de confondre la sensation proprement dite avec de semblables mouvements.
Si les naturalistes semblent quelquefois attribuer des sensations aux plantes, ce ne peut être que dans un sens tiguré et poétique , mais nullement dans le sens propre et philosophique.
On se plaît à supposer aux animaux des facultés intellectuelles , des jugements et des raisonnements. Mais cette supposition est tout-i-fait gratuite pour ne rien dire de plus. Pour l’établir, il resterait à faire voir les preuves d’intelligence intérieure que donnent les animaux , et à démontrer qu’une substance intermédiaire, je veux dire également distinguée de la matière et de l’esprit, est de sa nature impossible, ou en d’autres termes, qu’elle implique contradiction. C’est, nous Osons le dire, ce qu’on ne fera jamais.
Et d’abord, pourquoi l’auteur de la nature, qui a pu créer des substances douées tout à la fois d’intelligence et de faculté d’éprouver des sensations , et des substances matérielles dépourvues de l’ime et de l’autre de ces facultés, pourquoi cet être toutpuissant ne pourrait-il pas produire des substances intermédiaires telles que nous les supposons, je veux dire privées d’intelligence , mais capables de sensation ? Et où serait en cela l’impossibilité et la contradiction ? De ce que nous n’avons pas des idées bien distinctes sur la nature de cette substance intermédiaire , s’ensuivra-t-il qu’il n’y ait pas de milieu possible entre la matière et l’esprit? L’homme aussi ne se trouve-t-il pas placé entre les créatures angéliques et les animaux , en ce sens qu’il est un être intelligent et sensible servi par des organes ? Puissants philosophes qui comprennent clairement toutes les sub-
l’aUE DBS BÊTES. 1 ()()
stances existantes et 'possibles ! Mais qu’ils nous expliquent l’essence d’une substance quelconque. Ignorent-ils ce qui est avoué universellement en philosophie , qu’on ne connaît le fond des diverses natures que par les effets qu’on y observe ? Si donc nous remarquons dans les brutes des opérations qui surpassent la capacité ou plutôt les propriétés de la matière, mais qui ne supposent nullement l’intelligence , nous sommes autorisés à en conclure l’existence de cette substance intermédiaire qui est nécessaire et qui suftit pour rendre raison de toutes les opérations de l’animal.
» Quand donc, dit Bossuet (Connaissance de Dieu et de soi-même , page 370) , on aura donné les sensations aux animaux , il paraît qu’on ne leur aura rien donné de spirituel. Leur âme sera de même nature que leurs opérations, lesquelles en nousmêmes, quoiqu’elles viennent d’un principe qui n’est pas un corps, passent pourtant pour charnelles et corporelles, par leur assujétissement total aux dispositions du corps.
» De cette sorte , ceux qui donnent aux bêtes des sensations, et une àme qui en soit capable, interrogés si cette àme est un esprit ou un corps , répondront qu’elle n’est ni l’un ni l’autre : c’est une nature mitoyenne, qui n’est pas un corps, parce qu’elle n’est pas étendue en longueur , largeur et profondeur, qui n’est pas un esprit, parce qu’elle
est sans intelligence, incapable de posséder Dieu et d’être heureuse.
» Ils résoudront par le même principe l’objection de l’immortalité. Car encore que l’àme des bêtes soit distincte du corps, il n’y a point d’apparence qu’elle puisse être conservée séparément, parce qu'elle n’a point d’opératiou qui ne soit totalement absorbée par le corps et par la matière. »
Saint Augustin dit positivement que les bêtes ont une âme , et il fait consister la principale dilférence entre elles et l’homme , en ce que l’homme est intelligent et sait discerner le bien du mal (i).
Saint Grégoire-le-Grand distingue trois sortes d’âmes ; celle de l’ange qui n’est pas revêtue d’un corps; celle de l’homme qui est unie à un corps auquel elle survit ; et. celle des bêtes qui périt avec leur corps (a). Il nous reste à établir que toutes les
(1) « Anima humana babel aliquid quod non habct anima pccorum. Nam et pecora animam habcm , et animalia vocantur. Non enim vota r en tu r animalia nisi ab animà ; et vlderuus quia et ipsa vivunt : sed quid habet ampliùs homo T Undè Factua est ad Imaginem Dei? Quia intelligil et sapit, quia discernil bonum à mal»; in hoc Factai est ad ima ginem Dei. Habet ergo aliquid quod non habent pecora. • ( S. Aug-, enar. n, In Ta. 39, n° 2.)
(2) Trea quippè vitales splritus creavit omnipotcns Deus : nnum , qui carne non tegltur ; alium, qui carne legHur, aed non cum carne morltur ; tertium, qui carne tegitur , et cum carne moritur. Spiritui namque est qui carne non tegitur, angclorum ; spiritus qui carne legitur, sed cum carne non moritur, hominum ; spiritus qui carne tegitur et cum carne moritur, jumentorum, omnhtmque brutorum anima-
l’a MK DES BÊTES. 301
operations des brutes sont purement instinctives dans le sens que nous avons exposé.
Et d’abord ceux qui accordent si libéralement aux animaux des (acuités intellectuelles , n’oseront cependant, j’espère, leur attribuer aucune moralité, aucune idée du bien et du mal, du juste et de l’injuste, etc. Cela est bon pour la fiction et l’apologue, mai^ne pourrait qu’exciter le rire en philosophie. Une preuve sensible de l’absence de toute idée morale chez les bétes, c’est qu’on les voit suivre sans aucune pudeur ni remords tous les mouvements de leursappétits ou si l’on veutde leurs passions. « Les religieux du Mont-Saint-Bernard, comme l’observe M. de Bonald , vont à la recherche des malheureux égarés dans la neige ; leurs chiens y vont aussi et même les découvrent beaucoup plus sûrement. » Oserai t-on dire que dans une action semblable les hommes et leurs chiens sont déterminés par les mêmes motifs? non, sans doute, Le bon sens répugne à reconnaître de la moralité quelconque dans l’animal. « Mais une intelligence sans moralité serait une intelligence saris connaissance des motifs qui la déterminent à un parti plutôt qu’à un autre : par conséquent une intelligence sans raison, » c’est-à-dire une intelligence sans intelligence, ou un pur instinct.
lium. Homo ilaquc sicut in inedi o erratus est, ut esset inferior angelo, superior jumento. (S. Gregorius mag., fliVi/., lib. iv, cap. lit.)
S’il fallait, avec Condillac, attribuer aux brutes la faculté de concevoir des idées générales, celte plus haute fonction de l’intelligence, il faudrait également leur accorder la réflexion et au moins quelque connaissance de leur état, et quelque faculté d’en faire la comparaison avec le nôtre. « Elles devraient donc, dit M. de Bonald, avoir la conscience de ce que nous leur faisons souffrir, et le désir de s’y soustraire ; l’empire que nous exerçons sur elles, ne devrait leur paraître qu’une odieuse tyrannie ; et loin que les animaux vinssent d’eux-mêmes retrouver l’étable qui les renferme et caresser la main qui les opprime, ils se serviraient de leur force, de leur agilité, même de leur nombre dans les espèces les plus faibles pour échapper à notre domination et retourner dans les forêts jouir desdouceurs delà vie indépendante. » El cependant notre empire sur eux continue à s’exercer de la manière la plus despotique et ne trouve de leur part que l’obéissance la plus servile. Ce n’est pas assez pour nous de les dompter, de les atteler, de leur prescrire à notre gré le travail ou le repos ; nous les accoutumons à se laisser conduire et manier même par un enfant.
Nous l’avons dit ailleurs, le suicide est un acte de désespoir absolument impossible à l’animal. Par les lois de l’organisme, il est invinciblement poussé, impulsionné h tendre à sa conservation, quelque malheureux qu’il nous paraisse. Aucun mouvement
l’ame des bêtes.
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instinctif contraire ne peut s’opposer à cette loi de conservation organique ; preuve certaine qu’il n’est dans la béte aucun principe intelligent et libre, capable de connaître son état, et qui puisse commander au corps de s’y soustraire.
« Séparons de nous tout ce qui appartient à l’àme; ôtons-nous l’entendement, l’esprit et la mémoire; ce qui nous restera sera la partie matérielle par laquelle nous sommes animaux ; nous aurons encore des besoins, des sensations, des appétits; nous aurons de la douleur et du plaisir; nous aurons même des passions; car une passion est-elle autre chose qu’une sensation plus forte que les autres et qui se renouvelleà tout instant» (Bufi'on Histoire naturelle, Tom. 111,01-8°, p. 55)?
L’homme en sa qualité d’être intelligent, et comme propriétaire universel du monde physique, dispose on quelque sorte de toute la nature; il emploie jusqu’aux éléments, l’eau, l’air (i), lefeu, comme agents premiers de tous les procédés mécaniques. Toutcela, il est vrai, sert aussi à l’animal pour sa conservation, mais il se les approprie directement et sans aucun procédé de sa part. « L’homme seul entre tous les êtres animés , remarque M. de Bonald , a reçu la
(t) Manière de parler philosophique. Tout le monde sait aujourd'hui que l'eau et l'air ne sont pas des éléments , mais des corps composés : l'eau , d’hydrogène et d'otigène , el l'air atmosphérique , d'azolc et doiigène.
puissance de produire le feu, (dont les animaux cependant éprouvent presque tous une sensation agréable), le feu , agent puissant et terrible de création ou de destruction, dont le suprême ordonnateur n’a remis la disposition qu’à l’intelligence, qui peut en régler l’emploi, secret d’état, que le monarque des mondes n’a confié qu’à son premier ministre. »
Le chien et le singe, dit M. de Maistre dans ses Soirées de St-Pétersbourg(T. I, p. 294), « s’approcheront du feu et se chaufferont comme nous avec plaisir ; mais jamais vous ne leur apprendrez à pousser un tison sur la braise, car le feu ne leur appartient point ; autrement le domaine de l’homme serait détruit. »
Mais enfin, dit-on, l’art et l’industrie n’éclatent-ils jws dans certaines actions des animaux ? peut-on nier qu’il n’y aitde l’art, et un art admirable, par exemple, dans les nids des oiseaux, dans les ruches des abeilles, etc. ? sans doute l’art brille dans plusieurs opérations instinctives des bêles; sans cela elles ne pourraient remplir leur fin, et leurs divers mouvements ne produiraient aucun résultat. Mais cet art merveilleux leur est entièrement étranger, et elles ne le connaissent même pas. Les bêtes exécutent aveuglément les mouvements que nécessite la conservation de l’individu ou de l’espèce, comme un enfant marche sans connaître les lois de l’équilibre, « Ainsi, dit encore Bossuet, la raison nous persuade que ce que les ani- *
l'a MK DES BÊTES. 2o5
maux font üc plus industrieux, se fait de la même sorte que les fleurs, les arbres et les animaux euxmémes, c’est-à-dire avec art de la paît de Dieu et sans art qui réside en eux. » Et, « en effet, observe M. de Bonald, la constante uniformité de leurs opérations, lors même que des motifs de sûreté y nécessiteraient des changements, ou que des circonstances particulières les rendent inutiles, prouve assez l’impulsion aveugle d’un instinct dénué de toute intelligence. »
Toutes ces opérations des bêtes ne sont sûres que dans les choses qui entrent directement dans la sphère et l’ordre prédéterminé de leur instinct. Mettez-y un obstacle extraordinaire, étranger à leurs habitudes mécaniques et au-dessus ou tout à-fait en dehors de leurs prévisions instinctives, vous les déroutez aussitôt, vous dérangez tout le plan de leurs travaux ; elles agiront désormais sans but et sans prévoyance : aucune combinaison intellectuelle, aucune lumière intérieure, aucune réflexion ne viendront à leur secours, pour les redresser ou pour vaincre les obstacles survenus. A l’approche de la saison fixée par la nature, fournissez les matériaux convenables à une femelle d’oiseau enfermée dans une cage, vous la verrez travailler, quoique seule, à bâtir son nid, et surtout à le garnir de fin duvet pour les petits qu’elle n’aura jamais. Où sont ici la réflexion et la prévoyance?
Gall cite comme une preuve de l’intelligence des
ao6 l'ENSÉES d'un croyant.
animaux le fait suivant : « Deux hirondelles venaient niclicr tous les ans dans la maison de mon ami Streicher, à Vienne. Pendant leur absence, on posa une sonnette dont le fil passait précisément dan* l’endroit où était leur nid ; à leur retour au printemps eltes firent leur nid à la place accoutumée, mais elles eurent soin de ménager une ouverture pour le fil, pratiquée de manière qu’il pouvait jouer librement sans toucher à leurs œufs ou à leurs petits (t). » Gall prétend prouver par ce fait l’intelligence et la prévoyance des animaux dans des circonstances extraordinaires et imprévues, et nous, nous en concluons tout simplement qu’il ne prouve rien autre chose que leur bêtise et leur stupidité. Et en effet, si ces oiseaux avaient été capables d’un certain degré d’intelligence, de prévoyance et de réflexion, n’eussent-ils pas plutôt choisi un autre coin voisin pour bâtrr leur nid, au lieu de le reconstruire dans un endroit devenu si peu propre à cela , et au risque de troubler et d’incommoder leur petite famille, et par le bruit et l’agitation du fil de la sonnette, et par le froid que devait causer un courant d’air établi par des ouvertures opposées? Tout cela prouve évidemment que les animaux sont toujours aveuglément et fatalement impulsionnés par leur instinct, et que tout se fait, chez eux, par un pur mécanisme physiologique et organique , sans
(ij Sur les fondions du cerveau, I. iv, p. S!».”.
1,’aME DES BÊTES.
trace d’intelligence, ni de prévoyance, ni de liberté.
Si les animaux font des mouvements raisonnés, il est certain qu’ils ne raisonnent pas eux-mémes leurs mouvements. Cependant, parce que nous raisonnons nos actions, nous sommes tous naturellement portés à croire que les animaux en font de même. Mais nous ne faisons pas attention qu’à côté de ces mouvements qui nous paraissent en eux le fruit d’une combinaison intellectuelle ou de la réflexion, on en voit souvent d’autres dans lesquels parait à découvert toute la stupidité de la brute. <c Sans doute, ajoute Bossuet, les animaux font tout convenablement, mais c’est autre chose de connaître la convenance. L’un convient non seulement aux animaux, mais encore à tout ce qui est dans l’univers; l’autre est le véritable effet du raisonnement et de l’intelligence. »
Quoi de plus merveilleux dans les opérations animales que l’industrie du fourmi-lion pour faire tomber sa proie dans le piège ! ce petit animal, sans même avoir de cerveau, décrit parfaitement, sans compas, des cercles, des spirales et des volutes, et creuse dans le sable , avec un art admirable, un cône renversé, qui présente un vaste précipice à tout ce qui s’en approche imprudemment. Caché lui-mème en embuscade dans le fond de sa trémie, il lance des grains de sable pour faire cheoir les insectes dans l’abirne. Il s’élance sur ceux qui y tombent, les dévore, et emporte loin de son antre redoutable les sanglants dé-
bris, de peur cjuc la vue d’un carnage récent n’épouvante et n’éloigne de sa demeure de nouvelles proies. Voilà, sans doute, bien de l’adresse et de l’industrie ; il y a plus : on y découvre la plus haute géométrie. Si tout cela est de l’intelligence, le fourmilion en a plus que nos géomètres; mais non, il est fatalement poussé, impressionné par un aveugle instinct , sans sentiment de prévoyance ni de convenance; il est nécessité de faire toujours les mêmes actes, sans nulle connaissance de la relation de la cause à l’effet, ou du moyen à la fin. C’est pourquoi, il creusera également son cône dans le sable sous une cloche en verre, où aucun insecte ne peut pénétrer et où il est inutile par conséquent de dresser des embûches, parce qu’il n’y a rien à prendre.
«La différence, dit M. Virey , entre l’instinct et l’intelligence est bien tranchée. L’instinct pur opère toujours sans raisonnement , mais il est mu , poussé par le besoin ou des désirs, des sentiments, des passions, et toute espèce d’incitation intérieure, involontaire ; il n’a qu’une voie ; il aspire à l’utile , au profitable à la vie et le rencontre toujours par de secrets rapports. Cependant , chez les animaux , il n’y a nul apprentissage, nul perfectionnement , nulle variation dans la pratique , nulle invention surajoutée ; mais tout est d’avance disposé savamment pour une action nécessaire, parfaite, toute naturelle. Si l’enfant, le paysan inhabile,
i.’ame des bêtes. . aoq
s'instruisent et ctudient à l’aide d’expériences, font d’abord mal, puis mieux, l’insecte n’a pas besoin de ces tâtonnements, la suprême sagesse l’en a dispensé, bien qu’il naisse solitaire souvent, séquestré ou plutôt orphelin de tous ses parents. Il ne lui en coûte ni méditation , ni réflexion ; voyez-le marchant au but tout de suite, invariablement, par une illumination interne , supérieure à notre faible lueur de raisonnement. S’il ne se perfectionne jamais , s’il n’arrive à aucune découverte nouvelle , comme la raison humaine, du moins il n’v a point de temps d’ignorance ou de dégénération , comme parmi notre espèce , et s’il n’y â point de siècles de gloire et de splendeur littéraire chez les abeilles et les fourmis, on n’y voit point non plus des âges d’abrutissement, ou de barbarie et d’obscurité. Enfin l’animal instinctif, s’il n’invente rien , ne copie rien aussi ; tous ses actes sont originaux et non imités de qui que ce soit; l’hirondelle n’a point appris, de nos maçons, â bâtir son nid ; et quoique les guêpes et les bourdons forment des cellules régulières, il ne leur faut ni règle ni compas. Un géomètre plus sublime les dirige , un plus savant architecte élève l’édifice des termites et des fourmis. Quelle étrange merveille d’agir avec toute raison et. toute industrie , sans posséder cette raison sublime et cette industrie ! Tant on dirait que la fourmi connaisse les conséquences de ce qu’elle fait ! »
a 10 PENSÉES d’un croit ant.
Quelques animaux font des ouvrages auxquels l’industrie humaine ne saurait atteindre : mais ces sortes de talents leur sont naturels et instinctifs ; ils ne les doivent ni à l’expérience, ni à la réflexion. L’animal ne crée rien, n’invente rien, ne perfectionne rien. Il ne se perfectionne pas lui-même. Il est ce qu’il fut au commencement, il sera ce qu’il est aujourd’hui et à la fin des siècles. Ses travaux ont leur [>erfection , mais c’est toujours la même , comme celle des ouvrages faits au métier; les toiles d’araignée, les cellules hexaèdres des abeilles sont les mêmes qu’au commencement du monde.
Mais , dira-t-on , si les animaux sont privés de toute intelligence , ils n’ont d’autres facultés que celles de leurs sens , d’où vient la prévoyance que l’on remarque dans quelques-uns d’entre eux ? Pourquoi ces provisions de vivres chez les fourmis, les abeilles, les mulots? Pour les faire subsister pendant l’hiver? Cela ne suppose-t-il pas une notion du temps et une connaissance certaine de l’avenir? Voici ce que Buffon répond à cela (i). « La prévoyance des fourmis n’était qu’un préjugé qu’on leur avait donné en les observant , on la leur a ôtée en les observant mieux. Elles sont engourdies tout l’hiver : leurs provisions ne sont donc que des amas superflus, amas accumulés sans vues, sans connaissance de
(I) Win. i/nr, t. in, ln-8», p. 81 et suiv.
l’ame des bêtes.
l’avenir, puisque par cette connaissance même elles en auraient prévu toute l’inutilité. N’est-il pas trèsnaturel que des animaux qui ont une demeure fixe où ils sont accoutumés à transporter les nourritures dont ils ont actuellement besoin, et qui flattent leur appétit , en transportent beaucoup plus qu’il ne leur eu faut, déterminés par le sentiment seul et par le plaisir de l’odorat ou de quelques autres de leurs sens, et guidés par l’Iiabitude qu’ils ont prise d’emporter leurs vivres pour les manger en repos? Cela même ne démontre-t-il pas qu’ils n’ont que du sentiment et point de raisonnement? C’est par la même raison que les abeilles ramassent beaucoup plus de cire et de miel qu’il ne leur en faut : ce n’est donc point du produit de leur intelligence, c’est des effets de leur stupidité que nous profitons ; car l'intelligence les porterait nécessairement à ne ramasser qu’à peu près autant qu’elles ont besoin et à s’épargner la peine de tout le reste, surtout après la triste expérience que ce travail est en pure perte; qu'on leur enlève tout ce qu’elles ont de trop; qu’enfin cette abondance est la seule cause de la guerre qu’on leur fait et la source de la désolation et du trouble de leur société. Il est si vrai que ce n’est que par un sentiment aveugle qu’elles travaillent, qu’on peut les obliger à travailler pour ainsi dire autant que l’on veut en faisant en sorte qu’elles ne manquent jamais de fleurs
ai a
.« Quant aux mulots , lorsqu’ils fonl euxmêmes leurs trous, ils ne les font pas grands, cl alors ils ne peuvent y placer qu’une assez [>clite quantité de graines; mais lorsqu’ils trouvent sous le tronc d’un arbre un grand espace, ils s’y logent et ils le remplissent autant qu'ils peuvent de blé, de
noix, de noisettes, de glands en sorte que
la provision , au lieu d’élre proportionnée au besoin de l’animal , ne l’est au contraire qu’à la capacité du
lieu
... Il en sera de môme de la prévoyance des oiseaux... Non seulement les animaux ne savent pas ce qui doit arriver , mais ils ignorent ce qui est arrivé. Une poule ne distingue pas scs œufs de ceox d’un autre oiseau ; elle ne voit pas que les petits canards qu’elle vient de faire cclore ne lui appartiennent point ; elle couve des œufs de craie, dont il ne doit rien résulter, avec autant d’attention que ses propres œufs ; elle oc connaît donc ni le passé, ni l’avenir, et se trompe encore sur le présent. »
Plus haut l’auteur dit ces paroles pleines de raison et de vérité. « Ce ne peut être par une intelligence semblable à la nôtre que les animaux aient une connaissance certaine de l’avenir, puisque nous n’en avons que des notions très-douteuses et très-imparfaites : pourquoi donc leur accorder si légèrement une qualité si sublime? Pourquoi nous dégrader mal à propos? Ne serait-il pas moins déraisonnable,